thumb|Pierrot assassin de sa femme, gravure d'Adolphe Willette, La revue illustrée, 1888Pierrot assassin de sa femme..
Le chatouillement est un genre de torture ou de supplice hypothétique mentionné par certains auteurs et représenté dans certaines œuvres de fiction.
Des auteurs du dix-neuvième siècle, médecins, historiens ou écrivains, entretiennent l'idée qu'un chatouillement poussé jusqu'à un stade extrême pourrait constituer une réelle torture, voire provoquer la mort. Ils appuient leurs affirmations sur des exemples tirés de l'histoire ou des anecdotes : certains puisent dans les anciens traités de criminalistes qui mentionnent l'emblématique torture de la chèvre, rendue populaire au cinéma dans le film François ; d'autres rappellent une célèbre affaire criminelle impliquant une sorte de Barbe-Bleue faisant périr ses épouses successives en les chatouillant ; l'histoire fournit d'autres exemples d'emploi de ce genre de supplice, comme la guerre des Cévennes ou la guerre de Trente Ans, le système judiciaire des Frères moraves, les cruautés commises par le prince Dracula, les tortures pratiquées dans la Rome antique, dans la Chine impériale ou au Japon. Certains de ces récits colportés au cours du temps s'avèrent invérifiables, et la médecine moderne finit par écarter au début du vingtième siècle le « danger mortel » que ferait courir un chatouillement ininterrompu. Quelques auteurs des continuent néanmoins d'en répandre le bruit. Quant à la « torture par les chèvres », quoique plusieurs fois mentionnée dans les traités de procédure criminelle des , et dans plusieurs autres écrits de la même époque, elle ne paraît pas constituer explicitement une « torture par le chatouillement ».
Affaires criminelles
L'affaire Reboul vignette|redresse|Article sur l'affaire, Journal du Cher, . Tout au long du dix-neuvième siècle, divers auteurs évoquent un fameux criminel qui aurait défrayé la chronique en assassinant ses femmes successives, pour leur dérober leur héritage, en les faisant périr par des séances ininterrompues de chatouillement. Le premier à l'évoquer est le docteur Auguste Bonnet, professeur de pathologie interne à l’École de médecine de Bordeaux. Dans un article publié en 1839, il laisse entendre, d'ailleurs, que le criminel aurait été jugé malade et pénalement irresponsable : « Un mari se procure un triple veuvage, et cela en garrottant ses victimes et en les chatouillant ensuite, folie !... ». Il se peut que le médecin évoque l'affaire d'un certain Reboul, jugé au tribunal de Brignoles, dans le Var, en novembre 1838. Marié en secondes noces, Reboul annonce à sa femme « qu’il connaissait un moyen de se défaire d’une personne sans se compromettre. Bientôt cette femme eut à subir, de la part de son mari, le plus étrange comme le plus cruel traitement. L’entourant d’un de ses bras, il la chatouillait de l’autre, à la plante des pieds, aux genoux, aux hanches, puis l’étreignant violemment, il lui tournait les pieds et la tête, de manière à exciter une congestion cérébrale. » Finalement, les voisins alertés interviennent, et font arrêter Reboul. Dans cette affaire, l'épouse n'a donc pas trouvé la mort. Mais évoquant de nouveau l'affaire en 1866, le même Bonnet écrit : « Nous avons eu, d’ailleurs, de nos jours, la preuve de ce fait : sous la Restauration, un mari se procura un triple veuvage en garrottant ses victimes et en les chatouillant ensuite », précisant que l'intervention du beau-frère permit de sauver la vie de sa quatrième épouse.
