L'Un désigne chez Plotin, philosophe gréco-romain de l'Antiquité tardive, et ses successeurs, le principe premier dont toute chose existante dérive. L'unité transcendante est la propriété que possède tout être sinon il ne serait pas. L'Un ne peut être principe premier que s'il est . Cette vision, partagée par les néoplatoniciens, qui fait de l'Un un principe premier, s'oppose à celle d'Aristote pour qui .
Il ne faut pas confondre le concept d'« Un » chez Plotin, avec les concepts d'Absolu, de principe premier, de Cause première ou d'unicité que l'on trouve dans les religions monothéistes. Parce qu'il est une puissance immense, il contient toutes ces notions et est capable de tout engendrer, il prend aussi le nom de Bien.
L'hénologie désigne l'étude de l'Un.
Historique Historiquement, cette notion prend tout son essor, en philosophie, à partir du néoplatonisme de Plotin au milieu du . Grammaticalement, le mot « un » est ici employé comme substantif et avec majuscule : Un, comme Dieu ou Être. Le mot s'oppose principalement à Multiple (dès Platon) et entre dans la liste des transcendantaux (avec Être, Bien, Vrai, Beau... qui sont au-delà des catégories et peuvent se convertir : Un = Bien = Beau). C'est l'Un-Dieu, l'Un-principe, mesure suprême.
On peut le distinguer de la « Monade (), unité numérique », et « l'unité numérique résulte de ce que la matière est Une » (Aristote, Métaphysique, Delta/V, 6) ; le point est indivisible, la ligne n'est divisible qu'en un sens, la surface en deux, le volume en trois (longueur, largeur, profondeur). Il y a un lien entre l'Un-principe et l'Un-monade, puisque l'un est mesure, unité de mesure, mesure des nombres, puisque le domaine des nombres vaut comme modèle de mesure (Aristote, Métaphysique, Delta, 6 ; N, 1). Cela dit, il faut se souvenir que chez les penseurs de l'Antiquité grecque, un n'est pas un nombre, car, pour eux, la notion de nombre suppose la multiplicitéEuclide, Éléments, livre VII, définitions 1 et 2. ; pour les pythagoriciens (Nicomaque de Gerasa) et Plutarque, , il est « hermaphrodite » (, arsenothêlu)Aristote, Métaphysique, A, 5, 986 a 20. Plutarque, L'E de Delphes, 8. W. Burkert, Lore and Science in Ancient Pythagoreanism, 1972, , 372..
Euclide donne ces définitions dans les définitions de ses Éléments, livre :
On peut opposer Un-principe, métaphysique, et Un-genre, Unité, notion logique, que chacun accepte. Parler de l'Un est très idéaliste, alors que chercher l'unité est simplement rationnel.
La science de l'Un () s'appelle l'hénologie comme la science de l'Être se nomme l'ontologie. Ces deux disciplines philosophiques sont liées, puisqu'un et être sont convertibles : tout ce qui a de l'être a de l'unité, tout ce qui a de l'unité a de l'être. L’un et l’être sont réciproques (Unum et ens convertuntur). Leibniz dit : (Correspondance avec Arnauld, avril 1687).
Chez les philosophes grecs, la notion d'unité prend son importance à partir de Xénophane de Colophon, vers 540 av. J.-C. Platon en témoigne : (Le Sophiste, 242 d). Xénophane parle d' (fragment 23).
Pythagorisme
Chez les Pythagoriciens (dès Philolaos, vers 400 av. J.-C.), l'Un est la Monade, l'unité originaire dont dérive la série des nombres, la Décade ou ensemble des dix premiers nombres entiers. Mais l'Un est à la fois principe et élément, car il dérive des deux « principes premiers », la Limite et l'IllimitéAristote, Métaphysique, 986 a 19, 1080 b 31. Walter Burkert, Lore and Science in Ancient Pythagoreanism, 1962, trad., Harvard University Press, 1972, , 36.. Cosmogoniquement, les deux principes (Limite et Illimité) engendrent l'Un (qui est à la fois impair et pair), qui engendre les nombres (soit impairs soit pairs). Plus tard, les Mémoires pythagoriques, du s. av. J.-C., disent :
Chez les pythagoriciens comme Alcméon de Crotone, l'Un n'est plus premier. Selon J.-P. Dumont, il faut alors établir l'ordre suivant : 1) Principes (Limite et Illimité) ; 2) Éléments : impair et pair ; 3) l'Un, mélange ; 4) le nombre (et par conséquent le Ciel, qui est nombre, ainsi que tous les êtres qu'il enveloppe)Jean-Paul Dumont, Éléments d'histoire de la philosophie antique, Nathan, 1993, .. Selon Aristote, (Métaphysique, A, 5).
