Les Tatars (ou Tatares. Tartares : ce nom est une déformation due à l'influence du Tartare de la mythologie grecque.) sont un peuple turcique, ayant généralement pour langue le tatar.
La plupart des Tatars vivent au centre et au sud de la Russie, en Ukraine, au Kazakhstan, en Turquie et en Ouzbékistan. On en dénombre plus de huit millions à la fin du . Les Tatars forment par ailleurs l'un des cinquante-six groupes ethniques recensés par la république populaire de Chine. Il existe des distinctions entre les Tatars eux-mêmes, parmi lesquels les Nogaïs.
Origines Le nom de Tatars désigne à l'origine un ancien peuple turco-mongol qui, aux , nomadisait à l'est de la Mongolie, dans les fertiles pâturages près du lac Hulun et du lac Buir. Un temps inféodés aux Jurchen, ils ont pu contrôler une route commerciale avec la Chine. Vaincus par Gengis Khan dès 1202, leurs guerriers ont été placés à l'avant-garde des armées mongoles de Batu et Subötaï lors de leurs conquêtes de l'Europe, et c'est ainsi que nous parvint leur nom pour désigner en Europe les Mongols. La déformation de ce nom en « Tartares » ayant pu se faire par rapprochement avec « le Tartare », l'enfer de la mythologie grecque antique, du fait de la réputation démoniaque des conquérants mongolsMarie Favereau, La Horde d'Or, Les héritiers de Gengis Khan, 2014, p. 96 : « Le terme tatar est célèbre en Europe sous la forme évocatrice de “tartare”. C’est le latin médiéval “tartara”, désignant les enfers chrétiens, qui inspira le nom “tartarus, tartari” ». -- Les pp. suiv. tentent de déceler « Qui le premier eut l’idée de l’un des jeux de mots les plus célèbres de son temps ? ». .
L'ancien peuple tatar a disparu comme tel ; les descendants se sont mélangés aux populations de l'Empire mongol. Leur nom a été transmis à ces populations qui regroupent aujourd'hui diverses origines : ainsi, les Tatars de Kazan ou de la Volga descendent des Bulgares de la Volga et de tribus finno-ougriennes ; les Tatars de Crimée proviennent du mélange des nombreux peuples ayant habité la Crimée avant eux (dont des Goths, des Khazars, des Coumans, des Karaïm). Les Tatars ont également assimilé des déserteurs des armées adverses : Russes, Polonais ou autres, ainsi que des Roms qui furent longtemps leurs charrons, éleveurs de chevaux, bûcherons, chaudronniers, éclaireurs ou tanneurs.. D'abord peuples hétéroclites désignés ainsi par leurs voisins par commodité, les Tatars acquirent peu à peu un sentiment d'appartenance à une même communauté au sein de la Russie. Contre eux, les rois de Pologne et les tsars de Russie levèrent des troupes de soldats-éleveurs libres, vivant dans la steppe en campements initialement nomades et en pillant l'ennemi, de la même façon que les Tatars : ce furent les Cosaques.
Mélangés au cours des siècles avec des Mongols et des Slaves, les Tatars se distinguent des Turcs osmanlis (anatoliens) par un phénotype plus asiatique : on y remarque souvent des yeux bridés ainsi que des pommettes saillantes et une couleur de cheveux noire.
Histoire Les Tatars sont signalés en Europe à partir de 1222, lorsque les chefs mongols Djebé et Subötai, après avoir saccagé le Chirvan, passent le Caucase par Derbent et débouchent dans les steppes situées entre la mer Caspienne et la mer Noire (pays des Coumans Kiptchak). Köten, khan des Coumans, allié aux Alains et aux Circassiens (Adyguéens), appelle les princes de la Rus' de Kiev à son secours. Les Mongols, après avoir réduit les Alains et les Circassiens, envoient en Rus' de Kiev une ambassade qui est massacrée, ce qui déclenche les hostilités. Köten se réfugie chez son beau-père, le prince de Galitch Mstislav Mstislavitch, lequel convainc les princes de la Rus' de Kiev de constituer une armée de pour arrêter les Mongols et les Tatars. La bataille de la Kalka, près de la mer d'Azov. marque le début des invasions mongoles et tatares en Rus' de Kiev et en Europe. Le (ou 1222), elle oppose les généraux de Gengis Khan : Djebé et Subötaï, à la coalition des Coumans, des princes de Galitch et de Kiev, des princes de Tchernikov et de Smolensk, aidés de troupes grecques de Crimée. Les Mongols et Tatars écrasent les coalisésMichel Heller : Histoire de la Russie et de son Empire, 2015, Éd. Tempus Perrin, . Le prince de Kiev, qui n’a pas participé aux combats, se bat encore quelques jours puis croit pouvoir déposer les armes à des conditions acceptables. Les Mongols ne les respectent pas et massacrent ses hommes jusqu’au dernier.