Entre ces deux dates, lEncyclopédie du évoque à son tour l'affaire dans son article, par le médecin Eugène Villemin, consacré au « rire » (tome 21, paru en 1846) : « Dans les années de ce règne, nos tribunaux ont été épouvantés par la féroce et criminelle ruse de cet homme, qui pour assassiner ses femmes légitimes sans laisser sur leur corps aucune trace de violence, les emmaillotait dans un drap et leur chatouillait la plante des pieds jusqu’à ce qu’elles fussent asphyxiées. »
L'affaire Lelièvre dit Chevallier thumb|upright|Illustration d'André Gill, "Les pieds qu'on chatouille ou La mort par le rire ou Les Barbe-Bleue de 1868" (caricatures de Victor Cochinat et Jean Duboys) dans L'Eclipse (10 mai 1868). Le 26 avril 1868 paraissent le même jour deux feuilletons de presse mettant en scène la même trame thématique : un homme assassine ses femmes successives en les chatouillant afin de s'emparer de leurs biens. Le premier, intitulé « L'homme aux 4 femmes ou Le Barbe-Bleue de 1820 », publié en 51 épisodes dans La Petite PresseJean Du Boys, « L'homme aux 4 femmes ou Le Barbe-Bleue de 1820 », dans La Petite Presse, en 51 épisodes quotidiens, du 26 avril au 20 juin 1868., se présente comme le récit véridique de l'affaire Lelièvre, dit Chevallier, jugé aux assises du Rhône en novembre-décembre 1820 pour une série de crimes (empoisonnements, infanticide, enlèvement...). A en croire l'auteur, l'écrivain Jean Du Boys, sa chronique est directement inspirée du volumineux dossier de cette procédure criminelle, qui avait suscité, à l'époque, un grand émoi à travers toute la France : « Nous l'avons tous entendu raconter, cette légende de l'homme qui tuait ses femmes en les chatouillant à la plante des pieds », précise-t-ilibid., c. 2. Il ajoute ce détail éclairant, quant à la renommée de l'affaire : "Moi-même (...), je me rappelle l'avoir ouï dire, par ma grand-tante, au fond de l'Angoumois. Un de mes amis m'assure qu'elle est également populaire dans l'Orléanais, et que l'on y désigne même, entre Pont-Levoy et Le Monty, sous le nom de Ferme de l'Assassin, la ferme qui aurait été l'habitation du terrible chatouilleur de pieds.". Mais en réalité, le contenu de l'affaire, dont les annales ont été largement publiées, ne laisse nullement apparaître un quelconque cas d'assassinat par chatouillement, les victimes féminines ayant toutes péri par empoisonnement, avéré ou soupçonné. D'ailleurs, dans l'ensemble, Duboys se conforme assez fidèlement à la chronique judiciaire, réservant l'essentiel de son adaptation imaginaire et littéraire à la relation entre Lelièvre et sa concubine Jeanne Dejounk, veuve Débira, dite "la belle Hollandaise". Jean Duboys consacre à ce personnage le préambule de sa longue narration, inventant une infinité de détails romanesques, absents de la procédure réelle, pour finalement mettre en scène son terrible suppliceEpisodes 14, "Une nuit rue Saint-Dominique", et 15, "Le chatouillement", 9 et 10 mai 1868, p. 4 et p. 4.. Mais passé cet épisode, il n'est plus question de chatouillement, et l'auteur se borne désormais à retranscrire les faits connus sans s'en éloigner.
En parallèle, un second feuilleton - celui-ci entièrement fictif - paraît dans Le Petit journal, sous la plume de Victor Cochinat, avec pour titre : « La mort par le rire, histoire de cinq femmes »Victor Cochinat, « La mort par le rire, histoire de cinq femmes », dans : La petite presse, 1er épisode, 26 avril 1868, p. 1.. L'histoire raconte en 23 épisodes les aventures d'un héros, M. de Civrac, se débarrassant de ses cinq épouses en les chatouillant jusqu'à ce que mort s'ensuive.
La concomitance entre les deux parutions, faisant supposer une opération coordonnée entre les deux journauxJean Du Boys lui-même reconnaît, dès son entrée en matière : « Les récits que nous écrivons pour vous, chers lecteurs, doivent avant tout être œuvre d'amusement (...) », ibid., 26 avril 1868., suscite quelques jours plus tard la plaisante couverture d'un troisième journal, le satirique L'éclipse, illustrée par André Gill, mettant en scène les deux écrivains - Victor Cochinat et Jean Du Boys - chatouillant les pieds de leur lecteur insomniaque pour l'inciter à souscrire aux deux revuesL'éclipse, 10 mai 1868, p. 1..
