vignette|Juif du Caire, 1714 L’histoire des Juifs en Égypte s’étend sur plus de deux millénaires, de la période biblique à l’époque contemporaine.
Théâtre des événements narrés dans le Livre de l'Exode, l’Égypte héberge, dès 650 avant l’ère commune, des soldats israélites employés par . Elle accueille également de nombreux réfugiés du royaume de Juda lorsque le roi Joiaqim se rebelle contre le royaume de Babylone. Quelques siècles plus tard, les communautés qui ont prospéré sous les Ptolémées demeurent, à l’image de Philon d'Alexandrie. Fidèles à leur origine, elles ont adopté la culture ambiante, pensent en grec et préfèrent lire la Bible dans sa traduction plutôt que dans l’original.
Ces communautés sont détruites lors des campagnes de Trajan. D’autres se développent après la conquête arabo-musulmane, en dépit des violences et des taxes dont elles font l'objet. L’Égypte, relais entre les communautés de la diaspora et les académies de la terre d’Israël et de Babylone, recommence à jouer un rôle de premier plan dans la vie intellectuelle juive au Moyen Âge tant pour les rabbins et leurs disciples que pour leurs opposants, les Karaïtes qui y fondent l’un de leurs principaux centres jusqu’à l’histoire récente.
À ces Juifs arabes (arabophones) se joignent au cours des siècles plusieurs vagues de Juifs en provenance de la péninsule Ibérique, des territoires de l’Empire ottoman et enfin d’Europe. Populeuses, culturellement diverses et matériellement aisées, les communautés juives sont, à l’image de l’Égypte d’avant-guerre, cosmopolites, ayant noué des liens avec l’Angleterre, l’Italie ou encore avec la France par le biais de l’Alliance israélite universelle (AIU). Elles contribuent activement à l'économie du pays.
Les Juifs d’Égypte, d'une population estimée entre et âmes en 1922, sont menacés une première fois par la montée des nationalismes dans les années 1940. Leurs conditions de vie se détériorent fortement après la création de l'État d'Israël en 1948 et le coup d'État de Gamal Abdel Nasser. Rapidement, l'Égypte commence à expulser les Juifs et à confisquer leurs biens.
En 2023, il n'y a plus que trois Juifs en Égypte, tous âgés d'au moins 70 ans.
Antiquité
Premiers établissements vignette|Ouvriers fabriquant et transportant des briques, Tombe de Rekhmara à Thèbes (Égypte antique) L’établissement d’Israélites en Égypte remonte à l’époque biblique. Les faits narrés dans le Livre de l’Exode ne semblent pas avoir laissé de traces archéologiques et les éléments avancés par les premiers égyptologues en faveur de leur historicité ont été rapportés depuis à d’autres peuplades sémitesChristiane Desroches Noblecourt, Le fabuleux héritage de l’Égypte, Télémaque, 2004, 190. La Bible rapporte aussi que de nombreux Judéens se réfugient en Égypte lorsque le royaume de Juda se soulève contre la Babylonie dont il était alors le vassal ; parmi ces réfugiés, Jérémie qui s’adresse à ses frères installés à « Migdol, Tahpanhès, Nof et dans le district de Patros », cf. 2 Rois 25:22-24, Jérémie 43:7 & 44:1.
Quelque temps avant ces derniers événements, des Israélites se sont établis sur les bords du Nil, à Yeb, ainsi qu’en attestent les papyrus d'Éléphantine. L'archéologie corrobore en effet la présence de nombreux émigrés en provenance du royaume de Juda dans le delta du Nil à partir du début du Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, La Bible dévoilée. Les nouvelles révélations de l'archéologie, Bayard, 2002, , p. 85.. Ils font à l’origine partie d’une garnison chargée de garder la frontière égyptienne et assistent, à l’époque de la rédaction des papyrus d'Élephantine, le pharaon dans sa campagne nubienne. Ils parlent araméen et maintiennent leur propre temple à côté de celui du dieu local Khnoum. Comme leur système religieux présente de fortes traces de polythéisme babylonien, il a été suggéré que la communauté est d’origine mixte, judéo-samaritaineA. van Hoonacker: Une Communauté judéo-araméenne à Éléphantine, en Égypte, aux s avant J.-C, Londres 1915; Arnold Joseph Toynbee: A Study of History, vol.5, (1939) 1964 p125 n.1. Plusieurs efforts seront entrepris, à l’époque d’Ezra et Néhémie, pour ramener cette communauté dans le giron du judaïsme qu’Ezra veut imposer en norme. vignette|Lettre en araméen issue des papyrus d'Eléphantine de la communauté juive, adressée à Bagoas, gouverneur de Juda, où les auteurs (Yedoniah et ses collègues prêtres) demandent la reconstruction d'un temple juif à Éléphantine, détruit par des païens égyptiens. Lettre datée de l'année 17 du roi sous l'autorité du satrape égyptien Arsames, correspondant à 407 av. J.-C.
