La villa E-1027 ou Maison en bord de mer E-1027dans la revue Architecture vivante de 1929 est le nom donné à une maison en bord de mer, accessible seulement par le sentier du littoral dit des douaniers, à Roquebrune-Cap-Martin dans les Alpes-Maritimes en France. C'est un exemple type de l’architecture moderniste des années 1930. Elle a été conçue par l'architecte-ensemblier Eileen Gray avec et pour Jean Badovici, architecte et critique d'art, et construite de 1926 à 1929. La villa, avec des fresques peintes par Le Corbusier, son jardin et son terrain a été classée au titre des monuments historiques par arrêté du et a obtenu le label « Patrimoine du siècle ».
Historique
Le projet Jean Badovici, directeur de publication de 1923 à 1933 de la revue d’avant-garde architecturale L'Architecture vivante, rencontre Eileen Gray au début des années 1920. Badovici encourage alors Gray à s'intéresser à l'architecture et lui propose de concevoir ensemble et de faire construire, pour lui-même, une maison en bord de Méditerranée. Le terrain a été choisi et acquis par Jean Badovici. La villa est ainsi baptisée E-1027, selon un code unissant les noms d'Eileen Gray et de Jean Badovici : E pour Eileen, 10, pour le J de Jean, comme de l'alphabet, 2 pour le B de Badovici, 7 pour le G de Gray.
Conception En partie sur pilotis, en forme de L et à toit plat, avec de longues baies vitrées et un escalier intérieur en spirale desservant les deux niveaux et le toit, la villa E-1027 est à la fois ouverte et compacte. Alors que son aspect général reprend les cinq points d'une architecture nouvelleVilla Eileen Gray E1027 : mon paquebot immobile, site artcotedazur.fr énoncés par leur ami Le Corbusier, notamment à la Maison La Roche (1923-1925)À la même époque, Le Corbusier réalise également les villas Jeanneret-Raaf, Stein-de-Monzie et Savoye., cette maison présente un aménagement intérieur s'écartant de conceptions jugées trop froides, au détriment du confort et de l'intimitéLa villa E1027 d'Eileen Gray enfin ressuscitée, site lemonde.fr du 27 mai 2009, ainsi qu'ils l'écrivent dans un manifeste intitulé De l’Eclectisme au douteCf. Charles Baudelaire, Le salon de 1846, § XII, De l’Eclectisme et du doute, publié sous forme de dialogue dans un numéro spécial de L'Architecture vivante en 1929. La villa est à nouveau présentée en , dans le premier numéro de la revue L'Architecture d'aujourd'hui : « Quand on voit (…) ces intérieurs où tout semble répondre à un strict et froid calcul (…), on se demande si l'homme pourrait se satisfaire d'y demeurer. (…) Il fallait (…) chercher à créer une atmosphère intérieure en harmonie avec les raffinements de la vie intime moderne<ref>[https://www.flickr.com/photos/its_daniel/283510597/in/set-72157594381650998/ Daniel Ryan, Réédition du numéro de L'Architecture vivante, p. 11, E1027 Maison en Bord de Mer, Éditions Imbernon], sur www.flickr.com</ref>. » Et Eileen Gray d'ajouter : « chacun, même dans une maison de dimension réduite, doit pouvoir rester libre, indépendant. Il doit avoir l'impression d'être seul. » Des inscriptions teintées d'humour sont disséminées sur les murs de la villa : « Beau temps », « L’invitation au voyage », « Entrez lentement », « Défense de rire », « Sens interdit », « Chapeaux », « Oreillers », « Pyjamas », etc. Pour sa première réalisation architecturale, Eileen Gray passera trois ans à dessiner le mobilier et, en collaboration avec Jean Badovici, les plans du projet. Ainsi il est impossible de distinguer dans les plans ce qui revient à l'un ou à l'autreE1027, site Blogspot.fr, si ce n'est l'intérêt spécial de Gray pour l'agencement intérieur et de Badovici pour le nautismeL'architecte Jean Badovici, site Fondationzervos.com, objet de plusieurs références formellesJean Badovici, un aperçu de son goût pour l’architecture navale, site Eileengray-etoiledemer-lecorbusier.org..
