L'Origine du monde est un tableau de nu féminin réalisé par Gustave Courbet en 1866. Il s'agit d'une huile sur toile de , exposée au musée d'Orsay depuis 1995Page officielle du musée d'Orsay, notice concernant L'Origine du monde : ..
Description La toile montre en gros plan, en contre-plongée, la vulve et le torse d'une femme allongée nue sur le drap blanc. Cf Thierry Savatier, , d'un lit, les cuisses écartées. Le tableau est cadré de sorte qu'on ne voit rien au-dessus des seins (en partie couverts d'un drap) ni en dessous des cuisses. En arrière-plan, au coin supérieur gauche, l'artiste a peint un triangle brun qui met le sujet en valeur, et notamment le triangle pubien couvert d'une toison brune broussailleuse qui coiffe une fente vulvaire aux lèvres apparentes..
Bien que l’œuvre n'ait pas été exposée en public avant la fin du , elle est connue et décrite par les commentateurs du monde artistique et littéraire de son époque, et en premier lieu par Maxime Du Camp qui la voit, vers 1867, chez son premier propriétaire et la présente en ces termesMaxime Du Camp, Les Convulsions de Paris, 2, Épisodes de la Commune, Paris, Hachette, 1878, [Obscénité] (en ligne). :
Historique Modèle anonyme qui suscite bien des fantasmes d’identité Aucune source historique ne documente les circonstances de la réalisation du tableau par Courbet. Celui-ci n’en fait nulle part mention dans sa correspondance.. De surcroit le tableau n'est ni signé ni daté. Les témoignages de ses contemporains, qui sont rares et parcellaires, n’apportent aucune certitude formelle sur l’identité du modèle. Pour autant, les spéculations sont allées bon train, amplifiées depuis que le tableau est entré dans les collections publiques, comme si l’anonymat du modèle était particulièrement insupportable et/ou un puissant stimulant de fantasmes pour les enquêteurs. C’est ainsi qu’une multitude d’hypothèses, plus ou moins sérieuses et étayées, ont voulu donner un nom, et surtout un visage, à ce sexe anonyme. Tant le fantasme est grand que l'hypothèse qu'un peintre d'expérience soit capable de réaliser un tel tableau de mémoire n'a jamais été envisagée.
Fausse piste durable L’une d’elles, longtemps en vogue, a affirmé qu’il s’agissait de Johanna (dite « Jo ») Hiffernan, une Irlandaise muse, modèle et maîtresse du peintre James McNeill Whistler, qui la décrit ainsi à Fantin-Latour :
En dépit de l’aporie faisant d’une Irlandaise connue pour être une vraie rousse, la propriétaire de la toison noire de L’Origine du Monde, cette version s’est diffusée à l’envi jusqu’à culminer le avec le tapage médiatique causé par l’improbable découverte d’un fragment de tableau complétant L’Origine du Monde identifié comme la tête de JoPour la reconstitution détaillée du dossier, voir la postface de la nouvelle () édition de L’Origine du Monde de Thierry Savatier, Paris, Bartillat 2019, ., un scoop « fantaisiste » selon le musée d'Orsay, qui depuis a fait long feu..
La première mention selon laquelle Joanna Hiffernan avait « probablement » servi de modèle à L’Origine remonte à 1978, par l’historienne de l’art Sophie Monneret. Jean-Jacques Fernier reprit l’hypothèse dans le catalogue de l’exposition « Les Yeux les plus secrets » qu’il organisa en 1991 à Ornans, où le tableau, qui appartenait alors à Sylvia Bataille, fut pour la première fois présenté au public français. Cette version devint, en 2000, le pivot du scénario développé par Christine Orban dans un roman : J’étais l’origine du monde (Albin-Michel)... Le succès de ce dernier a contribué à diffuser la légende tenace selon laquelle la rousse irlandaise aurait été non seulement le modèle, mais de surcroît la maîtresse de Courbet, et le tableau l’objet de rupture entre elle et son amant Whistler. Une version romancée largement répandueC’est d’ailleurs la version qui figura dans l’encyclopédie libre Wikipédia, depuis la création de la page le 13 janvier 2005, jusqu’au 10 juin 2019 et que de nombreux ouvrages historiques ont colporté telle une vulgate. et qu’une enquête historique minutieuse a récemment permis de démentir définitivement, en montrant que Johanna Hiffernan n’était pas à Paris au moment où la toile a été peinte, que la rupture entre Jo et Whistler date de 1872 et que la prétendue jalousie amoureuse de ce dernier est pure invention romanesque.. Bien au contraire, c’est Whistler qui invita Courbet à peindre le visage de Jo, en 1865, à Trouville, en un portrait intitulé Jo, la belle irlandaise qui rend honneur à la splendeur de sa chevelure rousse. Tout indique que leurs relations se soient arrêtées làPour un récit circonstancié de l’histoire du trio : Yves Sarfati, L’Anti-Origine du Monde, Les presses du réel, 2017...
