Le Yeun Elez est une large dépression située au cœur des monts d'Arrée, en Bretagne.

Zone de marécage, ce qui alimentait les légendes et fournissait avec la tourbe une source de revenus non négligeable, le Yeun Elez est depuis les années 1930 majoritairement occupé par le réservoir de Saint-Michel, lac articifiel créé en 1937 afin de réguler le cours de l'Ellez et utilisé par l'usine hydroélectrique de Saint-Herbot. À partir des années 1960 et jusqu'en 1985, l'eau a été utilisée pour refroidir la centrale nucléaire des Monts d'Arrée, en démantèlement. Zone naturelle classée, le tourisme y est cependant encore peu développé.

Toponymie

En breton, le mot geun (féminin, mute en > ar yeun. La mutation g > c'h devant une diphtongue, étant ici retranscrite par un y, comme dans le nom collectif geot que l'on retrouve parfois en yeot par incertitude du genre, mais surtout le singulatif geotenn > ur c'heotenn avec un h aspiré qui rend le son très léger, et fait entendre presque un [ j ] ) est une variante courante de gwern, marais. Elez signifie en breton rivière, marais, ce qui fait que Yeun Elez (« marais du marais ») est un pléonasme.

Cadre géologique

vignette|gauche|Le réservoir de Saint-Michel et le marais du Yeun Elez vus du Roc'h Trevezel. vignette|Le marais du Yeun Elez, le réservoir de Saint-Michel et la centrale nucléaire à l'arrière-plan vus du sommet du mont Saint-Michel de Brasparts. vignette|gauche|Le réservoir de Saint-Michel occupe une partie de la cuvette du marais du Yeun Elez. La dépression est taillée dans des schistes tendres du Briovérien (micaschistes à biotite et muscovite constituant une des principales unités tectoniques de la région, l'anticlinal briovérien de Yeun Elez-Plourac'h-Callac, avec la zone d'ensellement transverse de Scrignac), témoins d'une pénéplanation très ancienne à l'ère primaire suivie d'un resoulèvement à l'ère secondaire, contre-coup des plissements pyrénéen et alpin. Elle est cernée sur trois côtés par des sommets découpés en dent de scie (les roc’h « rocs ») ou arrondis (les menez « mont ») : Roc'h Trevezel () et Roc'h Trédudon () au nord, Ménez Kador () et Menez Sant-Mikael () à l'ouest, Roc'h Cléguer () au sud. La cuvette est ouverte vers l'est. Son altitude est d'environ ..

La dépression est comblée par les formations argilo-tourbeuses de Saint-Michel qui datent du quaternaire. La .

Il est pratiquement certain qu'en l'Arrée fut totalement boisée : on a trouvé encore dans la tourbe du Yeun Elez d'énormes chênes pétrifiés et ensevelis, ainsi que des bouleaux fossiles à l'écorce bien conservée. Le nouveau procédé de défrichement, l'agriculture sur brûlis a fait disparaître ces arbres. Ce procédé a permis de donner une tout autre dimension à la culture du blé, l'élevage des ovins, porcins et bovidé. . centré|vignette|Tourbières après l'incendie de l'été 2022

Une terre de légendes thumb|Brumes sur le Yeun Elez au lever du soleil Le légendaire local situait au cœur des tourbières un marais sans fond, le Youdig, l'une des portes des enfers : « On dirait, en été, une steppe sans limites, aux nuances aussi changeantes que celles de la mer. On y marche sur un terrain élastique, tressé d’herbes, de bruyères, de jonc. À mesure qu’on avance, le terrain se fait de moins en moins solide sous les pieds : bientôt on enfonce dans l’eau jusqu’à mi-jambes et, lorsqu’on arrive au cœur du Yeun, on se trouve devant une plaque verdâtre, d’un abord dangereux et de mine traîtresse, dont les gens du pays prétendent qu’on n’a jamais pu sonder la profondeur. C’est la porte des ténèbres, le vestibule sinistre de l’inconnu, le trou béant par lequel on précipite les « conjurés ». Cette flaque est appelée le Youdig (la petite bouillie) : parfois son eau se met à bouillir. Malheur à qui s’y pencherait à cet instant : il serait saisi, entraîné, englouti par les puissances invisibles« La légende de la mort », dans Le Braz (2005) ».

