La Liberté guidant le peuple (titre complet : Le 28 juillet 1830. La Liberté guidant le peuple) est une huile sur toile d'Eugène Delacroix réalisée en 1830, inspirée de la révolution des Trois Glorieuses. Présenté au public au Salon de peinture et de sculpture de 1831 sous le titre de Scènes de barricadesDelacroix a envisagé un temps d'intituler sa toile La Barricade et elle a été annoncée sous le nom de Scènes de barricades lors de sa première exposition le 28 juillet., le tableau est ensuite exposé au musée du Luxembourg à partir de 1863 puis transféré au musée du Louvre en 1874 où il fut l'un des plus vusWilliam Kidd, « Les Caprices anglais de Marianne », in La République en représentation : autour de l'œuvre de Maurice Agulhon, Paris, Publications de La Sorbonne, 2006.. En 2013, il est la pièce majeure de l'exposition La Galerie du temps au Louvre-Lens.
Devenue un symbole de la république triomphante, ce qui ne correspond pas à l'intention de Delacroix, l'œuvre ne s'est imposée dans l'imaginaire collectif français que sous la Troisième République. Par son aspect allégorique et sa portée politique, elle a été fréquemment choisie comme symbole de la République française, de la liberté ou de la démocratie dans le monde. Elle demeure au une au fil de ses détournements, emprunts et appropriations de différentes expressions artistiques.
Description Le tableau représente une scène de barricade effondrée, franchie par les émeutiers du peuple de Paris qui s'est soulevé contre le roi . À l'arrière-plan, sortant de la fumée qui entoure Notre-Dame, on peut apercevoir les baïonnettes d'un bataillon d'infanterie attaqué par des tirs venant des fenêtres. Sur l'une des deux tours de la cathédrale, flotte le drapeau tricolore, ce qui situe la scène sur la rive droite de la Seine, probablement à proximité de l'hôtel de Ville, mais aucune topographie précise n'est identifiable car Delacroix a imaginé cette vueLe paysage comportant la cathédrale est en effet imaginé par Delacroix qui la situe place de Grève, comme l'atteste l'orientation du beffroi de la cathédrale, mais aucune barricade ne pouvait obstruer cette grande place. En 1830, les tours de la cathédrale ne peuvent être vues, sous cet angle, d'aucun endroit. Cependant, le peintre a pu assister à une scène de barricade depuis son atelier du 15, quai Voltaire situé sur la rive gauche. De plus, le drapeau de la tour indique la volonté de Delacroix de situer l'action le 28 juillet, date à laquelle les révolutionnaires l'ont hissé. Enfin, il n'omet pas un détail réaliste : . .De son atelier, Delacroix a pu assister à la participation des femmes aux combats des barricades qui sont construites dans chaque quartier : elles rechargent les fusils, soignent les blessés, ravitaillaient les émeutiers, et jettent des objets lourds (meubles, casseroles, pots de chambre) depuis les fenêtres. L'atteste la fréquence des blessures chez les forces de l'ordre (fractures crâniennes bien plus nombreuses que les blessures par balle), due aux jets venus des toits ou des fenêtres des maisons voisines de la rue où est montée la barricade. Le peintre qui n'a pas participé activement à cette deuxième , a pu être influencé par ces figures féminines pour peindre des révolutionnaires à la tête desquels on trouve une femme du peuple, de même qu'il a pu s'inspirer d'une figure de la résistance beauvaisienne, Jeanne Hachette, et du tableau Jeanne Hachette au siège de Beauvais en 1472, peint par Barbier l’aîné en 1781, bien que le jeu soit toujours un peu vain de chercher un modèle iconographique. .. La composition pyramidale s'inspire directement de celle du tableau de Géricault Le Radeau de La Méduse ainsi que celle d'un autre tableau de Delacroix, Scènes des massacres de Scio.
Cette construction géométrique repose sur deux triangles dans lesquels s'inscrivent les principaux protagonistesLes deux triangles en jaune. .. ..