Platonisme
Euclide de Mégare, disciple de Socrate, identifie, avant Platon, l'Un et le BienDiogène Laërce, II, 106 ; Platon, Protagoras, 329 c-d.. Dans son célèbre poème, Parménide, Platon quant à lui, parle de l'Être en des termes qui laissent fortement suspecter une identification à l'Un, fait d'autant plus plausible en raison de ce qui suit.
Platon, dans La République, 506 a, 526 e. identifie l'Un et le Bien, principes de toute existence et de toute connaissance, dont la beauté transcende toute expression ; l'Idée de Bien, c'est Dieu. L'Un est au-dessus de l'ÊtreLa République, 509 b.Parménide. Dans le dialogue du Parménide, l'Un est le principe d'unité sous-jacent à la multiplicité des Idées et des phénomènes. Platon envisage trois hypothèses : Hypothèse 1. L'Un, c'est l'Un, il échappe à l'être et à la connaissance comme à la paroleParménide, 137 c-142 e. : il ne peut pas être quelque chose de plus qu'Un, car alors il serait multiple, et de ce fait il n'est même pas. Cet Un absolu, qui ne participe pas à la substance des choses, a particulièrement fasciné les néoplatoniciens. Hypothèse 2. L'Un, il est, c'est l'être142 e-155 e., il est donc multiple, il accepte tous les contraires, mais il est connaissable et on peut tout en dire. Hypothèse 3. L'Un est et n'est pas 155 e-157 b., il change, il est instant.
Dans son Parménide, dans une première hypothèse, Platon présente un Un qui est supérieur à toute distinction, à toute attribution, de sorte qu'on ne peut même pas dire qu'il existe. Dans une deuxième hypothèse, il montre un Un qui est pure multiplicité, puisque c'est un Un qui est, et qu'il faut admettre qu'entre l'Idée d'Un et l'idée d'être il y a une communication et, s'il y a une pareille communication, il faut encore une communication entre cette communication et chacune des deux Idées, ainsi à l'infini. Platon nie chacune de ces deux hypothèses, il pose l'idée d'une unité qui est unité de multiplicités, ce qui justifie sa théorie des Idées, car une Idée, une Forme, est une totalité qui englobe des particularités. C'est alors l'Un-Multiple.
Dans sa doctrine non écrite Platon pose deux « principes premiers », deux genres suprêmes éternellement opposés : l'Un et la Dyade indéfinie, dont l'interaction engendre les Idées et les NombresAristote, Métaphysique (B, 3, 998b ; K, 1, 1059 b). Marie-Dominique Richard, L'enseignement oral de Platon, Cerf, 1986, 15, 220, 238.. L'Un et la Dyade ne sont pas des nombres, mais sources des nombres : , . Il y a dualisme entre les principes, Monade et Dyade. L'Un est l'Idée du Bien, il se situe au-delà de l'être, il est Limite (la notion est positive, chez les Grecs). Il est genre suprême, mesure des nombres, condition d'où dérive tout être, cause de la vérité et source d'excellence (vertu). À l'autre bout, est altérité, inégalité, dissemblance, mouvement.
Pour Speusippe, qui nie les Idées de Platon et les remplace par les Nombres selon le pythagorisme, l'Un est le principe premier, au-dessus de l'être, il se distingue de la Monade, principe des nombres. Speusippe fait dériver le point de l'Un (puis, comme Platon, du deux : la ligne, du trois : le plan, du quatre : le volumeMétaphysique (M, 9, 1085 a 32) ; Harold Cherniss, Aristotle's Criticism of Plato and the Academy, 1944, 131..
