Jeanne de Belleville, aussi connue sous le nom de Jeanne de Clisson, née vers 1300 dans le Poitou, morte vers 1359., est une femme baronne bretonne devenue, selon les récits, pirate par vengeance au .
Malgré ses origines poitevines, elle est surnommée « la Tigresse bretonne » ou encore la « Lionne sanglante » à partir du .
Biographie
Jeunesse
Jeanne de Belleville naît vers 1300, dans le Poitou, probablement en Vendée au château de Belleville, dans une famille aristocrate dont les terres comprennent notamment l'île d’Yeu et l'île de Noirmoutier..
Elle est la fille de de Montaigu, seigneur de Belleville et Palluau, et de Létice de Parthenay.
Son père, qui a des terres en Bretagne et dans le Poitou, lui fait épouser en 1312 le comte Geoffroy VIII, seigneur de Châteaubriant.. Elle a 12 ans et lui 20 ans. Ils auront 2 enfants, Geoffroy IX de Châteaubriand, né en 1314 et Louise de Châteaubriand en 1316.
Son frère, Maurice V de Belleville décède en 1320, sans descendance. Elle hérite ainsi de tous ses biens, et devient la riche suzeraine des domaines de Belleville sur vie, de Commequiers, de l'île d'Yeu, de Montaigu, de la Garnache et de Beauvoir-sur-Mer. Son époux, Geoffroy VIII décède en 1326.
Après la mort de ce dernier, en 1328 des noces "per verba" sont célébrées avec Guy de Penthièvre, devenu veuf. Celui-ci va réfuter le mariage, qui sera annulé par le pape Jean XXII en 1330, par manque de preuves de ces noces.
Cette même année, elle se remarie avec , un jeune noble issu d'une célèbre maison de Bretagne. Ensemble, ils ont quatre enfants : Maurice (mort en très bas âge), Olivier (qui deviendra connétable de France), Guillaume et Jeanne..
Jeanne de Belleville partage alors ses journées entre l'éducation de ses enfants, les promenades à cheval et des parties de chasse dans le Vannetais. Elle est ce qu'on pourrait appeler une épouse tout ce qu'il y a de plus normal dans les mentalités médiévales.
En 1337 débute la guerre de Cent Ans, puis quatre ans plus tard, la guerre de Succession de Bretagne opposant le comte Jean de Montfort, demi-frère de Jean III de Bretagne, au comte Charles de Blois, mari de Jeanne de Penthièvre, nièce de Jean III de Bretagne. Charles de Blois est avantagé par ses revenus financiers mais aussi par ses relations avec les grandes familles nobles du royaume de France et d'une partie de la noblesse de Haute-Bretagne, et peut compter sur le renfort de l'armée française. Jean de Montfort, quant à lui, a une position plus fragile : malgré le soutien d'Edouard III d'Angleterre, il doit se méfier de la fidélité de certains de ses hommes, mais peut compter sur le soutien de la petite et moyenne noblesse bretonne. Le mari de Jeanne, Olivier de Clisson, prend part au conflit.
Jeanne fait face à des difficultés financières. Son époux étant à la guerre, et les hommes ne cultivant plus les terres, elle s'occupe seule des domaines. Et les exportations de sel vers l'Angleterre sont interrompues, alors que c'est une importante source de revenus. Elle achète, vend, car des intempéries qui plus est ravagent les maigres récoltes.
Lors du quatrième siège de Vannes en 1342, Olivier est fait prisonnier par les Anglais. Conduit en Angleterre, il est néanmoins libéré dans le cadre d'un échange avec le comte de Stanford et contre le versement d'une rançon jugée étrangement faible par le roi de France et ses conseillers..
Inquiète, Jeanne retrouve alors son époux sain et sauf. Les retrouvailles entre époux vont cependant être interrompues durant l'été.
Exécution de son mari 284x284px|vignette|Exécution d' de Clisson, tiré de la Chronique de Jean Froissart (ms fr. 2643, fol° 126r), enluminure de Loyset Liédet. En , son mari se rend à Paris pour participer à un tournoi au cours duquel de nombreux chevaliers du royaume doivent s'illustrer. Cependant les festivités tournent court. En plein tournoi, Olivier est en effet arrêté sur ordre du roi de France et ce au mépris des règles élémentaires de la chevalerie.
