La Messe de Notre Dame (ou de Nostre Dame selon l'inscription qui figure sur l'un des manuscrits) est une œuvre de musique religieuse polyphonique à quatre voix, composée à Reims, au sur le texte de l'Ordinaire de la messe (Ordinarium missæ) par le musicien et poète Guillaume de Machaut. Elle est caractéristique de l'Ars nova, style musical représentatif de cette époque.
Elle est une des premières messes à avoir été écrites par un compositeur unique. Jusque-là, les parties de la messe qui étaient chantées, l'étaient en plain-chant (conformément à la liturgie), ou, depuis une période plus récente, partiellement mises en polyphonie. Machaut et les polyphonistes qui l'ont précédé ont donc progressivement introduit la notion de création artistique dans la messe.
Histoire
C'est le plus ancien ensemble complet de messe polyphonique à quatre voix, réunissant les six parties de l'Ordinaire et composé par un seul musicien identifié. Les autres messes polyphoniques antérieures à celle-ci, les messes de Tournai, Barcelone, Toulouse, et de la Sorbonne sont des compilations plus ou moins complètes provenant de pièces isolées et anonymes réunies dans des manuscrits. Elles sont à trois voix, hétérogènes, et chaque partie présente des systèmes d'écritures différents.
On considéra longtemps que Machaut avait composé la messe pour la donner lors du sacre du roi Charles V à Reims en 1364. Cette hypothèse d'une Messe du Sacre fut suggérée par le comte de Caylus et ensuite considérée comme un fait avéré par l'historien Prosper Tarbé. Cependant en 1769 cette assertion était déjà mise en doute dans une notice d'un catalogue de bibliothèque : .. En 1932 dans son ouvrage sur La Musique du Moyen Âge, Théodore Gérold persistait sur le caractère douteux de cette version des faits, car ne reposant sur aucune indication précise. En 1955 le musicologue Armand Machabey la réfute en démontrant que Machaut ayant relaté le sacre du roi dans La Prise d'Alexandrie ne faisait pas mention d'une messe qu'il aurait composée pour la cérémonie, alors que, en tant que chanoine de Reims, il avait probablement participé aux préparatifs du sacre. Un autre élément en défaveur de cette hypothèse est que le rituel du couronnement du roi était donnée, suivant la tradition, en plain-chant selon la liturgi grégorienne.
La messe de Machaut, non datée, fut composée entre 1360 et 1365 et est contemporaine de son grand recueil poétique Le Veoir Dit. Un manuscrit de la bibliothèque de Reims et une ordonnance du chapitre du , indiquent que Guillaume et son frère Jean, tous deux chanoines de Reims, avaient composé une messe pour honorer la Vierge Marie, destinée à être chantée les samedis matin, après leur mort, près de l'autel de la Rouelle, situé à droite du portail de la cathédrale de Reims, face à la nef. Consacré par Saint Nicaise en 401, détruit en 1774, il devait son nom à une dalle de forme circulaire représentant une rouelle. C'est à cet endroit que Machaut fut inhumé en 1377. Une transcription du de l'épitaphe de Machaut mentionne : « Guillaume et Jean de Machaut, tous deux frères et chanoines de l'église [cathédrale] de Notre-Dame de Reims, ce sont eux qui ont fondé la messe de la Vierge qu'on chante les samedis dans la susdite église »Olivier Cullin (1999), notice Guillaume de Machaut in Guide de la Musique du Moyen Âge, 507
La messe est conservée parmi les manuscrits de la Bibliothèque nationale de France (fonds français) : Ms. fr. 1584 (manuscrit A), 1585 (B), 9221 (E), 22546 (G), ainsi que dans le manuscrit Vogüé (Vg) de New York (collection Wildenstein). Seul ce dernier manuscrit donne le titre de Messe de Nostre Dame.
Effectif
Les quatre voix sont : le ténor et le contre-ténor (la teneur et la contre-teneur) dans les registres graves, le motetus et le triplum dans les registres aigus. Les quatre voix correspondent à quatre chanteurs solistes mais certaines interprétations ont donné une lecture chorale de la messe où chaque registre est interprété par un groupe vocal (l'ensemble polyphonique de Charles Ravier dans les années 1950 ou l'Ensemble Organum par exemple). Au Moyen Âge, dans la pratique religieuse, l'Ordinaire monodique était habituellement chanté par un chœur (chantant ensemble ou en alternance). Richard Hoppin suggère que l'Ordinaire polyphonique pouvait être chanté par un groupe de solistes, mais aussi par un chœur de plusieurs chanteurs par partie (les chapelles musicales, ou psallettes, étaient constituées de douze à quinze membres).
Les premières interprétations du , faisaient appel à des instruments comme soutien des voix, suivant en cela Jacques Chailley qui considérait que la messe n'était pas chantée a cappella mais que les parties de ténor et contre-ténor étaient doublées par l'orgue ou les cornets. Il écrit : . Cette conception instrumentale est délaissée par l'interprétation moderne qui privilégie une lecture strictement vocale.
Forme et structure La messe met en polyphonie six parties de l'Ordinaire qui sont les textes liturgiques du Missel romain, soit le Kyrie (les trois invocations triples Kyrie eleison, Christe eleison, Kyrie eleison), le Gloria, le Credo, le Sanctus, et l'Agnus Dei. La sixième partie, Ite Missa est / Deo Gratias, conclut la messe.
