Lopération Alsos fut une mission de renseignement du projet Manhattan visant à rassembler des informations sur les recherches nucléaires de l'Allemagne nazie durant la Seconde Guerre mondiale.

Elle fut lancée en après les débarquements alliés en Italie et menée par une unité composée d'une centaine de spécialistes et de militaires, majoritairement américains et britanniques. Placés sous le commandement du colonel américain Boris Pash et la supervision scientifique du physicien néerlando-américain Samuel Goudsmit, l'unité suivit de près la progression des troupes alliées en Italie, en France et en Allemagne et elle opéra parfois derrière les lignes ennemies.

L'étude des documents, des équipements et des installations ainsi que l'interrogatoire des chercheurs allemands capturés lors de l'opération permit aux Alliés de conclure que le programme nucléaire allemand était très peu avancé par rapport au projet Manhattan et n'aurait pas pu produire d'armes nucléaires avant plusieurs années.

Origines Le projet Manhattan était un programme de recherche et développement mené durant la Seconde Guerre mondiale par les États-Unis avec le soutien du Royaume-Uni et du Canada dont l'objectif était la réalisation d'une arme nucléaire. Il fut placé sous la direction du brigadier-général Leslie Groves du Corps du génie de l'armée des États-Unis en . En raison de son importance stratégique, le projet fut gardé secret tout au long du conflit de peur que sa découverte ne pousse les puissances de l'Axe et notamment l'Allemagne à accélérer leurs propres programmes de recherche ou à tenter de saboter les efforts alliés.

Après les débarquements alliés en Italie en , le brigadier-général Wilhelm D. Styer, missionné par le chef d'état-major de l'Armée de terre et général George Marshall, rencontra Groves pour lui demander si le projet Manhattan pouvait s'occuper de la coordination des activités de renseignement liées à l'énergie nucléaire. Styer estimait en effet que les efforts existants n'étaient pas coordonnés et que des éléments importants pourraient être ignorés en l'absence de personnels expérimentés dans le domaine nucléaire. La volonté de minimiser le nombre de personnes ayant accès à des informations aussi confidentielles fit que le choix du projet Manhattan pour cette mission était évident.

Les services de renseignement américains estimaient que le était peu avancé car le Japon manquait de sources d'uranium, n'avait pas les capacités industrielles pour mener un tel projet à son terme et les physiciens américains de l'université de Californie à Berkeley, qui connaissaient personnellement leurs collègues japonais, considéraient que le pays n'avait pas suffisamment de scientifiques compétents dans ce domaine. Les évaluations concernant le programme allemand étaient très différentes ; les savants allemands avaient une excellente réputation en recherche nucléaire et la crainte d'une bombe atomique allemande fut l'une des principales raisons de la création du projet Manhattan. Les services de renseignement craignaient qu'une telle arme soit développée dans le cadre des armes miracles fréquemment vantées par le chancelier Adolf Hitler. Tous les comptes rendus sur les activités nucléaires allemandes étaient donc pris très au sérieux et les installations de production d'eau lourde en Norvège occupée furent ainsi la cible de bombardements aériens et d'opérations de sabotage.

Groves créa une petite unité composée de membres de l' (ONI), de l' (OSRD), du projet Manhattan et des services de renseignement de l'Armée dont l'objectif était d'enquêter sur les programmes de recherche scientifique de l'adversaire et notamment dans le domaine nucléaire. La mission reçut le nom de code Alsos, un mot grec signifiant « bosquet ». Groves n'était pas satisfait de ce nom mais décida de l'approuver pour ne pas attirer l'attention. Le chef des services de renseignement de l'Armée, le major-général George V. Strong nomma le lieutenant-colonel Boris Pash à la tête de l'unité. Ce dernier avait précédemment dirigé le département de contrespionnage du secteur militaire de l'Ouest des États-Unis et avait enquêté sur un possible espionnage soviétique au sein du de Berkeley.

Italie En , la mission Alsos arriva à Alger et Pash se rendit au quartier-général des forces alliées où il rencontra le major-général américain Walter B. Smith et le brigadier britannique . L'entrevue fut délicate car Pash avait pour ordre de ne pas informer les Britanniques de la mission Alsos mais il s'avéra que Strong en connaissait déjà tous les détails. L'unité se rendit ensuite en Italie et Pash rencontra le maréchal italien Pietro Badoglio qui avait négocié la reddition de l'Italie aux forces alliées et dirigeait à présent le gouvernement provisoire. Les hommes de la mission Alsos interrogèrent également le ministre des communications, le responsable de l'armement naval, les membres de l'académie navale et les scientifiques de l'université de Naples et étudièrent tous les documents techniques qu'ils trouvèrent. Cela donna cependant peu d'informations sur les travaux menés dans le Nord de l'Italie et en Allemagne. Peu après, l'unité fut attachée à un escadron de reconnaissance terrestre de la équipé d'automitrailleuses. Composée de spécialistes américains, britanniques, français et italiens, elle devait entrer dans Rome immédiatement après la prise de la ville mais l'avancée vers la capitale italienne fut plus lente que prévu et en , la plus grande partie du groupe était rentrée aux États-Unis. Même si le renseignement obtenu dans le domaine nucléaire était maigre, la mission rédigea des rapports détaillés sur les missiles balistiques allemands. Lorsqu'il devint évident que la prise de Rome était imminente, Pash revint de Londres et entra dans la ville le , le lendemain de sa chute. Il fit arrêter les scientifiques et ordonna que les sites intéressant la mission Alsos tels que l'université de Rome et le conseil national de la recherche soient sécurisés. L'interrogatoire de plusieurs scientifiques italiens dont Edoardo Amaldi et Gian-Carlo Wick permit de conclure que le programme nucléaire allemand était moins avancé que ce qui était précédemment envisagé.

