Marc Angenot (né le à Uccle) est un professeur belgo-canadien de langue et littérature françaises, et professeur émérite de l'Université McGill (Montréal).
Biographie
Fils unique de Marcel Angenot (1879-1962) et de Zoé Marthe De Clercq, il est né à Uccle, le . Son père était un intellectuel, écrivain et conservateur du musée Camille Lemonnier; il avait 60 ans quand il s'est marié, alors que Zoé avait tout juste trente ans. Celle-ci était modiste.
Après ses humanités gréco-latines (1958), Marc Angenot s'inscrit à l'université libre de Bruxelles, où il obtient une licence en philosophie et lettres avec un mémoire intitulé Expansion et condensation dans Stèles de Victor Segalen (1963). Après une année d'enseignement dans une école secondaire de Bruxelles (1963-1964), il obtient une bourse du Fonds national de la recherche scientifique comme chercheur à l'université libre de Bruxelles (1964-1967). Il poursuit son doctorat à la même université. Sa thèse, intitulée Rhétorique du surréalisme (dirigée par Albert Henry) s'inscrit dans le courant de la redécouverte de la rhétorique avec les travaux de Chaïm Perelman et ceux, ultérieurs, du « Groupe Mu » (université de Liège). Conformément aux exigences de l'époque, la thèse est accompagnée de deux mémoires annexes : « La promotion du Créole haïtien comme langue de culture » et « La Complainte de Fantomas de Robert Desnos, parodie de la Complainte de Fualdès ». Il découvre aussi à cette époque les travaux de Lucien Goldmann, alors affilié à l'Institut de sociologie et à la Revue de sociologie.
Outre le français, il maîtrise l'anglais, le néerlandais, l'espagnol, le latin et le grec ancien.
En 1967, Angenot est engagé à l'université McGill au sein du nouveau programme de doctorat en littérature. Il y fera toute sa carrière et deviendra professeur émérite en 2013, tout en demeurant titulaire de la chaire James McGill d'étude du discours social.
Marc Angenot a donné des cours sur la science fiction, la narratologie, la rhétorique, l'intertextualité, le discours social, l'analyse du discours, la propagande socialiste, l'argumentation, la sociologie de la littérature, les grands récits, la sociocritique et « le mal social ». Il a dirigé plus de deux douzaines de thèses et donné des centaines de conférences dans le monde.
Depuis 1985, il est membre de la Société royale du Canada. Il a été président de l'Association canadienne de sémiotique (1992-1994). Il a été élu pour 2011-2012 à la chaire Chaïm Perelman de théorie de l'argumentation et d'histoire des idées à l'université libre de Bruxelles. Il est membre émérite du Centre de recherche Cultures Arts Sociétés (CELAT)
Marc Angenot a été l'objet d'une poursuite en 2001 pour avoir affirmé, sur les ondes de Radio-Canada, que l'homme politique Yves Michaud avait tenu des propos « antisémites » et « abjects ». Ce dernier a été débouté en Cour d'appel en 2003Brian Myles, "Yves Michaud est débouté en Cour d'appel", Le Devoir, 11 septembre 2003, p. A4..
Il est marié à Nadia Khouri ; il a trois enfants : Maya, Valérie et Olivier.
Recherches en paralittérature Dès 1968, Angenot crée un centre interuniversitaire de recherches en paralittérature. Les travaux qu'il effectue dans ce cadre donneront naissance à son premier ouvrage, Le roman populaire: recherches en paralittérature (1975) et l'amèneront à délaisser l'étude du littéraire au sens étroit du terme pour s'attacher plutôt au discours social. Il propose d'insérer l'étude de la littérature dans le discours social de son époque :
Il fonde en 1981 le Cercle québécois d'étude des formations discursives et rejoint la même année le Cercle Bakhtine mis en place par André Belleau, avec qui il se lie d'amitié.