Eileen Gray ne restera que quelques années dans la villa. Sur un terrain acquis à Menton dès 1926, elle conçoit six ans plus tard avec l'aide de Badovici sa propre maison, la villa Tempe a Pailla, sa seule autre construction neuveEn 1954-1961, elle aménage en dernier lieu une bastide, nommée Lou Pérou, près de la Chapelle-Sainte-Anne de Saint-Tropez., où elle s'installe en 1936.
Propriétaires Les travaux sont terminés en 1929. Badovici, son propriétaire, y résidera jusqu’à sa mort en 1956. La villa sera acquise en 1960 par Marie-Louise Schelbert, sur les recommandations de Le Corbusier. En 1974 , Mme Schelbert vend la maison à son médecin, Peter Kaegi, mais en conserve l'usufruit jusqu'à son décès en 1982. Kaegi ne fait aucun entretien et vend aux enchères le mobilier en 1991Vente Sotheby's Monaco du 13 octobre 1991, malgré l'inscription du bâtiment en 1975 à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques. Après le décès de Koegi en 1996, la maison, laissée à l'abandon, est gravement endommagée par des squatteurs en Daniel Ryan, Photos prises les 4 septembre et 11 octobre 2005, sur www.flickr.com.
Première phase de restauration, En 1999, sur les conseils du Conservatoire du Littoral, la commune engage l'architecte Renaud Barrès, qui a soutenu en 1998 un diplôme sur la restauration de E 1027, pour l'aider à sauver la maison et en préparer la restaurationin Rowan Moore, Eileen Gray's E1027 – review, The Guardian, 30 juin 2013 https://www.theguardian.com/artanddesign/2013/jun/30/eileen-gray-e1027-corbusier-review. Barrès réalise alors un inventaire archéologique de l'ensemble de la maison avant de commencer l'étude de restauration, et de partir à la recherche de chaque pièce de mobilier vendue aux enchères. Pour mettre fin aux détériorations, l'État engage la procédure de classement comme monument historique, qui aboutira le , et qui permettra finalement son acquisition la même année par le Conservatoire national du littoral, lequel en a confié la gestion à la commune et permet d'ores et déjà la visite libre extérieure. Avec l'aide financière de l'État, le Conservatoire mandate alors l'architecte en chef des monuments historiques chargé des Alpes-Maritimes, Pierre-Antoine Gatier. Celui-ci propose alors un projet de restauration de la maison, sans reconstitution du mobilier et des intérieurs disparus, pour un budget prévisionnel de . La commune refuse le projet, jugé trop onéreux et incomplet. L'association de sauvegarde du site présidée par l'architecte Robert Rebutato., finance alors une nouvelle étude, et choisit Burkhardt RukschcioArchitecte et Docteur en Histoire de l'architecture Moderne, B Rukschcio a notamment restauré la majorité du patrimoine Adolf Loos, comme la maison Steiner, le Bar Américain, le Glodmann & Salatsch à Vienne, et plus récemment la maison Muller à Prague. Il a reçu 2 prix Eurpanostra pour la qualité de son travail sur le patrimoine XXe et les félicitations personnelles du Président Vaclav Havel pour la maison Muller , considéré comme l'un des meilleurs spécialistes de la restauration XXe en Europe, et Renaud Barrès pour la réaliser. Les architectes proposent en 2003 un projet de restauration de la maison qui inclut la reconstitution de l'ensemble du mobilier et des intérieurs, pour un budget de . La commune décide finalement en 2004 de choisir le projet de l'architecte en chef des monuments historiques, qui se voit contraint d'adapter son budget à la baisseCoût des travaux . Le chantier s'ouvre trois ans plus tard, en 2007, et concerne le gros œuvre, la serrurerie, la menuiserie, l'électricité, le chauffage et la polychromie.La qualité des travaux réalisés pose question : la maison est inaccessible peu de temps après la livraison définitive du chantier. Seulement quelques mois après réception les aciers restaurés rouillent, les murs fissurent, il pleut dans la maisonL'architecte P-A Gatier chiffre lui-même, dans un rapport daté du 18 février 2013 transmis au Conservatoire, à plus de hors taxes les défauts et malfaçons techniques