Autres spéculations
D’autres noms ont circulé visant à abolir l’anonymat de L’Origine du Monde. Ainsi, celui de deux femmes, parmi les plus prisées à Paris en 1866, deux fameuses courtisanes, à la fois maîtresses du prince Napoléon (proche cousin de Napoléon III), et de Khalil-Bey, le propriétaire de la toile : Jeanne de Tourbey. (surnommée « La dame aux violettes ») et Cora Pearl. (surnommée « La grande horizontale »). Une troisième maîtresse de Khalil Bey, Constance Quéniaux, tient la corde de nos jours, depuis que Claude Schopp, spécialiste d’Alexandre Dumas, a restitué le sens corrompu d’une lettre de ce dernier à George Sand où il écrit : Ajoutant du crédit à cette hypothèse, la chevelure intensément brune de Constance Quéniaux s’accorde, elle, bien avec la toison de L’Origine.
S’il ne semble pas absurde que le modèle ait pu appartenir au « sérail » de Khalil Bey, « le Turc des Boulevards » destinataire du tableau, collectionneur de nus et amateur de femmes, il semble en revanche très improbable qu’un modèle ait pu tenir longtemps la pose exigée par le tableau de Courbet. Ce dernier argument est avancé pour suggérer le rôle intermédiaire qu’a pu jouer la photographie dans la fabrication de la toile..
Rôle de la photographie Il existe plusieurs mentions, sous la plume de Courbet et de ses correspondants, de son utilisation de photographies pour peindre des nus.Lettre de Théophile Silvestre à Alfred Bruyas, 8 avril 1873, Paris, Bibliothèque d’art et d’archéologie, fonds Jacques Doucet, ms. 216.. Il conservait du reste plusieurs centaines de clichés de nus dans son atelier d’Ornans, dont certains par Vallou de Villeneuve, par Joseph-Auguste Belloc et par les frères Louis-Auguste et Auguste-Rosalie Bisson.. Le cadrage de L’Origine du Monde reprend à l’identique celui d’épreuves conçues pour le stéréoscope par Belloc, dont le modèle, s’il faut absolument un nom, s’appelait Augustine Legaton..
Pour un grand nombre d’historiens de l’art contemporain parmi les plus sérieux et avec les meilleurs arguments, la photographie pornographique est source, à la fois, de l’iconographie et de la composition de l’Origine. On compte Linda NochlinLinda Nochlin, « Living with Courbet », dans Courbet à neuf ! Sous la direction de Mathilde Arnoux, Dominique de Font-Réaulx, Laurence des Cars, Stéphane Guégan et Scarlett Reliquett – Courbet à Neuf ! – Éditions de la Maison des sciences de l’homme, Paris, 2010, ., Valérie Bajou., Thierry Savatier, Laurence des Cars et Dominique de Font-Réaulx parmi les partisans de cette dernière interprétation. Mais si la toile est une provocation choquante, elle n'est pas une pochade pornographique : elle ne calque pas la crudité des photographies pornographiques, qu'on vendait aux amateurs à l'époque et dans lesquelles .
Des propriétaires discrets vignette|Le Château de Blonay ( 1875) servit à cacher L'Origine du monde (musée des beaux-arts de Budapest). La commande de L'Origine du monde est attribuée à Khalil-Bey, un diplomate turc, ancien ambassadeur de l'Empire ottoman à Athènes et Saint-Pétersbourg fraîchement installé à Paris. Présenté par Sainte-Beuve à Courbet, il commande une toile à ce dernier pour sa collection personnelle de tableaux érotiques qui compte entre autres Le Bain turc d'Ingres (1862). Courbet lui vend simultanément, en 1866, Le SommeilPour cette section, voir la transcription du film de Jean-Paul Fargier, L'Origine du monde, par le ciné-club de Caen. et L'Origine du monde.