Époque ptolémaïque et romaine (330 av. J.-C. - 641)
Des Juifs participent activement à la fondation d’Alexandrie en 332 av. J.-C. Ils sont rejoints, selon Flavius Josèphe, par Judéens de Judée et Samarie déportés par après sa prise de la Judée ainsi que par des immigrants volontaires, attirés par les plaines fertiles et le libéralisme de Ptolémée: Josèphe ; Antiquities of the Jews, dans The Works of Josephus, Complete and Unabridged; nouvelle édition mise à jour (traduit en anglais par William Whiston, A.M.; Peabody Massachusetts:Hendrickson Publishers; 1987; Cinquième impression:Jan.1991; livre 12; chapitre 1, 2, p. 308-309 (Bk. 12: verses 7, 9, 11). Une inscription consignant la dédicace d'une synagogue à Ptolémée et a été découverte au : John Pentland Mahaffy; The History of Egypt under the Ptolemaic Dynasty, New York 1899 p. 192..Un quartier séparé, occupant deux des cinq districts de la ville, leur est assigné par les Ptolémées afin de préserver leurs lois et rites des influences indigènes. Ils jouissent également d’un grand degré d’indépendance politique, leur communauté exerçant librement aux côtés de la population non-juive alors que les Juifs de l’Empire romain doivent constituer des sociétés privées ou des corporations indépendantes. vignette|Fragment de Ben Sira, trouvé dans la guenizah du Caire Alexandrie constitue le principal centre juif d’Égypte sous les Ptolémée mais d’autres se développent dans l’actuel Kafr ed-Dawar ou à Léontopolis où Onias fonde un temple à YWH. On trouve aussi une rue des Juifs à Oxyrhynque, l’actuelle El-Behneseh, sur la rive est du Nil. Établie pendant la période romaine, cette communauté semble s’être convertie au christianisme bien que ses membres aient conservé leurs noms bibliques (on trouve les noms de « David » et « Élisabeth » dans un document concernant un héritage litigieux). Il convient de noter des émeutes antijuives d'Alexandrie (38).
La communauté juive d’Alexandrie est anéantie par l’armée de Trajan à la suite d’une révolte en 115-117 (dite Guerre de Kitos).. Les Juifs semblent être revenus plus tard dans la ville puisque Cyrille, patriarche d’Alexandrie, les en chasse en 412Nominis : Saint Cyrille d'Alexandrie .
Domination arabe (641 à 1250)
En 629, l’expulsion des Juifs de Jérusalem par Héraclius donne lieu à des violences anti-juives à travers l’Empire romain d’orient et le patriarche Cyrus d’Alexandrie les mécontente tant par son prosélytisme monothéliste que par son administration corrompue. Les Juifs n’ont donc aucune raison de se comporter de façon bienveillante avec les maîtres byzantins de l’Égypte et accueillent en 642« Les Juifs d’Égypte : des Arabes à Nasser », Alec Nacamuli - Parution dans « La Méditerranée des Juifs » sous la direction de Paul Balta, Catherine Dana, Régine Dhoquois-Cohen, L'Harmattan, Paris, 2003 les conquérants arabes en libérateurs (de même que les coptes et d’autres chrétiens)Steven Runciman, A History of the Crusades 1951 vol.1, p. 18-19, d’autant plus que certains des Juifs installés en Égypte lors des premières vagues d’immigration proviennent de la péninsule Arabique.
Le traité d’Alexandrie scellant la conquête arabe de l’Égypte, stipule expressément que les Juifs sont autorisés à rester dans la ville. Amr ibn al-As (Amru ben al-As) rapporte au calife qu’il en a dénombré . Il leur est évidemment imposé le statut inférieur de dhimmis et le paiement de la djizîa. Sous les califes omeyyades et abbassides (641-868), on ne connaît que très peu de choses du sort des Juifs en Égypte. Sous les Toulounides (863-905), la communauté karaïte bénéficie d'une croissance robuste.
