La cédille (de l'espagnol cedilla, « petit z ») est un diacritique de l'alphabet latin. Elle ne se place en français que sous la lettre c, autant sous une minuscule que sous une majuscule : ç, Ç.

Elle est utilisée par plusieurs autres langues sous différentes lettres. On peut voir une certaine ressemblance avec le chiffre « 5 » dont la barre supérieure aurait été supprimée.

Historiquement, la cédille espagnole (et, par extension géographique, portugaise et catalane puis française et occitane) ne se plaçait que sous un c provenant, entre autres possibilités, d'un c latin palatalisé. Elle formait alors la lettre ç (« c cédille »), prononcée à l'origine /ts/ puis /s/ (et parfois /z/ entre voyelles).

Histoire La graphie actuelle de la cédille est issue de l'écriture gothique ou wisigothique médiévale . L'utilisation de ce signe est due aux limitations de l'alphabet latin. Le nom provient de l'espagnol et apparaît au , il signifie petit z (le c remplaçant en espagnol le z devant un e). Sous le c, la cédille manuscrite se développera sous trois formes successives : z diacritique, puis z cédillé (souscrit et parfois suscrit), et enfin c cédille.. Quant au e caudata, son évolution n'aurait rien à voir avec la cédille.

Dans les manuscrits Le c cédille Le phonème palatal des langues romanes est issu du c latin palatalisé puis assibilé. Devant les voyelles qui auraient amené à une prononciation non palatalisée et donc erronée ( devant a, o et u), on notait le phonème de différentes manières afin qu’il corresponde à la « nouvelle » prononciation : soit simplement c, ce ou cz (e et z servent de lettres diacritiques)e. Ceo et czo doivent alors se lire /tso/ : le e et le z diacritiques permettent de ne pas lire /ko/.

C’est cette dernière notation qui est utilisée en français dès le premier manuscrit littéraire en langue française, la Cantilène de sainte Eulalie (datant de 881 et comportant 29 vers), et ceci une seule fois, au vers 21 :

thumb|center|upright=3.5|A czo noſ uoldret concreidre li rex pagienſ.Ad une ſpede li roueret toilir lo chief. —Cantilène de sainte Eulalie, v. 21 et 22

D’après Algirdas Julien Greimas, le démonstratif ço apparaît dans cette cantilène de sainte Eulalie. :

Greimas ne donne donc que la forme ço pour cette cantilène qui a pourtant été retrouvée dès le ., et dont aucun des 29 vers, d'après la photo ci-dessus, ne contient de cédille. Par ailleurs le manuscrit daterait plutôt de 881, et non du « ». En revanche, Pierre Ivart. analyse ainsi le czo :

Le z de czo serait donc bien un z diacritique, qui, une fois cédillé, deviendra la cédille.

thumb|right|class=skin-invert-image|Origine wisigothique de la cédille.

L’écriture wisigothique aurait en effet abrégé cette graphie vers le , en Espagne. En suscrivant d'abord le c au z sous sa forme ʒ puis, dans un mouvement inverse, en rendant au c sa pleine taille tandis que s’est réduit à un signe souscrit. Ainsi, le mot espagnol (), « lance », en est-il venu à s’écrire lança. L’utilité d'un tel signe ainsi qu’une première volonté de systématisation de la notation de a permis l’extension éventuelle (selon les copistes) de la cédille devant les voyelles i et e (çinco, « cinq »). Ce procédé est ensuite considéré comme une forme d’hypercorrection étant donné que la lettre c seule suffit (cinq et çinq se prononcent de la même façon). Maria Selig confirme cette genèse wisigothique :

Cependant, Maria Selig rappelle aussi que ce signe diacritique se répandit en Europe moins vite que sa signification, et qu’il fut en quelque sorte « récupéré » par des langues différentes pour noter des sons qui n’avaient parfois rien à voir entre eux :

De même, il semblerait que les copistes du Moyen Âge, notamment dans les zones reculées de l’Europe littéraire (Sardaigne par exemple), aient voulu parfois imiter la cédille en lui attribuant une valeur propre lorsqu’ils ne connaissaient pas sa valeur d’origineMaria Selig (ibid., ) l’affirme par exemple pour le manuscrit sarde Privilegio logudorese, fin du (visible aux Archives de l’État de Pise, Fondo Coletti)..