Trois ans plus tard, Khalil-Bey, ruiné par des dettes de jeu, vend 68 tableaux aux enchères. Le catalogue préfacé par Th Gautier ne comporte pas l'œuvre .Certains supposent qu'il conserve L'Origine du monde et qu'il l'emporte à Constantinople. Il est ministre du gouvernement turc, puis revient à Paris avec son tableau en 1877. L'antiquaire Antoine de La Narde fait l'acquisition du tableau. Edmond de Goncourt le voit ensuite chez ce marchand d'art en 1889Edmond de Goncourt, Journal des Goncourt. Mémoires de la vie littéraire, 8, 1889-1891 (, ), Paris, Charpentier, 1895, [samedi 29 juin 1889] (en ligne).. Il est alors masqué par un autre tableau qu'on dit de Courbet et qui représenterait le château de Blonay, proche du lieu d'exil en Suisse du peintre.
Les Goncourt ne s'étant pas portés acquéreurs, on perd à nouveau sa trace. Une hypothèse le place ensuite dans la collection d'Émile Vial jusqu'en 1912, puis on le retrouve de façon certaine dans la Galerie Bernheim-Jeune jusqu'en 1913, où il est acheté le par le baron Mór Lipót Herzog.. Ce collectionneur hongrois emporte les deux toiles associées à Budapest, où il cède l'Origine du monde à son compatriote le baron François de Hatvany. Le Château de Blonay sera acquis en 1959 par le musée des beaux-arts de Budapest.
Entre-temps, la Hongrie est envahie par l'armée allemande en . L'Origine du monde, figure parmi de la collection du baronCette collection comportait entre 700 et . déposées dans des coffres de banques, sous les noms d'emprunt de Hongrois de confiance, car Hatvany est juif.
Bonne précaution puisque les nazis saisissent les œuvres détenues par les Juifs, sans toucher à celles des autres Hongrois. Mais quand les Russes envahissent la Hongrie au début de 1945, les banques du pays sont totalement pillées. L'Origine du monde part à l'est. À l'été 1946, un homme, se disant hongrois, vient trouver le baron Hatvany (qui a échappé aux rafles) et lui propose de racheter une partie de sa collection (une dizaine de tableaux). Parmi eux figure L'Origine du monde, qui l'accompagne lorsqu'il rejoint Paris avec sa famille.
vignette|L'Origine du Monde exposé au musée d'Orsay (mars 2015). Le dernier particulier à posséder ce tableau est le psychanalyste Jacques Lacan. Avec l'actrice Sylvia Bataille, il en fait l'acquisition en 1955 pour l'installer dans sa maison de campagne de Guitrancourt dans les Yvelines. Le cache originel ayant disparu, le psychanalyste demande à André Masson, son beau-frère, de construire un cadre à double fond et de peindre une autre œuvre par-dessus. Celui-ci réalise une version surréaliste de L'Origine du monde, intitulée Terre érotique, et beaucoup plus suggéréeVoir une reproduction du catalogue de l'exposition Amours (Fondation Cartier pour l'art contemporain, Paris, 1997), sur le site PileFace.com sur Philippe Sollers.. Le tableau est reproduit en 1974 dans un essai illustré de Bradley Smith (1910-1997) préfacé par Henry Miller, où il est intitulé TorseBradley Smith, Erotic Art of the Masters, New York, Lyle Stuart Inc. / Gemini Press, 1974 ; traduit en français chez Julliard, 1978, ..
Le public new-yorkais a toutefois l'occasion d'admirer pour la première fois L'Origine du monde en 1988, lors de l'exposition au . Elle est aussi exposée en 1992 à l'exposition Masson, à Ornans.
Après la mort de Lacan en 1981, puis de Sylvia Bataille-Lacan en 1993, le ministère de l'Économie et des Finances accepte que les droits de succession de la famille soient réglés par dation de l'œuvre au musée d'Orsay, en 1995.
Impact du réalisme vignette|Caricature signée Léonce Petit publiée en une de l'hebdomadaire Le Hanneton du . Probable première évocation graphique et publique, mais sibylline, du tableau de Courbet, représenté par une feuille de vigne, à droite de son visage.