vignette|gauche|alt=Dessin médiéval : un groupe d'individus (à gauche) détruit une ville (à droite - on voit également un groupe d'individus en position horizontale).|La dévastation de la ville de Souzdal par les troupes tatares (des annales médiévales russes).
Djebé et Subötaï exploitent leurs victoires en rançonnant les villes prises et en recueillant des renseignements sur les pays situés à l’ouest pour une campagne future, puis repartent vers l'est rejoindre le gros de l'armée mongole en faisant le tour de la Caspienne par le Nord. Ils s'allient à un autre peuple nomade mais pacifique de langue indo-européenne, qui met à leur service des compétences de charriers, d'éleveurs de chevaux, de chaudronniers et d'éclaireurs : les Roms........
De 1239 à 1243, les Tatars/Mongols ravagent toute l'Europe orientale, mettant fin à l'empire couman, vainquant diverses coalitions à Kiev (), Chmielnik (Pologne, début 1241), Legnica (Silésie, printemps 1241) ou Ebene Mohi (Hongrie, printemps 1241) et vassalisant les principautés de la Rus' de Kiev et valaques (mis à part Novgorod, ils ont ruiné toutes les villes : Kiev, Vladimir, Souzdal, Riazan, Kolomna, Bârlad, Cetatea Albă).. Ils s'installent dans les steppes au nord de la mer Noire et de la Caspienne, où ils fondent le khanat de la Horde d'or (dynastie mongole issue de Djötchi, le fils aîné de Gengis Khan), dont la capitale est Saraï, sur la Volga, près de l'actuelle Volgograd. Le khan Batu y établit sa capitale. Horde d'Or est une expression utilisée par les Russes depuis le . Les Arabes et les Persans parlent de Royaume des Tatars ou Khanat de Kiptchak. Les Tatars, au fil des décennies, se sédentarisent partiellement, se mettant à exploiter plutôt qu'à piller les populations et formations politiques soumises, qui, en échange de la paix, leur fournissent vivres, artisans et même troupes, accroissant ainsi leur autonomie grâce aux divisions entre princes d'ascendance mongole. Des mariages mixtes ont lieu. Des marchands, des artisans chrétiens, juifs et musulmans commencent à convertir les Tatars, jusque-là chamanistes. Le bouddhisme fait également des adeptes (dans sa variante tantrique). Les Roms (Chaladytika Roma, Tataritika Roma) attachés aux hordes mongoles, sont vendus ou se vendent eux-mêmes aux boyards et aux monastères chrétiens, et passent eux aussi au monothéisme. Le commerce se développe, et sur les fleuves, des nefs en bois à rames, construites par des charpentiers navals amenés par les commerçants génois et vénitiens, remplacent les coracles ronds en cuir dont les hordes se servaient auparavant pour traverser les eaux, et qui, légers, pouvaient être transportés à travers la steppe. Enfin des palais en dur s'élèvent grâce à des architectes grecs ou italiens à la place des anciennes yourtes royales.
En 1290, Toqtaï, fils de Mengü Temür, est porté au pouvoir par Nogaï (tous trois descendants directs de Gengis Khan) mais se débarrasse de la tutelle de ce dernier après sa victoire sur les rives du Dniepr en 1299 grâce à l'appui de troupes auxiliaires russes. Nogaï est tué dans la bataille. Les femmes, les enfants et les Roms de son ulus (peuple-état) sont vendus comme esclaves. En 1307, Toqtaï fait arrêter des commerçants européens séjournant à Saraï, sa capitale. Il envoie une armée à Caffa contre les Génois de Crimée responsables du rapt d’enfants tatars et roms vendus dans les pays à domination musulmane, et les chasse de la ville en 1308. À sa mort en août 1312, son neveu Özbeg lui succède et règne jusqu'en 1341. Peu avant sa mort, il autorise les commerçants génois et vénitiens à reconstruire Caffa. Son fils Djanibeğ lui succède. À la suite des désordres survenus entre chrétiens et musulmans dans les comptoirs de l’embouchure du Don, il chasse de nouveau les commerçants européens. Il assiège Caffa à trois reprises (1343, 1347 et 1355).