Au premier plan, associés aux matériaux – pavés et poutres – qui forment cette barricade, les corps de soldats morts apparaissent tordus et désarticulés : à gauche l'un d'eux gît en chemise blanche et dénudéAvec la Liberté, il s'agit de la seconde figure académique du tableau, celle du personnage antique d'Hector. Pour la figurer, Delacroix s'est inspiré de l'Hector par David (1778)] et de l'homme à la chaussette du Radeau de la méduse pour lequel il a posé (figure du naufragé qui se trouve la face contre l'embarcation, le bras gauche étendu par-dessus une poutre) et dont il a d'ailleurs fait une copie. La chaussette bleue de ce cadavre pourrait être aussi un clin d'œil à Géricault qui, peinant à dessiner correctement les pieds, préférait les recouvrir sur Le Radeau de la Méduse. .
Pourtant, les rescapés du naufrage lui avaient expliqué qu'ils protégeaient la peau de leurs pieds constamment immergés avec des bouts de tissu, Armand Dayot, L'Art et les artistes : art ancien, moderne, décoratif, 1920, p. 332 alors qu'à droite sont étendus un membre de la garde royale (avec son shako qui a roulé au sol) et, face contre terre, un cuirassier identifiable par son épaulette blanche. Ils forment la base horizontale des deux triangles. Les différents insurgés qui accompagnent la Liberté sont des archétypes sociaux : un paysanSa tenue d'ouvrier qui rappelle les couleurs du drapeau, évoque les paysans qui, par manque de travail dans les champs, forment une main d'œuvre temporaire dans les usines des faubourgs. . blessé, foulard noué sur la tête, émerge des décombres, le corps et le regard tendus vers une femme du peuple, coiffée d'un bonnet phrygien dont s'échappent des mèches. Celle-ci, représentée en pied, occupe de fait la place principale. Elle brandit du bras droit par la hampe un drapeau tricolore qui occupe l'axe médian de la toile, et tient dans sa main gauche un fusil à baïonnette. Sa poitrine est en partie découverte.
On distingue quatre autres personnages aux abords de la barricade : deux enfants des rues : l'un, à droite, giberne en bandoulière, coiffé d'un béret, et brandissant des pistolets de cavalerie, la bouche ouverte sur un cri ; l'autre, à l'extrême gauche, coiffé d'un bonnet de police des voltigeurs de la Garde nationale (probablement récupéré sur l'un d'entre eux) s'agrippant au pavé ; un homme armé d'un tromblon à deux canons parallèles, en redingote et cravate, coiffé d'un haut-de-forme, laissant penser que c'est un bourgeois, mais portant le pantalon et la ceinture des ouvriers, les genoux sur la barricade, Delacroix jouant sur cette ambiguïté pour symboliser le rassemblement des classes sociales ; et un manufacturier portant un tablier, un pantalon à pont, un béret, un sabre briquet à la main, un pistolet retenu par un foulard rouge et sa banderole sur l'épauleLa cocarde blanche sur son béret et le foulard qui évoque le mouchoir rouge de Cholet, sont des emblèmes des royalistes et probablement des symboles choisis par Delacroix pour montrer que les royalistes vendéens peuvent très bien se rallier à cette révolte. Ils sont tempérés par le nœud rouge sur le béret, symbole des libéraux. .. La lumière du soleil couchant se mêle aux fumées des canons pour engendrer une aura à la figure féminine et au gamin à droite. Derrière, on peut voir les étudiants, dont un élève de l'École polytechnique portant le traditionnel bicorne, et un détachement de grenadiers en tenue de campagne et capote grise.
Les couleurs dominantes, le bleu, le blanc et le rouge, émergent des teintes grises et brunes. La lumière semble provenir du côté gauche. Les couleurs chaudes dominent le corps des émeutiers. La répartition des accents colorés concourt à l'ordonnance du tableau. . Altérées par l'application de huit couches de vernis successives, les couleurs d'origine ont été retrouvées grâce à des travaux de restauration terminés en 2024.