En 1896, Salomon Schechter découvre dans la synagogue Ben Ezra « la Guéniza du Caire (ou plus précisément de Fostat) datant de 882. Outre une partie perdue de la version hébraïque de l’Ecclésiaste, des extraits de la traduction grecque de la Bible par Aquila et des fragments des prêtres Zadokiens, elle comprend également une collection inestimable de lettres et documents qui nous permettent de retracer l’histoire, et la vie quotidienne de la communauté juive, surtout du X au XII siècle ».
Les califes fatimides (969 à 1169) vignette|Élément d’arcature en cyprès sculpté avec inscription hébraïque de type cultuel, époque fatimide, Le Caire, XII s. (musée du Louvre) Le règne des Fatimides est dans son ensemble favorable aux Juifs, à l'exception de la dernière période, sous le règne d'Al-Hakim. La communauté juive, arabophone et bien assimilée à la population locale, est régie par un chef communautaire appelé « nagguid ». C'est l'époque où se créent des écoles talmudiques et où des Juifs peuvent accéder à des positions élevées dans la société égyptienne, comme Ya‘qub Ibn Killis (930-991) devenu toutefois musulman et vizir du calife al-Mu’izz, fondateur de la nouvelle capitale Le Caire, tout comme Paltiel, aussi converti à l'islam, médecin et conseiller du calife.
Le calife Al-Hakîm (996-1021) applique avec sévérité le Pacte d'Umar et en 1011, oblige les Juifs à vivre dans le quartier Har’t el Yahoud, à porter des clochettes et à arborer l'image en bois d'un veau. Une rue de la ville d'Al-Jaudariyyah est habitée par les Juifs. Al-Hakîm apprenant qu'ils avaient l'habitude de se moquer de lui en vers, fait brûler tout le quartier.
Au commencement du , un Juif du nom d'Abu al-Munajja ibn Sha'yah est nommé à la tête du Département de l'agriculture. Il est spécialement connu comme le constructeur d'une écluse du Nil en 1112 qui porte son nom Baḥr Abi al-Munajja. Il tombe en disgrâce en raison des lourdes dépenses en relation avec ces travaux, est incarcéré à Alexandrie et se fait libérer rapidement. Un document concernant une transaction entre son banquier et lui a été conservé. Sous le vizir Al-Afdhal (1137), le ministre des finances est un Juif au nom ignoré. Ses ennemis réussissent à provoquer sa chute et il perdra tous ses biens. Il est remplacé par un frère du patriarche chrétien qui tente de faire expulser les Juifs du royaume. Quatre des principaux responsables de la communauté juive conspirent contre lui, sans résultat connu. Il existe une lettre de cet ancien ministre adressée aux Juifs de Constantinople, leur demandant de l'aide. Cette lettre est écrite dans un style poétique remarquablement complexeJewish Quarterly Review ix. 29, x., p.430; Zionist D. M. G. li., p.444. Un des médecins du calife Al-Hafiz (1130-1149) est un Juif, Abu Manṣur(de): Wüstenfeld, Geschichte der Arabischen Aerzte, p. 306. Le Juif Abu al-Faḍa'il ibn al-Nakid (mort en 1189) est reconnu comme un oculiste célèbre.
La vie des communautés juives d'Égypte au est connue par les témoignages de certains érudits juifs et par les voyageurs qui visitèrent le pays. Juda Halevi se trouve à Alexandrie en 1141 et dédie quelques vers magnifiques à son coreligionnaire et ami Aaron Ben-Zion ibn Alamani et à ses cinq fils. À Damiette, Halevi rencontre son ami l'Espagnol Abu Sa'id ibn Ḥalfon ha-Levi. Vers 1160, Benjamin de Tudèle est en Égypte et écrit un témoignage général sur les communautés juives qu'il y rencontre. Au Caire, il y a environ Juifs ; à Alexandrie environ , avec à leur tête R. Phineas ben Meshullam, né en France ; dans le Fayoum, il y a 20 familles ; à Damiette 200 ; à Bilbéis, à l'est du Nil, 300 personnes et à Damira 700.
Saladin et Maïmonide (1169 à 1250)