Les Tatars sont un des vecteurs de la peste noire de 1348. En effet, lors du siège de Caffa de 1346, Djanibeğ sur le point de l'emporter voit ses troupes décimées par cette maladie. Obligé de se retirer, il donne l'ordre de catapulter les corps de ses soldats morts de la peste dans la cité de Caffa. Les nefs génoises en provenance de Caffa firent escale en Sicile, à Naples, à Gênes et à Marseille dont les habitants n'avaient pas d'anticorps contre cette nouvelle variante de la peste. L'épidémie qui débuta en 1348 emporta plus d'un tiers de la population de l'Europe occidentale en cent ans.
En 1355, Djanibeğ conquiert l’Azerbaïdjan qu’il rattache provisoirement à la Horde d’Or. Il est assassiné en 1357. Sous le règne de son fils Berdibeğ (1357-1359) et ses successeurs, l’empire se disloque à nouveau. La Horde change 14 fois de khan de 1360 à 1380. Un seigneur féodal, Mamaï, détient le pouvoir effectif. À partir de 1371, les princes russes refusent de payer le tribut. Mamaï lance alors contre eux une expédition qui est repoussée par le grand duc Dimitri Donskoï à la Voja (), puis dispersée à Koulikovo, au confluent du Don et de la Népriavda le .
vignette|alt=Dessin médiéval illustrant un livre : une armée se présente devant les remparts d'une ville où des soldats s'apprêtent à repousser les assaillants.|Tokhtamych devant Moscou en 1382
Tokhtamych, général de Tamerlan et khan de la Horde Blanche régnant sur les steppes du Syr-Daria, vainc Mamaï sur la Khalkha et se proclame khan de la Horde d’Or. Mamaï sera exécuté par les commerçants génois de Crimée. Tokhtamych rétablit pour un temps l’unité de la Horde d’Or. Il oblige de nouveau les princes russes à se rendre à Saraï avec des tributs, mais ceux-ci refusent. Tokhtamych entreprend alors une campagne contre les principautés russes : il incendie Souzdal, Vladimir, puis pille et brûle Moscou le .
Les Tatars sont à leur tour les victimes des campagnes d'un nouveau conquérant. En 1392 et 1395, Tamerlan mène des expéditions contre la Horde d'Or. Saraï et Astrakhan sont détruites. Après avoir vaincu Tokhtamych sur le Terek le , il menace Moscou et ravage Riazan. Vassili , prince de Moscou, le repousse le . Tamerlan pille la Crimée à l'automne. Il met La Tana (Azov) à sac et réduit en captivité tous les résidents chrétiens. Le riche comptoir génois de Caffa est désorganisé.
Sous les successeurs de Tokhtamych, le pouvoir appartient au roi de la horde Nogaï ou Mengit, l’Idi Qu'ou Edigu (1400-1412). En 1408, il exige le tribut des Russes, incendie Nijni Novgorod et Goradetz, marche vers Moscou puis se retire contre de vagues promesses d’alliance. Minés par leurs divisions, les Tatars s'affaiblissent. En 1359, la principauté de Moldavie s'émancipe et conquiert Cetatea Albă à l’embouchure du Dniestr. La Lituanie de son côté, bientôt unie à la Pologne en 1386, atteint la mer Noire en 1412. Désormais les Tatars sont sur la défensive. En outre, le territoire de la Horde d'Or commence à se morceler en 1430 avec la création du Khanat de Crimée par Hadji Girey (1430-1466) entre l’embouchure du Boug méridional et du Dniepr, du khanat de Kazan en 1438, puis du khanat d'Astrakhan entre la Volga, le Don, le Kouban et le Terek en 1466. En 1480, Ivan III, prince de Moscou, s’allie au khan de Crimée Mengli Giray et à Ouzoun Hassan (sultan des Aq Qoyunlu) et refuse de payer le tribut à la Horde d'Or. Ahmad Khan marche contre lui et l'affronte sur les rives opposées de l’Ougra, mais la Horde, ne recevant pas de renforts du roi de Pologne, doit reculer le . Ivan III le Grand libère Moscou du joug mongol et commence l'unification de la Russie.