vignette|Cubi VI de David Smith, sculpture expressionniste abstraite exposée au musée d'Israël, à Jérusalem.
Lexpressionnisme abstrait est un mouvement artistique qui s'est développé peu après la Seconde Guerre mondiale aux États-Unis. C'est aussi un élément central de l'école de New York, « école » qui a rassemblé les artistes (poètes, peintres, musiciens…) d'avant-garde actifs à New York et aux États-Unis avant et après la Seconde Guerre mondiale.
On parle d'expressionnisme abstrait pour un certain type de peinture, de sculpture et de photographie.
Le mouvement est « né » dans le milieu artistique new-yorkais dans les années 1940. Plusieurs dénominations sont apparues pour évoquer certains aspects de l'expressionnisme abstrait américain : l'action painting, la colorfield painting ou la (de Sam Francis). Mais la peinture de Willem de Kooning, pour ne citer que cet artiste majeur du mouvement expressionniste abstrait, ne relève d'aucune de ces catégories.
Le terme « expressionnisme abstrait » En 1946, le critique d'art Robert Coates, dans un article publié au New Yorker, forge pour la première fois le terme « expressionnisme abstrait ». Les deux mots combinent l'intensité émotionnelle des expressionnistes allemands avec l'esthétique anti-figurative des écoles abstraites européennes..
Des origines et des influences discutées Les origines de l'expressionnisme abstrait font l'objet de controverses notamment quant à son caractère spécifiquement américain ou à son lien avec les avant-gardes européennes.
En 1929 est inauguré le MoMA (Museum of Modern Art) de New York pour présenter au public l'Art Moderne. À la suite de la crise économique, en 1935, le président Roosevelt met en place un programme d'aide aux artistes WPA (Works Progress Administration) dans le cadre du New Deal. C'est dans le cadre de ce vaste projet qui a touché artistes de 1935 à 1943 que vont se rencontrer les expressionnistes abstraitsDore Ashton, The New York School: A Cultural Reckoning, University of California Press, 1992 ..
En 1936 les artistes américains abstraits s'organisent en une association de promotion AAA (acronyme de American Abstract Artists)La société existe toujours aujourd'hui. /. Ils publient manifestes et articles et réclament l'ouverture des musées américains aux artistes abstraits américains, parmi ses membres Clement Greenberg, Lee Krasner, Piet Mondrian, Ben Nicholson, David Smith, Ad Reinhardt, etc.
À partir de 1933, les États-Unis accueillent des artistes ayant fui l'Allemagne nazie : Hans Hofmann (1880-1966) enseigne l'art moderne à l’université de Californie (Berkeley) et à l’Art Student League de New York. Lee Krasner, Clement Greenberg, Mark Rothko sont de ses élèves.
Hofmann a eu une certaine influence sur le développement de l'expressionnisme abstrait, bien qu'il se soit appuyé sur le formalisme cubiste. Il introduit la troisième dimension dans ses tableaux en les transformant en champs de forces dynamiques, très structurés. Hofmann pense que l'acte de peindre comporte des significations psychologiques. Dans son cas, l'opulence de la couleur et de la surface sont des signes d'une personnalité hédoniste. Il se distingue de la peinture « pessimiste » des peintres expressionnistes de son époque par l'expression de sa joie de vivre. Il est à l'origine de la technique du « push and pull », synthèse des théories de la couleur des avant-gardes parisiennes et européennes.
Josef Albers (1888-1976) enseigne au Bauhaus de 1923 à 1933, il est membre fondateur du Salon des Réalités Nouvelles à Paris avant d'émigrer aux États-Unis. Il est considéré comme un des initiateurs de l'art optique (ou « Op art »). Entre 1939 et 1942, Marc Chagall, Max Ernst, Fernand Léger, Piet Mondrian, Yves Tanguy, Roberto Matta, André Masson, Marcel Duchamp et André Breton émigrent à leur tourFrançois Wehrlin, Philippe Guillemet, section « Les arts plastiques » de l'article « États-Unis », in Encyclopædia Universalis, corpus 8, Paris, 2002, ..