Cette croyance s'explique probablement par les phénomènes naturels constatés par les Anciens: feu follet, feux de tourbe « spontanés » (provoqués en fait par la foudre qui mettait le feu à la végétation recouvrant la tourbe) durant plusieurs mois et que seul un épisode pluvieux important parvenait à éteindre (en 1917 par exemple, une énorme étendue du marais fut la proie des flammes, mais d'autres incendies de longue durée se sont produits en 1926Le Courrier du Finistère, , 20 mars 1926 par exemple, en 1968 ou plus récemment l'été 2022) ; disparition inexpliquée de personnes qui s'embourbaient dans le marais après s'y être perdues en raison du brouillard qui recouvre fréquemment la région ou tombaient dans le trou d'une ancienne tourbière. On entendait même les démons hurler la nuit : les ornithologues soupçonnent que les légendes concernant les hurlements sortant des « Portes de l’enfer », situées dans le Yeun Elez, s’expliqueraient par la présence à l’époque de butors (butor étoilé). Cet oiseau de la famille des hérons a un chant particulièrement sonore de corne de brume à l’époque de la reproduction et sa présence est attestée, mais par un seul témoignage crédible, dans le Finistère au E.W.L. Davies, Chasse à courre aux loups et autres chasses en Basse-Bretagne, 1855.

François Ménez a écrit dans un texte daté de 1927 :

thumb|Dessin de l'Ankou, sa charrette et sa faux Ce sombre marécage désolant et inquiétant explique les nombreuses autres légendes concernent le Yeun Elez et les montagnes qui l'entourent : selon la tradition, l'Ankou, faucheur de vies (voir le conte « Veig Richou, le pillaouer de Loqueffret » transcrit par René Trellu) y rôde (des vieilles personnes de la région étaient encore récemment terrorisées lorsqu'elles entendaient le grincement caractéristique des roues de sa charrette et le bruit de chaînes annonciateur d'un décès imminent dans une maison du voisinageTémoignages oraux recueillis près de personnes âgées dans les communes avoinantes). Les Korrigans, qui appartiennent au légendaire celtique, dansent le soir sur la lande. La légende du « Veneur infernal » met en scène le seigneur de Botmeur avec le diable et donne une explication très particulière de la cuvette du Yeun Elez.

Les prêtres exorcistes emprisonnaient les démons dans le corps de chiens noirs et précipitaient ces derniers dans les eaux noires du Youdig. Cette légende a été reprise par François Abgrall dans le conte « Len-ar-YoudicFrançois Abgrall, Et moi aussi, j'ai eu vingt ans !, Terre de Brume, 2000. Réédition d'ouvrages parus entre 1930 et 1935 », où l'auteur, jeune écrivain de Botmeur, reprend un récit qu'il a entendu raconter lors des veillées dans les chaumières de son village pendant les années 1920. René Trellu, instituteur à Commana à partir de 1919, en a collecté de nombreuses autres jusqu'à sa mort en 1973René Trellu, Moezh ar Ménez : Contes des Monts d'Arrée et des Montagnes noires, Commana : Association des Amis de l'Ecomusée des Monts d'Arrée-Moulins de Kerouat). Dès la fin du , Anatole Le Braz avait collecté des récits légendairesAnatole Le Braz, La légende de la mort, Coop Breizh, en voici un exemple puisé dans un autre livre du même auteurAnatole Le Braz, Les saints bretons de la Montagne Noire à la Montagne d'Arez, Éditions La Découvrance, 2005. Première édition 1893.:

Gustave Toudouze en 1900 décrit ainsi le Youdig :

Ernest du Laurens de la Barre, dans « Le veneur infernalConte recueilli par Ernest Du Laurens de la Barre et republié dans Seignolle (1987) » fait un récit légendaire de la création de la cuvette du Yeun Elez et de la chapelle qui surmonte le Mont Saint-Michel de Brasparts.

Aujourd'hui encore, des cérémonies druidiques sont organisées sur les rives du lac réservoir de Saint-Michel, par exemple lors de la cérémonie du nouvel an celte, car il associe deux éléments fondamentaux: la forêt et l'eau et constitue un cadre idéal pour la cérémonie« Au pays des druides », dans Bretagne magazine , novembre-décembre 2009.