Au vaudeville En août 1868, soit quelques mois après la double chronique de Jean Du Boys et de Victor Cochinat, la même affaire inspire le scénario d'un vaudeville, Le chatouilleur du Puy-de-Dôme, de Duru et Chivot, joué au théâtre du Palais-Royal : Maître Framboisier vient de marier sa fille à Clermont-Ferrand et s'apprête, avec d'autres convives, à quitter le domicile des nouveaux époux. Lisant le journal en attendant l'heure de son train, il apprend le procès d'un assassin, que l'on s'apprête à juger, surnommé le « chatouilleur du Puy-de-Dôme », parce qu'il fait disparaître ses femmes en les chatouillant. Étant subitement persuadé que le mari de sa fille n'est autre que cet assassin, s'ensuit une série de quiproquos.
Excoffon vignette|redresse|Illustration des Mémoires de Monsieur Claude (seconde édition, 1884). En 1881-1883, les Mémoires de Monsieur Claude reviennent sur l'affaire en la romançant quelque peu : l'assassin est présenté sous le nom d'Excoffon le « Barbe Bleue », et l'affaire commence à Paris, rue des Vertus en 1834. Sa première épouse, la belle Simone Seurlat, lui apporte de dot. Elle meurt au bout de six mois de mariage seulement dans des convulsions épileptiques. Excoffon change de quartier pour épouser une seconde femme qui lui apporte de nombreuses terres dans le midi après avoir péri dans les mêmes circonstances. Et ainsi de suite jusqu'à sa quatrième femme. Mais cette dernière périt étranglée, contrairement aux trois premières. Commence alors l'enquête de police conduisant à l'audition d'un témoin crucial : les cris mêlés de rires hystériques de la première épouse d'Excoffon avaient attiré l'attention d'un voisin qui parvint à observer la scène par le trou de serrure de la chambre d'Excoffon (on remarquera au passage l'invraisemblance de la situation) pour s'apercevoir, avec horreur, que l'assassin avait lié sa victime sur son lit afin de promener librement une plume sous la plante de ses pieds. Mais Excoffon a pris la fuite et n'est jamais retrouvé. Un policier prétendit néanmoins l'avoir retrouvé sur une barricade de la Commune en 1871. Ce récit, probablement imaginaire, imputé à Antoine Claude, chef de la Sécurité sous le Second Empire, serait en réalité l’œuvre de Théodore Labourieu.
La seconde édition, parue en 1884, est accompagnée d'une gravure (ci-contre), dont il est question ci-dessous (« Dans les arts et la littérature »).
Une seule et même affaire ? À travers toutes ses versions successives, le récit conserve deux éléments permanents : l'assassin s'est remarié (Reboul en est à son second mariage) ; un tiers intervient pour interrompre l'agression (les voisins, un frère dissimulé...). Mais il reste à découvrir si Auguste Bonnet et Eugène Villemin, en 1839 et 1846, évoquent bel et bien l'affaire Reboul, ou s'il ne s'agit pas d'une autre affaire.
Dans la littérature médicale jusqu'au dix-neuvième siècle Au cours de l’histoire, la médecine a étudié les effets du rire, bénéfiques ou néfastes, sur la santé. Le rire excessif était réputé entraîner, dans des cas rarissimes, de spectaculaires conséquences telles qu'une prompte guérison, ou à l'extrémité inverse, la mort. Quant à ce mode de production mécanique du rire qu’est le chatouillement, il est si incommodant qu’il pouvait, supposait-on, représenter une sorte de torture, dans les situations les plus extrêmes, capable également d'amener la mort. Malgré un examen poussé de la physiologie et du système nerveux, le phénomène du rire demeure, dans son mécanisme, enveloppé de mystère, et encore plus celui du chatouillement. Les différents auteurs, entre le et le , en sont donc réduits à convoquer un certain nombre d’anecdotes, ou de faits historiques, pour illustrer les différents cas de figure. Mais il semble que, concernant la torture par le chatouillement, le sujet prenne de l’ampleur essentiellement au , où l’on se plaît à rappeler avec insistance certains épisodes marquants de l’histoire tels que la guerre des Cévennes, ou l’épopée des Frères Moraves. L'idée est cependant abandonnée par le corps médical à la fin du .
Effets bénéfiques du rire