Les raisons de son arrestation sont assez obscures. Pour l'écrivaine belge Marie-Ève Sténuit, il s'agirait de problèmes de jalousies comme il y en a souvent à la cour royale. Olivier est notamment accusé d'avoir soutenu Jean de Montfort contre Charles de Blois, neveu du roi de France et prétendant au trône du duché de Bretagne. Selon le comte de Salisbury, il aurait également intrigué avec d'autres seigneurs bretons afin de constituer une alliance secrète avec le roi d'Angleterre . Une telle démarche relèverait alors de la trahison vis-à-vis du roi de France.
Bien qu'aucune preuve formelle ne soit apportée, le roi de France se laisse convaincre de la culpabilité d'Olivier de Clisson et le condamne le à la décapitation pour félonie. Cependant, nous avons aujourd'hui la preuve qu'Olivier de Clisson avait bel et bien trahi le roi de France pour faire allégeance au roi d'Angleterre puisqu'une lettre écrite par Edouard III à son fils fait état du fait que certains seigneurs bretons se sont ralliés à lui, dont Olivier de Clisson.
Le procès-verbal de l'exécution indique que le chevalier a eu la tête tranchée sur un échafaud, et que son corps fut traîné au plus haut gibet de Montfaucon à Paris. Sa tête fut ensuite envoyée à Nantes pour être exhibée sur la porte Sauvetout.
La vengeance
Selon la légende Jeanne récupère la tête de son époux. En silence, elle longe les remparts de Nantes et vient contempler, en compagnie de ses fils Olivier et Guillaume, la tête tranchée de son mari. Elle leur fait jurer de tout faire pour venger la mémoire de leur père..
Ravagée par la douleur, Jeanne voue une profonde haine au roi de France. Désormais, elle n'aspire plus qu'à se venger de celui qui lui a pris son mari. « Au lieu de se livrer à une douleur stérile, le désir de venger un outrage aussi cruel lui inspira une résolution extraordinaire », explique La Fontenelle de Vaudoré.
Après avoir rassemblé , elle se dirige vers le château le plus proche de Clisson : le château de Touffou, bâti en lisière de la forêt du même nom. La garnison du château est commandée par Le Gallois de la Heuse, un fidèle de Charles de Blois.
Lorsque la troupe de Jeanne arrive en vue des remparts, elle demande à ses hommes de se dissimuler dans les bois et bosquets environnants, puis elle se présente à l'entrée, escortée uniquement d'une quarantaine d'hommes. Le commandant du château, qui n'est pas encore au courant de l'exécution d'Olivier de Clisson et n'a donc aucune raison de se méfier d'elle, fait abaisser le pont-levis et l'accueille avec tous les honneurs dus à son rang.
Cette erreur va lui être fatale. Jeanne et ses hommes se rendent en effet maîtres de la porte et font rentrer rapidement le reste de la troupe. La garnison est massacrée et la place forte pillée. Le commandant, Le Gallois de la Heuse, parvient à s'enfuir après s'être caché.
vignette|Étang de la forêt de Touffou. Selon le moine Dom Lobineau, « Charles de Blois, instruit de cette aventure, assemble alors du monde pour reprendre son château. » Mais lorsqu'il arrive au pied des remparts, il est trop tard. Jeanne est partie en emportant le butin avec elle et est déjà en route pour attaquer un autre château.
Dévorée par la haine, elle consacre sa fortune à lever une armée pour assaillir les troupes favorables à la France stationnées en Bretagne.. En un temps record, elle va ainsi piller différents châteaux et massacrer les garnisons. Même si les chroniqueurs de l'époque ne donnent pas de liste précise, la plupart font état d'actes de cruauté et de garnisons massacrées sans pitié.
Informé, le roi de France demande à Jeanne de Belleville de venir s'expliquer devant le Parlement de Paris, mais celle-ci n'a aucune confiance dans la justice du roi et refuse de s'y rendre. La veuve ne peut pardonner au roi sa cruauté, et à Charles de Blois d'avoir trempé dans ce qu'elle considère comme un assassinat.