Discours social et sociocritique Appartenant à la même génération que Claude Duchet, Pierre V. Zima, Jacques Leenhardt, André Belleau, Jacques Dubois et Régine Robin et en dialogue avec eux, Angenot a contribué à l'approche sociologique des textes inspirée notamment des travaux du sociologue Pierre Bourdieu, de l'École de Francfort et de ceux, nouvellement traduits en français durant les années 1970, du théoricien russe de la littérature Mikhaïl Bakhtine.
L'originalité des travaux d'Angenot réside dans sa prise de position en faveur du concept de discours au détriment de celui, par trop structuraliste, de texte. En effet, la notion de « texte », à la suite des travaux de Gérard Genette ou de Tzvetan Todorov, a été considérablement déshistorisée et identifiée à une structure formelle où opèrent des stratégies narratives et génériques sans que ne soit prise en compte la socialité fondamentale de toute production textuelle. En conséquence, Marc Angenot privilégie le discours, c'est-à-dire l'usage effectif de la parole, dans sa dimension sociologique et dialogique impliquant des « entre-parleurs » (La parole pamphlétaire, 1982).
C'est dans ce contexte d'épuisement du texte, du structuralisme et du « tournant linguistique » (Saussure) des études littéraires qu'Angenot propose le concept de « discours social » (1889 : un état du discours social, 1989), un vaste projet de recherches pluridisciplinaires et interdiscursives qui tente de reconstituer le contexte discursif global dans lequel émergent les discours sociaux (de la littérature « distinguée » aux conversations « concierges », sans hiérarchie ni primat esthétique).
1889 : un état du discours social Cette somme de plus de brosse en 50 chapitres un survol des discours dominants en l'année 1889, offrant une , avec une volonté d'embrasser tout ce qui s'est écrit en français non seulement en France, mais aussi en Belgique, en Suisse et dans les colonies. Pour ce faire, il articule son analyse autour de deux concepts fondamentaux : théorie du discours social et hégémonie.
Pour Angenot, le discours social est Cette totalité en apparence cacophonique et désordonnée révèle pourtant des régularités génériques et thématiques; elle comporte également des répertoires topiques, des « gnoséologies » et des « phraséologies » communes et co-intelligibles. Angenot insiste sur le fait que le discours social constitue un état antérieur à la production individuelle que ce dernier contribue à générer :
Cette approche globalisante des discours sociaux s'inscrit dans le sillage des théories de l'interaction verbale, du dialogisme et de la sémiologie « idéologique » élaborés par Bakhtine/Volochinov. De même, Angenot reprend au penseur marxiste non orthodoxe Antonio Gramsci le concept d'« hégémonie » pour en faire, en quelque sorte, le moteur du discours social, c'est-à-dire un noyau régulateur qui organise la « vaste rumeur » des discours sociaux.
Il prendra toutefois de la distance par rapport à Bakhtine en reconnaissant avec Pierre Bourdieu que les échanges linguistiques relèvent aussi d'une économie de marché, où les énoncés ne sont pas seulement des unités à déchiffrer mais aussi les indices d'un capital social et d'un pouvoir. Dans la théorie du discours social, l'hégémonie a un rôle topologique : c'est en fonction de ce moteur sociodiscursif que peuvent s'apprécier les phénomènes de "dominance" ou de marginalisation, en même temps que l'obsolescence de certains discours ou leur persistance à long terme. On rappellera à cet égard que le programme de recherche d'Angenot consiste - en première analyse - en une coupe synchronique (l'année 1889). Or cette option n'empêche aucunement des considérations d'ordre diachronique ou une approche de la « mémoire discursive » dont les textes portent la trace.
