vignette|Première édition de Belle du Seigneur d'Albert Cohen (Gallimard 1968), dans la collection du Musée juif de Suisse (Bâle). Belle du Seigneur est un roman de l'écrivain suisse francophone Albert Cohen publié en 1968.

Le texte de Belle du Seigneur, dont la rédaction commencée dans les années 1930 a été interrompue par la Seconde Guerre mondiale, a longuement été repris, corrigé, augmenté. Le roman a été finalement publié par les éditions Gallimard le 15 mai 1968, à contre-courant des œuvres de l'époque. Certaines scènes burlesques ont été retirées du livre à la demande de l'éditeur Gaston Gallimard puis publiées séparément sous le titre Les Valeureux en 1969Alain Schaffner, « Belle du Seigneur », in Encyclopædia Universalis, DVD, 2007..

Troisième volet d'une tétralogie qui commence avec Solal (1930) et Mangeclous (1938), ce roman-fleuve a reçu le grand prix du roman de l'Académie française. L'auteur y entrecroise et superpose les voix des personnages et dans les cent six chapitres se mêlent la passion et la drôlerie, le désespoir et les exaltations du cœur. Le roman raconte la passion morbide d’Ariane et de Solal, mais aussi d'une certaine façon l'amour de Cohen pour la langue française et pour l’écriture[http ://fr.encarta.msn.com/encyclopedia_741538532/Belle_du_Seigneur.html#102686109 Belle du Seigneur], Encarta..

Belle du Seigneur est considéré comme l'un des grands romans de langue française du , qualifié de (Joseph Kessel), (François Nourissier)« Dossier de presse », in Pléiade, .. Il connaît aussi un succès public de très grande ampleur et demeure la meilleure vente de la collection Blanche des éditions Gallimard vendus, soit la meilleure vente depuis la création de la collection en 1911, qui représente environ titres différents. Site Internet des éditions Gallimard. Ce record est cependant en partie dû au refus exprimé par Albert Cohen de voir Belle du Seigneur publié en poche, qui ne fut résolu que par la décision de sa veuve Bella en 1998 ..

L'édition de référence choisie pour cet article est l'édition Folio de 2007. L'absence de ponctuation et la présence de fautes d'orthographe dans certaines citations correspondent à la volonté de l'auteur.

Plan du livre

Le livre se compose de sept parties et cent six chapitres, organisé comme suit. : Première partie ( à ) : mise en place de l'intrigue (naissance de l'amour de Solal pour Ariane) ; Deuxième partie ( à ) : conquête d'Ariane par Solal ; Troisième partie ( à ) : amour à ses débuts (mort d'Isolde, ex-amante de Solal) ; Quatrième partie ( à ) : enlèvement d'Ariane (et tentative de suicide d'Adrien, son mari) ; Cinquième partie ( à ) : amour et ennui ; Sixième partie ( à ) : dénégation de l'amour ; Septième partie ( à ) : mort des amants.