Aristotélisme
Aristote (Métaphysique, Delta/V, chap. 6), rejette les Idées de Platon, dont l'Un, si abstrait chez Platon et qui en réalité se dit « en plusieurs sens » : « l'unité n'est pas la même dans tous les genres » (en musique, grammaire…). L'unité est soit accidentelle (quand, par ex., on parle de « Coriscos instruit », en réunissant « Coriscos » et « Instruction ») soit essentielle et par soi. Aristote admet quatre modes de l'unité : le continuum matériel (par ex. un fagot), un même substrat primordial ou dernier (par ex. l'eau, indivisible), un genre commun à plusieurs espèces (par ex. animal pour cheval, homme, chien), enfin une définition essentielle et invariable (par ex. pour « surface », car elle a « toujours longueur et largeur »). Les critères varient. Le critère éminent est la division impossible ; le critère courant est la chose en commun ; le critère primordial est la substance identique ; un autre critère est la forme une (par ex. pour une chaussure, dont les diverses parties sont posées dans un ordre). Aristote liste les modes de l'un : (Métaphysique, Delta, 15, 1021 a).
Néopythagorisme
Eudore d'Alexandrie, fondateur à Alexandrie, vers 40 av. J.-C., ou 25 apr. J.-C., du néopythagorisme, pose un principe fondateur, absolument transcendant, et ensuite une paire d'opposés qui en découlent : La Monade (Limite, Forme) La Dyade (Illimité, Matière), constituant le second Un.
Tandis que la Dyade est l'archétype de la matière, la Monade est celui des Idées, qui intègrent le Logos, dont l'action sur la matière réalise l'univers. De cette succession de l'Un suprême, de l'Un composé de Monade et de Dyade et du Logos comme unité d'une multiplicité, se manifestent trois dieux ordonnés selon une hiérarchie, et dont les premières traces sont perceptibles dans les trois premières hypothèses du Parménide de Platon ainsi que dans la lettre du pseudo-PlatonLambros Couloubaritsis, Aux origines de la philosophie européenne, De Boeck Université, .. La conception d'Eudore d'Alexandrie est rapportée vers 535 par Simplicios de Cilicie dans son Commentaire sur la “Physique” d'Aristote, 181.
Moderatus de Gadès, philosophe néopythagoricien et platonicien actif vers 90 de notre ère, annonce aussi Plotin, car il place l'Un au-dessus des Formes.
Néoplatonisme
Numénios d'Apamée (vers 155) :
Plotin, entre 254 et 270, dans ses Ennéades, contre Numénius, pense que l'Un transcende l'Intellect. Il suppose trois hypostases, principes divins : l'Un, l'Intellect, l'Âme. L'Un est le Bien, unité absolue et plénitude. De lui découle tout être, mais aussi toute beauté. Parce que l'Un est l'unité absolue, un accès vers lui plus direct est impossible. (Ennéades, , 9, 5). L'Un s'écoule à cause de sa surabondance, comme rayonnement, émanation. De là naît d'abord l'Esprit, l'Intellect (Noûs), qui représente la sphère des Idées, c'est-à-dire des archétypes éternels de toutes choses. Puis vient, troisième hypostase après l'Un et l'Intellect : l'Âme, qui, comme Âme du monde, contient toutes les âmes individuelles. L'ascension de l’âme humaine vers l'Un est envisagée par Plotin comme un processus de simplification (, dit PlotinEnnéades, VI, 9, 11.) ou d'unification qui s’obtient par une purification généralisée, par la catharsis.. L'impulsion en est l'amour de la Beauté et de l'Un originelsAtlas de philosophie, Le livre de poche, 1993, p. 63.. L'Un de Plotin correspond au premier Un du Parménide (137-142) et du livre VI de La République de Platon ; l'Intellect correspond au Un multiple de la deuxième hypothèse de Platon (142-155) ou au Démiurge du Timée ; l'Âme correspond au Un à la fois un et multiple de la troisième hypothèse du Parménide de Platon (155-157) (Ennéades, traité 10 : V.1, § 8 : ). Plotin puise aussi dans la Lettre II (312 e) attribuée à Platon ()
Les néoplatoniciens pythagorisants (comme Syrianos, Nicomaque de Gerasa, Jamblique) ont assimilé l'Un à la Monade.
Jamblique (250-330) radicalise Plotin.
Proclus (412-485) fait tout dériver et revenir à l'Un. (Éléments de théologie, § 1). L'Un est Être, Vie, Esprit.
La métaphysique de l'Un