Face à ce refus, le roi de Valois la condamne à être bannie du royaume et confisque ses biens par décret le . Néanmoins ce décret est aussi tardif qu'inutile. Se sachant menacée sur terre, Jeanne s'est réfugiée en Angleterre avec le butin amassé durant ses différentes campagnes. Avec le soutien du roi d'Angleterre, elle espère maintenant continuer le combat sur mer.
En réalité vignette|Condamnation et exécution d'Olivier IV de Clisson, selon les Grandes Chroniques de France ( BNF ms fr. 2813 fol° 376v) Lorsque son mari est décapité le , ce sont des proches de ce dernier qui viennent lui apprendre la nouvelle. La décapitation d'Olivier de Clisson dans ces conditions pour trahison, après un procès expéditif, place de Grève à Paris, est un véritable coup de tonnerre dans la société médiévale. En effet, normalement, le roi de France pardonne la trahison, mais là il punit Olivier de Clisson. Ce n'est pas habituel en France d'exécuter de cette manière des nobles importants.
Il semblerait que, dès qu'elle apprend l'exécution de son mari, Jeanne de Belleville cherche impitoyablement à se venger, si l'on en croit la légende de celle-ci. Or, les historiens s'attachent à donner plus de détails sur sa vie tout en suivant au plus près les sources. En effet, la légende de Jeanne de Belleville, pirate sans foi ni loi, impitoyable et cherchant par tous les moyens à se venger de Philippe VI de France qui a fait exécuter injustement son mari date du . C'est une vision romantique de Jeanne de Belleville. vignette|Condamnation et exécution d'Olivier IV de Clisson, selon les Grandes Chroniques de France (BNF ms fr. 2813 fol°376v) En réalité, cela faisait plusieurs mois qu'elle sentait le vent tourner contre elle et sa famille. Cela se produit à partir du moment où son mari fait allégeance au roi d'Angleterre. Lorsqu'il est emprisonné en , elle cherche à soudoyer les gardes de sa prison, sans succès. Au moment où Olivier de Clisson se fait décapiter, elle est déjà en train d'amasser des hommes d'armes pour aller attaquer une forteresse partisane de Philippe VI et de Charles de Blois. Elle a environ 400 hommes d'armes sous ses ordres. Dès qu'elle apprend la mort de son mari, elle part à l'assaut du château de Touffou avec ses 400 hommes. Il s'agit d'une véritable expédition punitive, elle n'a pas pour but d'occuper le château une fois ce dernier pris. Au contraire, Jeanne de Belleville montre que, par le prix du sang et de la violence, elle venge l'honneur de son mari. C'est une véritable guerre privée qu'elle va décider de mener contre le roi.
Après l'attaque de ce château, elle prend directement la mer pour tenter de fuir en Angleterre, puisque lors de l'exécution de son mari elle a été elle-même bannie du royaume de France. En , Jeanne de Belleville est passible de la peine capitale pour trahison elle aussi, bannie du royaume par contumace et ses biens confisqués au profit de la couronne de France.
Elle sait donc qu'elle n'a plus d'autre choix que de fuir en Angleterre. Le chroniqueur des Grandes Chroniques de France écrit que : « Sa femme qui estoit appellee dame de belleville tant comme coupable des devants dites traisons du semonse en parlement la quelle nosa comparoit pour ce fu elle condampnee par ingenir et bannie ». Qui plus est, elle ne se rend pas à son procès demandé par le Parlement de Paris.
Elle prend donc la mer pour fuir, et va sur son chemin faire tuer des marchands battant pavillon français, ce qui contribuera beaucoup à faire naître sa légende.
La Lionne sanglante
Selon la légende Elle fait armer deux navires corsaires et, toujours accompagnée de ses deux fils, mène une guerre contre les bateaux français. À défaut de pouvoir atteindre directement le roi de France, elle s'attaque systématiquement à tous les navires marchands battant pavillon français qu'elle rencontre. Selon le médiéviste Jean Favier, cette « gigantesque entreprise de course ruinait ainsi tout un courant du commerce maritime français ».