Positionnement méthodologique Comprise comme une entreprise de décloisonnement disciplinaire, la théorie du discours social peut être considérée comme un paradigme fécond pour l'analyse du discours et les cultural studies ; il s'agit aussi d'une perspective nouvelle pour les approches sociologiques de la littérature, et même, à certains égards, pour la pragmatique linguistique. Comme le discours social doit beaucoup aux recherches antérieures d'Angenot sur la rhétorique et l'argumentation, il s'agit également d'un programme de recherches compatible avec l'analyse des discours associés aux domaines de l'éloquence et de la parole persuasive. En effet, la théorie du discours social propose une approche du « vraisemblable » rhétorique à une échelle beaucoup plus vaste que ne le faisaient les approches traditionnelles de la rhétorique. L'approche d'Angenot prolonge la théorie aristotélicienne des topoï et de l'opinable en leur donnant un cadre circonstancié et une efficace à l'intérieur d'un état de société.
Loin des cadres restreints de l'ethnométhodologie, par exemple, ou de la micro-sociologie interactionniste, Angenot reste fidèle à la tradition hégéliano-marxiste en ce sens qu'il privilégie l'analyse de la totalité (notion qu'il reprend dans le sillage des travaux de Georg Lukacs et de Karl Mannheim). C'est pourquoi il propose de rapprocher l'analyse sociodiscursive d'une «pragmatique socio-historique », perspective qui peut être rapprochée de la définition extensive (et fondatrice) de la pragmatique formulée par C. W. Morris (1938), laquelle ne se limitait pas à une linguistique de l'usage et de la parole en acte, mais bien à une vaste analyse psycho-sociologique et culturelle des signes.
Sémiotique critique et rhétorique du pamphlet Dans Critique de la raison sémiotique (1985) Angenot a émis de nombreuses réserves par rapport à la sémiotique d'obédience saussurienne et à la méthodologie qui prévaut généralement en linguistique (« scotomisation » de la socialité dans l'analyse, etc). À une sémiotique trop souvent fondée sur le modèle linguistique, Angenot propose une sémiotique critique attentive aux configurations idéologiques (dans le sillage de celle proposée par Bakhtine dans Marxisme et théorie du langage) et à la sociale (Bourdieu). La tâche du sémioticien tel que le conçoit Angenot est d'établir une «gnoséologie des pratiques» où les faits sémiotiques sont envisagés comme étant les produits d'une « sémiosis sociale » où interfèrent nécessairement des phénomènes d'idéologie, d'hégémonie et de stratification sociale.
La Parole pamphlétaire En plus de contribuer au champ des études sociocritiques, Angenot est également considéré comme l'un des pionniers de la rhétorique du pamphlet et, plus largement, du discours polémique et des débats dans la vie sociale. Dès 1978, s'attachant à l'étude rhétorique du pamphlet, il oppose les discours narratifs aux . Ceux-ci sont composés d'enthymèmes, soit, selon sa définition : Il propose ensuite une typologie du pamphlet moderne en distinguant deux grands types d'organisation des discours enthymématiques: sapientiel et doxologique. Cette dernière catégorie comprend deux classes, persuasif et polémique.
Cette typologie lui servira de point de départ pour La parole pamphlétaire (1982), ouvrage couronné par l'Académie française et considéré comme un ouvrage de référence en rhétorique de l'argumentation. Cette somme théorique constitue une vaste entreprise de typologie discursive qui met en lumière les différentes stratégies argumentatives et figurales mises en œuvre durant un siècle de production pamphlétaire (de Rochefort à Guy Debord). Avec cet ouvrage et ses travaux ultérieurs, Angenot a dissocié l'analyse argumentative de ses corpus canoniques (littérature, conversation, publicité) pour l'appliquer notamment au discours sur la «supériorité des femmes» (Les champions des femmes, 1977), aux discours socialiste et anarchiste au tournant du (La propagande socialiste, 1996 ; Rhétorique de l'anti-socialisme, 2005) et, enfin, aux discours des utopistes, antisémites, progressistes et marxistes des deux siècles derniers (L'Utopie collectiviste, Un juif trahira, Le Marxisme dans les Grands récits).