En réalité, si l'on met de côté Matta, Masson et Duchamp, les artistes européens eurent peu de contact avec leurs homologues américains. Dès 1948, ces derniers fondent les bases d'une voie propre aux États-Unis. En 1949, c'est au cours des discussions passionnées qui agitent le Club, au 39 de la Est, à New York, que sort la notion d'« expressionnisme abstrait ». Le Club, fondé par de Kooning, Franz Kline et quelques autres, attire rapidement des personnalités aussi diverses que Ad Reinhardt et Jackson Pollock, dans un climat fortement hostile à Clement Greenberg et au formalisme. Dans cette après-guerre qui entraîne le boom économique aux États-Unis, New York devient la capitale mondiale de l'avant-garde et, plus généralement, de l'art moderneCollectif, « La peinture américaine », Americana, Paris, Presses de l'université Paris-Sorbonne, janvier 1991, , .. Et l'expressionnisme abstrait y est au centre des débats.
Les expressionnistes abstraits puisent leur inspiration et leur technique dans plusieurs sources. Ils sont marqués par les influences du surréalisme (subconscient, écriture automatique, dripping), du cubisme, ainsi que par l’abstraction de Wassily Kandinsky et d'Arshile Gorky ou par les œuvres de Hans Hofmann.
Les irascibles Clyfford Still, déjà très irascible à l'époque et très proche de Pollock, fait partie de ces « 18 Irascibles » qui font publier, le , une lettre de protestation adressée au président du Metropolitan Museum of Art rejetant l’exposition American Painting Today (1950) et boycottant par avance l’exposition que le musée avait en préparation.
Pour contextualiser cet évènement, il faut dire que le Met n'avait créé un département consacré à l'art américain qu'en 1948, et American Painting Today devait être la première exposition de ce projet. Par ailleurs, en 1948, William Baziotes, David Hare, Robert Motherwell et Mark Rothko avaient fondé une académie d'art, Subjects of the Artist, structure qui organise des discussions entre artistes dans un loft du 35 de la rue, à Manhattan, connu sous le nom de Studio 35, le légendaire « Club ». Une réunion a eu lieu du 21 au . Elle a été organisée par Robert Goodnough et animée par Richard Lippold, Robert Motherwell et Alfred H. Barr, directeur du Museum of Modern Art (MoMA). Le but était de poser le cadre d'un mouvement artistique. À la fin de la séance à huis clos, Adolph Gottlieb a suggéré que les artistes réunis protestent contre le parti pris conservateur du jury lors du prochain concours au Metropolitan ; d'où la lettre, en date du , envoyée au New York Times et signée par Jimmy Ernst (le fils de Max Ernst), Adolph Gottlieb, Robert Motherwell, William Baziotes, Hans Hofmann, Barnett Newman, Clyfford Still, Richard Pousette-Dart, Theodoros Stamos, Ad Reinhardt, Jackson Pollock, Mark Rothko, Hedda Sterne, James Brooks, Weldon Kees et Fritz Bultman. Les sculpteurs qui les soutenaient étaient Herbert Ferber, David Smith, Ibram Lassaw, Mary Callery, Day Schnabel, Seymour Lipton, Peter Grippe, Theodore Roszak, David Hare et Louise Bourgeois"18 Painters Boycott Metropolitan; Charge 'Hostility to Advanced Art'" (PDF). The New York Times. 22 May 1950.. Des conservateurs bien précis avaient été retenus pour faire la sélection des artistes, et ce choix disait, par avance, qu'aucun artiste d'avant-garde« Artiste d'avant-garde », traduction approximative de advanced art, dans la lettre, expression proche de advancing art qui a été traduit par "art américain en marche" (exposition de 1947 annulée par le Département d'État : ne pourrait y exposer. Et de souligner ce fait . Le journal la publie en première page le . La réponse paraît le 23 dans The Herald Tribune où Emily Genauer, critique d'art, écrit l'éditorial en donnant ce nom au groupe et attaque les artistes pour "distorsion de fait" en prétendant que le Metropolitan aurait eu du "mépris" pour la peinture moderne. Gottlieb, aidé par Newman et Reinhardt, rédige alors une réfutation, signée par douze peintres et trois sculpteurs et adressée au rédacteur en chef du Tribune ; lettre qui n'est jamais publiée. Mais la polémique s'est poursuivie.