Royaume-Uni En , Groves envoya le major au Royaume-Uni pour étudier la possibilité d'une coopération dans le domaine du renseignement et la création d'un bureau de liaison entre le projet Manhattan et le gouvernement britannique. Cela fut accepté et Groves nomma le directeur des activités de sécurité du projet Manhattan à la tête de ce bureau avec le titre d'attaché militaire où il travailla en collaboration avec Eric Welsh, le responsable de la branche norvégienne des services de renseignement britannique du MI6 et Michael Perrin du programme nucléaire britannique . Le bureau interrogea les scientifiques européens réfugiés en Grande-Bretagne et étudia les publications allemandes dans le domaine nucléaire. Cela permit de rédiger une liste de physiciens allemands à interroger ainsi que les emplacements de centres de recherches ou d'installations industrielles à surveiller. Les Alliés savaient notamment qu'il y avait peu d'uranium disponible en Europe occupée et ils se concentrèrent sur la mine de Joachimsthal en Tchécoslovaquie dont la production fut évaluée grâce à la mesure des terrils de résidus miniers lors de reconnaissances aériennes.

En 1944, Groves avertit le général Dwight D. Eisenhower dirigeant l'état-major suprême des Forces expéditionnaires alliées de la possibilité que les Allemands utilisent des substances radioactives pour perturber le débarquement de Normandie. Dans le cadre de l', des hommes du Chemical Corps furent équipés de compteurs Geiger et les médecins reçurent l'ordre de signaler tout symptôme d'origine inconnue pouvant être lié à un syndrome d'irradiation aiguë. Ces précautions se révélèrent finalement inutiles.

Dans le même temps, le secrétaire à la Guerre Henry L. Stimson décida en de créer une nouvelle mission Alsos pour l'Europe occidentale et Pash fut nommé à sa tête le . Samuel Goudsmit, un physicien de l'université du Michigan parlant plusieurs langues, fut désigné pour diriger le volet scientifique de la mission; par ailleurs, étant donné qu'il n'avait pas participé au projet Manhattan, il n'était pas susceptible d'en dévoiler les secrets s'il était capturé. Les Britanniques envisagèrent de créer leur propre unité mais ils acceptèrent finalement de participer à l'unité américaine. À la fin du mois d'août, la mission comptait sept officiers et 33 scientifiques.

France Le , Washington informa Pash que le physicien français Frédéric Joliot-Curie avait été repéré dans sa résidence secondaire de Ploubazlanec en Bretagne. Ce dernier était l'un des principaux scientifiques identifiés par la mission Alsos et Pash envoya une équipe avec la américaine qui progressait dans la région. Après avoir trouvé quelques documents à l'université de Rennes le , elle fouilla les maisons de Joliot-Curie (qui ne s'y trouvait pas) et de ses collègues Francis Perrin et Pierre Auger dans les jours qui suivirent.

thumb|left|alt=Photographie de trois soldats dans une jeep|Boris Pash (à droite) en . Le reste de la mission débarqua en Normandie en et participa à la libération de Paris. L'unité fouilla la résidence de Joliot-Curie dans les faubourgs de la capitale le mais elle apprit qu'il se trouvait à son laboratoire du Collège de France. Le lendemain, elle rejoignit la blindée française à la porte d'Orléans et sa progression dans la ville fut ralentie par les tirs sporadiques des défenseurs allemands. Joliot-Curie fut arrêté à son laboratoire et Goudsmit l'interrogea le . Il rapporta que le cyclotron du Collège de France avait été utilisé par plusieurs scientifiques allemands dont qui avait dirigé le programme nucléaire allemand jusqu'en 1942 et son transfert au (« Conseil de la recherche du Reich »), Abraham Esau responsable du département de physique du et Walther Gerlach qui l'avait remplacé en . Kurt Diebner, Walther Bothe et , connus pour leur association au programme nucléaire allemand figuraient également parmi les utilisateurs.

S'étant installée place de l'Opéra, la mission Alsos apprit le que le d'armées britannique allait entrer dans Bruxelles en Belgique et Pash mena une équipe de six personnes pour inspecter les objectifs belges de la mission dont le siège anversois de l'Union minière du Haut Katanga, le principal producteur mondial de minerai d'uranium, et son usine de raffinage à Olen. Escorté par des blindés de la , le groupe entra dans Anvers le et découvrit que plus d'un millier de tonnes d'uranium raffiné avaient été envoyées en Allemagne mais qu'environ se trouvaient encore à Olen. Sur place, ils n'en trouvèrent que mais apprirent que avaient été transférées en France avant l'invasion allemande de la Belgique en 1940. L'uranium d'Olen fut transporté en Angleterre par une unité des britanniques et Groves organisa son acheminement jusqu'aux États-Unis. Les documents saisis indiquaient que l'uranium envoyé en France avait été transféré à Toulouse. Pash mena donc une nouvelle équipe qui inspecta un arsenal toulousain le . À l'aide d'un compteur Geiger, elle localisa des barils contenant d'uranium. Les conteneurs furent transportés par des véhicules du Red Ball Express jusqu'à Marseille où ils furent chargés dans un navire à destination des États-Unis ; le reste de l'uranium belge ne fut jamais retrouvé