Toujours est-il qu’en français, d’après Jean Dubois, la cédille est employée « dès le dans les manuscrits wisigothiques, mais elle fut peu utilisée par les scribes, qui préféraient employer une lettre supplémentaire pour noter le son sifflant de c (ils écrivaient receut, aperceut). ».

Ainsi, dans les manuscrits de la Chanson de Roland, la cédille n'est-elle pas utilisée, alors que toutes les transcriptions l'ajoutent pour plus de facilité de lecture, comme ainsi, aux vers 544-545 :

thumb|center|upright=3.5|Transcription réelle : co niert diſt gueneſ tant cũ uiuet ſiſ niéſ· Nat tel uaſſal ſuz la cape del cięl.

Transcription de Ian Short (avec cédilles, apostrophes, etc. ajoutées ou retranchées, selon la décision du transcripteur) : 'Ço n’iert', dist Guenes, 'tant cum vivet sis niés; N’at tel vassal suz la cape del ciel [...]'V. 544 et 545 : « "Pas", dit Ganelon, "tant que vivra son neveu ; / il n'est baron tel que lui sous la chape du ciel" » : La Chanson de Roland, leçon et traduction de Ian Short (manuscrit d'Oxford), Librairie générale française, 1990, . Jean Joinville en 1887, Raoul Mortier en 1940, et apparemment tous les transcripteurs, utilisent cette facilité de lecture..

Le manuscrit de la Chanson ne présente pas non plus de e ni de z diacritique, comme cela était le cas dans la Cantilène de sainte Eulalie. En revanche, le manuscrit d'Oxford emploie nombre de e caudata, au mot cięl v. 545 (cf. ci-dessus), mais aussi aux vers 1156 et 1553 ; de même, sous cęl, aux vers 646 et 723La chanson de Roland: publiée d'après le manuscript d'Oxford, traduit par Joseph Bédier, publié par H. Piazza, 1966, ..

E cédillé paléographique (e caudata)

thumb|left|Extrait d'un livre latin publié à Rome en 1632. On trouve ci-dessus un e caudata dans les mots Sacrę, propagandę, prædictę, et grammaticę (mais on y trouve aussi grammaticæ). Le e caudata d'imprimerie a été repris, à la Renaissance, du e caudata manuscrit, bien plus ancien (comme dans la Chanson de Roland).

On trouve donc une sorte de cédille sous le e dans les manuscrits médiévaux, usage attesté dès le en onciale. La lettre obtenue est dite e caudata (« e doté d'une queue », dit aussi e à queue). Elle remplace plus ou moins fréquemment le digramme latin ae (écrit souvent æ par ligature, coutume qui s'est étendue par la suite) servant à noter le plus souvent un ouvert (au départ long, jusqu'à ce que les oppositions de quantité vocalique n'aient plus cours) issu de l'ancienne diphtongue latine (monophtonguée à partir du ). L'usage s'est poursuivi, dans les manuscrits, jusqu'au mais n'a pas survécu à l'imprimerie :

Il est notable que cette lettre, qu'on peut représenter ici par ę (avec un ogonek) ou ȩ (avec une cédille), ait été conservée dans la transcription des romanistes alors que c'est le digramme ae (sous la forme liée æ et nommée asch) qui l'a été dans la transcription des langues germaniques (sachant que ę était aussi utilisé dans les manuscrits du vieil anglais en onciale insulaire irlandaise).

Bien qu'on nomme ce signe cédille, c'est un anachronisme : il n'a aucun lien avec un z et il semble plutôt qu'il provienne d'un a souscrit.