à reprendre. . Il semble aussi que des erreurs importantes de restitution architecturale soient présentes"Eileen Gray s'en retournerait dans sa tombe" in Michael Webb, Unlocking E.1027, The Architectural Review, 02/05/2013 et que des destructions de matériaux authentiques aient eu lieuVoir analyse des travaux de restauration par les architectes Rukschcio et Barres : http://fr.slideshare.net/Rukschcio/e-1027-analyse-de-restauration-rukschciobarrs. Plusieurs grands journaux internationaux s'en font l'écho, notamment Article de Michael Webb du 2 mai 2013 : https://www.architectural-review.com/view/overview/a-scandal-of-french-neglect/8647148.article Traduction disponible sur le site web de l'association de sauvegarde du site : https://eileengray-etoiledemer-lecorbusier.org/documentation/, The GuardianArticle de Rowan Moore du 30 juin 2013 : https://www.theguardian.com/artanddesign/2013/jun/30/eileen-gray-e1027-corbusier-review, The Wall Street JournalArticle de Alastair Gordon du 19 août 2013 : http://online.wsj.com/news/articles/SB10001424127887324354704578637901327433828, The New York TimesArticle de Alice Rawsthorn du 25 août 2013 : https://www.nytimes.com/2013/08/26/arts/design/The-Tortured-History-of-Eileen-Grays-Modern-Gem.html?pagewanted=all&_r=0. Des experts internationaux, tel l'architecte John Allan évoquent même "disturbing evidence of a project that was poorly conceived and inadequately executed" in Rowan Moore, Eileen Gray's E1027 – review, The Guardian, 30 juin 2013.
Seconde phase de restauration En 2013, le Conservatoire du littoral propose à Michael Likierman, important mécène, de piloter un nouveau projet de restauration et mise en valeur du siteRaphaël Morata, « Michael Likierman redonne vie à la villa d'Eileen Gray », Point de vue, 13 septembre 2021.. Celui-ci crée l'association Cap Moderne qui engage l'architecte du patrimoine Claudia Devaux pour effectuer les travaux nécessaires à l'ouverture de la maison à la visite. D'importants travaux d'assainissement sont notamment réalisés et des études techniques engagées. Un comité scientifique est créé pour suivre et valider les travaux. Il est présidé par l'historien Jean-Louis Cohen. En 2015, un premier essai de reconstruction du mobilier disparu est réalisé pour la salle de bain, par Devaux et l'architecte suisse Arthur Ruëgg. En 2016, Cap Moderne engage Renaud Barrès et Burkhardt Rukschcio comme experts scientifiques et historiques, pour réaliser le document guide de la restauration de la maison et ses jardins, reconstruire l'ensemble du mobilier disparu et pour réaliser avec Claudia Devaux la restauration de la maison.Les travaux sont achevés en 2021 et permettent de retrouver la maison telle qu'elle se présentait à son achèvement, avec l'ensemble de son mobilier et de ses équipements reconstruits à l'identique de 1929. Le projet reçoit le prix Geste d'or au Salon du patrimoine à Paris en 2019, le prix Europa Nostra 2022 remis à Prague le et la médaille de la restauration de l'Académie d'architecture en 2023.
Utilisation contemporaine Devenu peu à peu propriétaire de l'intégralité du site, le Conservatoire du littoral confie d'abord la gestion du site à la commune de Roquebrune-Cap-Martin. Des visites du Cabanon et de l'Étoile de Mer sont alors organisées sur réservation par l'office de tourisme. Au cours de ses années de gestion, la commune a permis la sauvegarde du site en accompagnant différentes actions.
À partir de , la gestion du site et l'organisation des visites sont confiées par le Conservatoire, en accord avec la commune, à l'association Cap Moderne. Cette dernière bénéficie pour cela du soutien financier du fonds de dotation Eileen Gray - Le Corbusier à Cap Martin.
La villa sert de lieu de tournage pour The Price of Desire, un film belgo-irlandais réalisé par Mary McGuckian, sorti en 2015. Cette fiction relate de manière romancée et sans appui sur les faits historiques, les relations compliquées que Gray aurait eues avec Le Corbusier et Badovici, tant sur le plan personnel qu'artistique.