La trame romanesque

Le récit commence en Suisse, à Genève au milieu des années 1930. Dans la première partie (le ), Solal s'introduit chez Ariane Deume, une belle jeune femme qui l'a ébloui lors d'une soirée, et lit son journal intime. Déguisé en vieillard juif, il se déclare avec lyrisme et passion. Mais Ariane, effrayée de l'intrusion de ce vieillard hideux, le repousse. Solal jure alors de la séduire, comme il séduit toutes les autres femmes. Ariane perd donc sa seule chance d'être séduite de manière non vile. Le même jour, Solal accorde au mari d'Ariane, Adrien Deume, un fonctionnaire aussi paresseux qu'ambitieux, la promotion dont il rêvait. Adrien est tout heureux de l'inviter au premier « grand » dîner. La deuxième partie se déroule entre le et le . Elle présente d'abord les Valeureux, cousins orientaux de Solal, qui arrivent à Genève. Le , Adrien prépare avec l'aide de sa mère un dîner que Solal doit honorer de sa présence. Mais celui-ci ne vient pas. Quelques jours plus tard, il envoie Adrien en mission à l'étranger pour douze semaines avec de vagues instructions.. Le soir de son départ, Adrien est invité à dîner avec Ariane par Solal à l'hôtel où ce dernier habite à l'année. Dans son ivresse, Solal annonce à Deume vouloir séduire une « Himalayenne » (en référence à la prédilection d'Ariane pour le bouddhisme). Deume ne se doutant pas qu'il s'agit de sa femme, s'éclipse discrètement lorsque celle-ci, après avoir dans un premier temps refusé le dîner, se rend finalement au Ritz afin de ne pas entraver, par son refus des mondanités, la carrière de son mari. Solal parie alors avec Ariane qu'il la séduira dans les trois heures. À l'aide d'un long monologue, il parvient à conquérir le cœur de la Belle. Commence alors une passion amoureuse fusionnelle. Mais Solal est à la fois amoureux d'Ariane et dépité de l'avoir conquise par ses « babouineries » de mâle dominant. La troisième partie couvre la période entre juin et le début d'. La vie des amants, en l'absence du mari, essentiellement le soir et la nuit dans la villa du couple Deume à Cologny, se remplit du bonheur de : . Cette partie finit par une réflexion nostalgique sur l'écoulement du temps, et sur les regrets que laissent transparaître la vieillesse et l'approche de la mort. La quatrième partie montre Ariane dans l'attente de Solal qui est parti pour une mission, puis annonce son retour imprévu le au lieu du . À , il doit rejoindre sa belle. La journée du 25 est consacrée à la longue préparation d'une prêtresse de l'amour pour son Dieu. Mais, sans prévenir Ariane, Adrien décide lui aussi d'avancer son retour au . Il pense pouvoir être chez lui vers . Le roman se fait l'écho des deux voix intérieures : à celle d'Adrien, impatient de revoir sa femme pour assouvir son « devoir conjugal » et de lui conter les honneurs dont il a été l'objet durant son voyage, se superpose la voix d'Ariane mélangeant souvenirs et joie frénétique de retrouver enfin son amant. Et lorsque entendant la sonnerie, elle s'élance pour ouvrir la porte . Aidé des Valeureux, Solal enlève Ariane pendant la nuit ; le lendemain, le mari délaissé tente de se suicider. La cinquième partie retrace la période du début d' jusqu'à la fin de . Elle se déroule d'abord dans un hôtel d'Agay, dans le sud de la France, puis dans une villa non loin, appelée Belle-de-Mai, où Mariette les a rejoints. Cette partie couvre une année de la vie des deux amants qui vivent isolés, repliés sur eux-mêmes et exclus de la bonne société. L'ennui gagne rapidement Solal. Il a perdu son poste à la SDN, mais il n'a pas osé avouer la vérité à sa compagne, inventant un congé de longue durée pour l'amour de sa belle. Le premier arrière-plan de la sixième partie, qui se déroule entre le et le mois de , est Paris. Solal essaie, en vain, de faire jouer ses anciennes relations pour retrouver sa nationalité française. Il essuie le même échec à Genève dans sa tentative de réintégrer la SDN. Lorsqu'Ariane lui apprend qu'elle a eu un autre amant avant lui, la jalousie de Solal, qui harcèle Ariane de ses questions et devient violente avec elle, entraîne le couple vers la folie, d'hôtel en hôtel à Marseille. La septième partie est un épilogue. Elle nous montre les deux amants drogués à l'éther. Ils ont connu durant toute l'année une inexorable déchéance physique et morale. Le , ils se suicident là où leur histoire avait commencé, à l'hôtel Ritz de Genève.

Personnages

Solal des Solal

Solal des Solal, naturalisé français, est né dans une famille juive de l'île de Céphalonie, au large des côtes grecques. Fils de rabbin, il a connu une ascension sociale vertigineuse .. Il est aussi devenu riche grâce à de judicieux placements. Au début du roman, il est sous-secrétaire général de la Société des Nations, à Genève. Beau, cynique et manipulateur, il n'a aucun mal à séduire les femmes qui l'entourent. Le roman révèle une personnalité ambivalente qui connaît de profonds changements psychologiques. À travers le roman, il évolue de Don Juan cynique et sûr de lui à un amoureux passionné et dominateur. Solal rêve ensuite d'un amour « maternel » avant de devenir un amoureux blessé, destructeur et auto-destructeur.