Cette cédille, d'usage divers avant l'imprimerie, peut alors servir d'indice pour la datation des manuscrits par les paléographes : par exemple, d'après le Dictionnaire de paléographie de L. Mas Latrie (1854), . La cédille permet une précision au siècle près :

La cédille aux débuts de l'imprimerie

L'usage manuscrit est repris en imprimerie, tout d'abord par les Espagnols et les Portugais, puis imité par l'imprimeur français Geoffroy Tory. D'après Auguste Bernard, dès 1509, « Tory proposait d'écrire avec cédille l'avant-dernier e de la troisième personne pluriel du parfait des verbes de la troisième conjugaison (emere, contendere, etc.) pour la distinguer de l'infinitif », à l'instar de ce qui avait été fait dans le Psalterium quintuplex, peu avant 1509. Si l'on suit Augustin Bernard, la cédille, ou plus précisément la queue du e caudata, aurait donc été utilisé en imprimerie par Tory dès le début du en latin.

La cédille en français sous forme de c cédille est défendue pour la première fois en 1529 chez le même auteur, dans l'introduction de son livre Champ fleury publié en 1529 (privilège daté du ) dont le sous-titre dit bien ses intentions : l'art et la science de la due et vraie proportion de la lettre. Il s'agit d'ailleurs du premier traité typographique en français :

thumb|class=skin-invert-image|Çç Çç thumb|Une imprimerie du .

Cette défense de la cédille se fait sans application immédiate. Dans le projet de Tory, la cédille devrait servir à noter (et non plus , le phonème s'étant simplifié en français au et en castillan entre le ). La cédille fait partie des innovations de Geoffroy Tory (avec la virgule et l'apostrophe), dont le but était sans doute de faciliter la commercialisation des premiers ouvrages imprimés en français et non en latin. Il utilise la cédille en français pour la première fois dans Le sacre et coronnement de la royne de Guillaume Bochetel publié en 1531. D'après de nombreux auteurs, Tory généralise le c cédille dans son édition de L'Adolescence Clémentine de Clément Marot, la quatrième de cette œuvre, en 1533 : L'Adolescence clémentine avait paru pour la première fois le , à Paris, chez Roffet., sans cédille, et le chez Tory, cette fois avec cédille. En réalité, Tory avait déjà introduit la cédille au début de 1530. dans l'imprimerie, dans son opuscule Le sacre et le coronnement de la Royne, imprime par le commandement du Roy nostre Sire, et ceci par trois fois, dans les mots façon, commença et Luçon :

Mais l'édition de Tory de L'Adolescence clémentine en 1533 représente en fait la première réelle généralisation, dans un ouvrage connaissant le succès et destiné à un gros tirage (pour l'époque). Tory se justifie de l'emploi de la cédille, avec les mêmes arguments qu'il avait utilisés auparavant dans Champ fleury, dans l'avis qu'il donne en introduction de son édition de L'Adolescence clémentine :

Il faut noter à propos de cette citation de Tory que la mise en pratique de son système d'orthographe est irrégulière : absences d'apostrophe dans par faulte dadvis, apostrophe étrangement placée dans combien q'uil — mais il s'agit sans doute d'une coquille dans ce dernier cas :

À partir de cette date, la cédille est reprise par tous les imprimeurs.. Avant lui, les tenants d'une orthographe étymologisante écrivent francoys. Les usages restent au départ fluctuants : dans l'édition des Œuvres poétiques de Louise Labé (Jean de Tournes, 1555, ), on peut lire, dans la première « Élégie » (orthographe et typographie d'époque, avec s long) :

Ie n'aperçu que ſoudein me vint prendre Le meſme mal que ie ſoulois reprendre: Qui me perſa d'une telle furie, Qu'encor n'en ſuis apres long tems guerie:

La cédille est présente dans aperçu (aperçus dans l'orthographe actuelle) mais absente dans perſa (perça), qu'on a même écrit avec un s pour éviter perca. De là, l'usage du « c à queue » (tel est son premier nom) se répand en France. Mais c'est au que son usage devient réellement courant.

En espagnol, son usage est abandonné au (ç étant remplacé par z ou c simple devant e et i) alors que /ts/ s'est simplifié en /s/ entre le puis en /θ/ au . Les autres langues proches (catalan, français, portugais) la conservent néanmoins.

La cédille après la Renaissance