Le Yeun Elez inspire de nombreux poètes et romanciers contemporains: Xavier Grall a écrit des poèmes qui lui sont consacrésXavier Grall, La sône des pluies et des tombes, Guipavas, Éditions Kelenn, 1982, par exemple « Marais de Yeun Elez ». Jean-François Coatmeur a écrit un roman policier intitulé La porte de l'enfer dont l'action se déroule dans le Yeun ElezJean-François Coatmeur, La porte de l'enfer, Le livre de poche". Jacques Caouder a publié L'Evadée de BrennilisJacques Caouder, L'évadée de Brennilis, coll. « Enquêtes et suspense », Éditions Alain Bargain, 2001" et Michel Dréan Yeun Ellez BluesMichel Dréan, Yeun Ellez Blues, Hermine Noire". Un épisodes de la série de bande dessinée Spirou et Fantasio paru au milieu des années 1970 s'y déroule, autour du thème de l’Ankou et de la lutte contre l'installation de la centrale nucléaireJean-Claude Fournier, Spirou et Fantasio, t. 27 : L'Ankou, Marcinelle : Dupuis, 1977.. Les Sonerien Du racontent également la légende de la naissance de Yeun, dans leur chanson Ellez et Yeun

Les tourbières du Yeun thumb|La bruyère callune pousse en abondance dans les tourbières. Un milieu naturel très particulier thumb|Sphaignes dans une jeune tourbière thumb|Drosera anglica parmi les sphaignes et les joncs thumb| Molinie bleue et linaigrette Les tourbières proviennent de la décomposition anaérobique des végétaux en milieu acide saturé d'eau stagnante en permanence où seules quelques plantes, en particulier des sphaignes, des algues, des molinies (surtout la molinie bleue, ar flanch, herbe ressemblant à de l'alfa), de la myrte des marais (ou piment royal, aleg mors, à l'odeur pénétrante), l'osmonde royale (une variété de fougères qui est protégéeArrêté préfectoral du 21 juin 1995 [archive]), l'œnanthe safranée, le peucédan des marais., etc., peuvent pousserhttp://www.bretagne.ecologie.gouv.fr/UserFiles/File/PATRIMOINE/natura2000/FR5300039/FR5300039-Fiches-tourbieres.pdf.Les tourbières jouent un rôle d’éponge et stockent d’énormes quantités d’eau qu’elles restituent ensuite lentement vers les rivières. Elles constituent ainsi un précieux écosystème où vivent également de frêles carnivores comme la drosera anglica ou la grassette du Portugalhttp://passeport.cg29.fr/filemanager/download/1378/Finistere-98-28p.pdf.

Les tourbières du Yeun Elez, situées au fond d'une cuvette granitique entourée par les hauteurs de l'Arrée forment un marais spongieux d'environ où les eaux abondantes liées aux abondantes précipitations et collectées par le bassin supérieur de l'Ellez stagnent en raison de la faible pente. La tourbière est dite vivante tant que l'humidité est suffisante pour que la tourbe se forme à partir des sphaignes dont la sphaigne de la Pylaie, des chaméphytes qui s'y développent. L'empilement successif de ces végétaux en décomposition provoque un exhaussement naturel de la tourbière qui devient progressivement morte : la bruyère callune est la principale plante qui s'y développe alors formant une prairie maigre et pauvre, modifiée par l'intervention de l'homme et des animauxM. Denis, Bulletin de la Société linnéenne de Normandie, volume ?, 1922. Par le drainage (création de profonds fossés pour accélérer le processus naturel d'évolution de la tourbière et gagner des terres agricoles exploitables), par les incendies périodiques (souvent provoqués par l'homme et qui ravagent surtout la périphérie du marais, car ils sont naturellement arrêtés par l'humidité dans la partie centrale), par l'exploitation de la tourbe et enfin en raison de l'ennoiement à partir de 1936 d'une partie du marais sous les eaux du réservoir de Saint-Michel (un tiers des tourbières est ennoyé), l'homme a considérablement modifié le milieu naturel, surtout au cours du .

L'exploitation de la tourbe Au début du une estimation évalue le gisement tourbeux à environ , avec une épaisseur moyenne de , mais qui peut atteindre jusqu'à aux environs du lac de Brennilis.. L'exploitation artisanale traditionnelle