Sujet du tableau
thumb|Hippolyte Lecomte, Combat de la rue de Rohan le 29 juillet 1830, musée Carnavalet. Le peintre a fait connaître sa toile comme une allégorie inspirée par l'actualité la plus brûlanteLettre à Thoré du 18 janvier 1836, Correspondance générale d'Eugène Delacroix, A. Joubin, Paris, 1936.. Elle a pour cadre les trois journées du soulèvement populaire parisien contre , les 27, 28 et , connues sous le nom des Trois Glorieuses.
Le , publie quatre ordonnances dans le but d'écraser l'opposition libérale. Ces mesures comprenaient la suspension de la liberté de la presse périodique, la dissolution de la Chambre des députés des départements, la réforme du suffrage censitaire favorable à l'aristocratie et convocation des collèges électoraux pour le mois de septembre. L'opposition appelle à la désobéissance. Les classes moyennes et le peuple de Paris se révoltent. La capitale se couvre de drapeaux tricolores et de barricades. Le peintre a nommé sa toile 28 juillet, date cruciale de la prise de l'hôtel de ville par les émeutiers. À la faveur de trois jours d'émeutes, abdique. Louis-Philippe prête fidélité à la Charte révisée le , inaugurant la monarchie de Juillet.
Contexte de la réalisation et genèse de l'œuvre Quand Delacroix livre la Liberté guidant le peuple, il est reconnu comme le chef de file de l'école romantique française. Il rejette l'idéal classique et les canons de l'art académique de son temps. Le peintre, dandy parisien, libéral certes mais tout autant conservateur, est un bonapartiste et un antirépublicain déclaré. Son tableau ne vise donc pas à symboliser la république triomphante mais l'avènement du nouveau régime monarchique qui, dès 1832, voudra effacer le paradoxe de ses origines révolutionnaires. Pour s'attribuer les faveurs du roi, Delacroix, cyniquement, loue comme les autres, l'union des Français derrière Louis-Philippe, sa carrière dépendant des commandes officielles à une époque où la demande des collectionneurs reste encore faible. Cependant, son tableau a aussi une portée politique. Romantique porté par un sentiment philhellénique et qui s'est engagé pour la cause de l'indépendance grecque, il est sensible à l'autodétermination du peuple français..
Réalisée à partir d'esquisses tracées par l'auteur dès le , l'œuvre achevée en trois mois n'est plus une « peinture d'histoire ». Eugène Delacroix en fait part à son frère le : . L'artiste témoigne ici de la ferveur romantique qui lui fait traduire les événements révolutionnaires dont il est contemporain. Car si Delacroix appartient à une longue lignée de grands révolutionnaires qu'a produite le « pays des révolutions », il n'est pas un révolutionnaire convaincuF. Hamon et P. Dagen, Époque contemporaine , coll. Histoire de l'Art, Flammarion, 1995, . à l'image de son ami Adolphe Thiers. Comme pour la cause grecque, sa bataille est avant tout d'atelierYves Sjöberg, Pour comprendre Delacroix, Beauchesne, 1963.. De son propre aveu, il a traversé les événements de comme « Le simple promeneur comme moi avait la chance d'attraper une balle ni plus ni moins que les héros improvisés qui marchaient à l'ennemi avec des morceaux de fer, emmanchés dans des manches à balai ». Lettre à son neveu Charles de Verninac, . Il est cependant établi qu'il s'est rendu au Louvre pour protéger les collections des combats.. Difficile pour le peintre de prendre parti contre le pouvoir qui a été l'un de ses principaux commanditaires. Cependant, la violence de la rue et le patriotisme réinventé enflamment son imagination picturale. À en croire Alexandre Dumas, ce serait la vue du drapeau flottant sur Notre-Dame – ce qui explique la présence dans le coin droit supérieur des tours de Notre-Dame – qui l'aurait fait basculer :
Ces scènes de combat font aussi écho chez Delacroix à celle du geste de 1789. Au moment de la réalisation de la toile, il travaille parallèlement sur deux tableaux inspirés de la Révolution française pour décorer la nouvelle Chambre des députés. Mais la et l'œuvre dépasse la seule évocation d'une scène d'émeute.