Pour le Kyrie, le Sanctus, l'Agnus Dei, et l'Ite Missa est / Deo Gratias, la partie de ténor est écrite en style de cantus firmus (motif musical tiré du répertoire liturgique grégorien, et chanté sur des valeurs longues). Les autres parties ornementent en valeurs brèves en prenant la forme du motet isorythmique, représentatif de l'esthétique de l'Ars nova. Dans le Gloria et le Credo, les quatre voix chantent ensemble dans une déclamation syllabique écrite à la manière des conduits polyphoniques hérités de l'Ars antiqua. Cependant, les deux Amen conclusifs présentent des formes d'écriture différentes, celui du Gloria est en style de motet avec des parties en «hoquet», tandis que celui du Credo est de forme isorythmique.
Kyrie
Le ténor est basé sur le Kyrie Cunctipotens genitor Deus, trope (ou développement) du plain-chant, daté du (Messe IV pour les fêtes doubles du ), qui sert de base à plusieurs messes et polyphonies religieuses (on retrouve ce motif de plain-chant chez Guillaume Dufay et beaucoup plus tard chez François Couperin). Des interprétations, comme celles de l'Ensemble Gilles Binchois et du Taverner Consort, font alterner les Kyrie et le Christe polyphoniques avec leurs reprises en chant grégorien. Kyrie, partie de ténor en notation moderne
Gloria Après les premiers mots du Gloria (Gloria in excelsis Deo) entonnés en plain-chant, par le célébrant, comme le veut la tradition, la polyphonie commence avec Et in terra pax. Cette phrase est écrite en valeurs longues, en insistant sur le sens des mots, ce qui, selon Richard Hoppin est une allusion à la Guerre de Cent Ans et particulièrement, au siège de Reims qui se déroula en 1359-1360. La suite du Gloria est écrite en valeurs brèves sauf sur les deux Jesu Christe, en valeurs plus longues, comme le commande traditionnellement le texte par respect pour le Sauveur dont on chante le nom à ce moment. La forme du conduit polyphonique héritée de l'École de Notre-Dame est observée dans tout le Gloria, sauf lAmen, les phrases étant chantées en accords homorythmiques sans ornementation écrite. Marcel Pérès dans le livret accompagnant son interprétation de la Messe, émet l'hypothèse que des ornements ou mélismes peuvent avoir été improvisés par les chantres lors de la célébration. Selon Armand Machabey, le ténor de l' Amen du Gloria présente des analogies avec celui de la Messe VIII De Angelis du (la Messe des anges grégorienne).
Credo Armand Machabey observe que le début du Credo polyphonique, d'abord entonné lui aussi en plain-chant, par le célébrant, sur les mots Credo in unum Deum, a été écrit par Machaut à partir du motif musical qui suit cette intonation, celui du Patrem omnipotentem monodique (pour les fêtes doubles, du quatrième ton). Le style d'écriture est semblable à celui du Gloria avec, sur Ex Maria Virgine, les mêmes valeurs longues que sur Jesu Christe (respect cette fois pour l'Incarnation de Jésus-Christ). Ce doublement des valeurs des notes est perçu comme ce que notre oreille moderne aurait tendance à appeler une « suite d'accords ». Plus élaboré que celui du Gloria, l'''Amen du Credo présente l'écriture isorythmique la plus complexe de la messe et est divisé en trois sections égales, que l'on désigne par le mot latin talea (au pluriel taleæ), de douze mesures chacune, chaque talea du ténor et du contre-ténor étant divisée en deux demi-taleae de six mesures, où les deux voix échangent leur partie rythmique respective.
Sanctus Le ténor chante un cantus firmus basé sur le Sanctus XVII, du , pour les messes du premier dimanche de l'Avent et du Carême (ce dernier jour également appelé la Quadragésime). Les trois invocations sur le mot Sanctus comprennent chacune cinq mesures à trois temps. L'isorythmie démarre sur les mots Domine Deus. La structure rythmique comporte dix taleæ de huit mesures. Richard Hoppin souligne que ces taleæ comportent des répétitions mélodiques du plain-chant tout en présentant des différences rythmiques.
Agnus Dei De même que le Sanctus, le cantus firmus, au ténor, est basé sur l'Agnus Dei XVII, du , pour les mêmes offices.
Ite Missa est D'après l'étude des manuscrits et contrairement à l'usage liturgique, les deux textes « Ite Missa est » et « Deo Gratias » font entendre une même polyphonie.
Pratique liturgique Il est difficile de savoir précisément dans quelles circonstances et pour quelle occasion Machaut a composé cette messe, même si depuis les années 1950 l'hypothèse d'une messe composée pour le sacre du roi Charles V est abandonnée. L'inscription Messe de Nostre Dame sur le manuscrit Vogüé suggère que cette messe peut avoir été conçue dans le cadre d'une liturgie mariale, mais n'est pas suffisamment précise pour indiquer s'il s'agit d'une messe de célébration de la Vierge ou d'une messe votive.
La corrélation entre la messe de Machaut et un culte marial est aussi liée à un élément de la biographie de Guillaume de Machaut qui, à la fin de sa vie avait fondé avec son frère Jean, pour 300 florins, une messe votive à la Vierge qui devait être donnée tous les samedis pour célébrer la mémoire des deux frères. Il poursuivait la tradition initiée par l'archevêque de Reims Jean II de Vienne qui avait fondé en 1341 une messe grégorienne que l'on célébrait dans l'autel de la Rouelle où avait été installé en 1343 une statue de la Vierge. C'est sous cet emplacement que les deux frères furent inhumés. Selon l'historienne Anne Walters Robertson, la messe de Machaut peut avoir constitué une épitaphe à la messe fondée par Jean de Vienne sous forme de prière commémorative, célébrée les samedis face à l'autel où se trouvait la statue de la Vierge. Cette célébration a perduré au (l'ordonnance du chapitre de Reims est de 1411) et jusqu'au , avant la destruction de l'autel en 1774.
Transcriptions et éditions de la Messe