La première facette révélée par Cohen est celle du séducteur. Au cours d'une soirée en compagnie d'Adrien Deume (chapitre .), il laisse éclater son mépris et son amertume à l'égard des femmes « vertueuses » : Solal, qui doit une grande partie de son ascension sociale à son charme, souhaite être aimé pour autre chose que son physique : Mais lui qui déteste voir les femmes soupeser ses avantages physiques, « sa viande », n'a qu'une seule vraie amitié avec une femme, une naine difforme. Ce n'est pas le moindre paradoxe du personnage que de vouloir être aimé pour son esprit, et non pas pour son physique ou pour n'être attiré physiquement que par les belles femmes. Le donjuanisme et la misogynie de Solal explosent dans une conversation téléphonique qu'il a avec Deume, en présence d'Ariane qu'il s'apprête à séduire : . Après avoir raccroché, il dénonce la nature humaine qui a une . Les hommes face à leurs supérieurs dans le travail, les femmes face à la beauté masculine et la position sociale : Il démonte ainsi les rapports dominants-dominés de la société mais se place sans conteste dans le camp des dominants.

Solal se transforme ensuite en amant « sublime ». Mais bien que très épris d'Ariane, il est incapable de s'abandonner totalement à son bonheur. Il ne peut s'empêcher de temps à autre de penser que l'amour d'Ariane est dû à sa beauté, de démonter les naïfs jeux de séduction de la belle et d'utiliser même parfois les ficelles du Don Juan.

Le lecteur est donc surpris quand Solal quitte tout pour partir vivre avec Ariane une passion « absolue » dans le Sud de la France. Ce n'est que peu à peu qu'il apprend la vérité. Solal a été chassé de la SDN et a perdu sa nationalité française pour une insuffisance de durée de séjour préalable.. Il est devenu un apatride, un juif errant comme les autres quoique fortuné. Il n'y a que dans les yeux d'Ariane qu'il est resté un seigneur. Il déteste pourtant la vacuité de sa vie, écouter de la musique classique, parler littérature, se promener dans la nature. Il se sent prisonnier des habitudes et du désir sexuel d'Ariane mais ne cherche jamais à faire évoluer la situation, lui le dominant à l'origine de toutes les initiatives. Il n'ose pas lui dire qu'il n'est plus rien de peur de la décevoir et peut-être même d'être quitté. Le lecteur ne peut s'empêcher de s'interroger : si Solal avait « enlevé » Ariane, aurait-il gardé sa belle situation à la SDN ?

Un soir, il reproche même violemment à Ariane de ne l'aimer que pour son physique, sa force. Acculée, elle répond à la question :

La fin du roman nous montre un Solal devenu fou de jalousie. Solal, le Don Juan, l'infidèle, ne supporte pas que la Belle du Seigneur ait pu avoir un amant avant lui, qu'un autre homme lui ait donné du plaisir, qu'elle ait pu mentir à son mari pour un autre lui est intolérable. Excès, violence désespérée parfois tournée contre lui-même révèlent une nouvelle facette du personnage, rejeté par ses relations, son travail, son pays d'adoption, qui n'avait plus que l'amour pur et mythique d'Ariane, son « innocente » pour trouver un sens à sa vie. Il n'est plus l'homme exceptionnel, le Messie qu'Ariane attendait.

Sur le plan idéologique et politique, Solal est le porte-parole de Cohen. Tout au long du roman, Solal méprise les pauvres. Le lecteur en apprend ensuite un peu plus sur les raisons de son renvoi, « une gaffe généreuse » à la Société des Nations. Solal a donc été l'instrument actif de la perte de sa nationalité, lui aimant tant la France. Ce n'est que vers la fin du livre que le lecteur apprend pourquoi Solal a perdu son poste à la SDN. Oubliant la retenue du diplomate, il a mis en accusation au nom du les nations refusant d'accueillir les Juifs allemands persécutés.