Alfred Barr, cherchant à distinguer le MoMA du Met., a encore électrisé la situation en choisissant Arshile Gorky, Willem de Kooning et Jackson Pollock pour le pavillon américain de la Biennale de Venise, qui se tenait de juin à . Dans le numéro de de ARTnews il a qualifié les peintres en question de "leaders" d'une "avant-garde prédominante". L'acte de Barr a signalé au monde de l'art que l'Expressionnisme abstrait devrait être sérieusement pris en compte par les musées. Pour son édition du , le magazine Life a décidé de publier un reportage photo qui documenterait les résultats du concours du Met. et comporterait une photographie des opposants.. La rédactrice en chef de Life, Dorothy Seiberling, a envoyé la photographe Nina Leen pour les photographier dans un studio de la rue. Ils se sont rassemblés le . Seuls trois des signataires originaux étaient absents : Weldon Kees, Hans Hofmann et Fritz Bultman. Pollock a fait un voyage spécial avec James Brooks pour la photo. Hedda Sterne, arrivée en retard, est vue au sommet de la pyramide (debout sur une table). Elle est la seule femme sur la photo et décrira plus tard l'expérience comme « probablement la pire chose qui me soit arrivée », disant d'elle-même qu'elle ne relevait pas de l'expressionnisme abstraitBoxer, Sarah (23 December 2010). "The Last Irascible", The New York Review of Books.. La peintre Lee Krasner pense que Sterne a été introduite par l'insistance de la marchande d'art Betty Parsons, laquelle représentait une bonne partie du groupeLevin, Gail (2011). Lee Krasner: A Biography. New York: Harper Collins. ..
La légende de la photo indiquait que le groupe était « solennel ». Barnett Newman avait insisté pour que le groupe soit photographié "comme des banquiers". Et il est vrai que bon nombre des membres du groupe avaient des réserves quant à leur présence dans une publication de presse traditionnelle ; Rothko en particulier. Pourtant, personne ne pouvait se tromper sur les conséquences de la publication de Pollock dans Life du . L'exposition suivante de Pollock, qui avait débuté le à la Betty Parsons Gallery, avait été un triomphe incontestable. Il avait « brisé la glace », selon la formule de Willem de Kooning. Au cours de l’année suivante, Betty Parsons a envoyé des chèques de 6 508,23 $ à Pollock sur des ventes brutes de plus de , alors que plus des deux tiers des familles américaines vivaient alors avec moins de Collins, Bradford R. (June 1991). "Life Magazine and the Abstract Expressionists: 1948-51. A Historiographic Study of a Late Bohemian Enterprise". The Art Bulletin. College Art Association. LXXIII (2): 283–308.. Pollock semble avoir été invité à signer la lettre ouverte de Studio 35, au moins en partie, en raison de sa notoriété, presque entièrement attribuable à l’article de Life du . En fin de compte, la séance de photographie de groupe était un compromis désagréable entre le système de valeurs dans lequel les artistes avaient travaillé et leur désir de réussir dans leur carrière.
La couverture médiatique ultérieure à la protestation elle-même, et cette photographie de groupe désormais emblématique, apparue dans le magazine Life, leur ont donné de la notoriété, popularisé l'expression « expressionniste abstrait » et établi ce que l'on appelle la première génération du mouvement.
Contexte de l'après-guerre