vignette|redresse=2.0|Carte de la Suisse et des cantons suisses.

L’histoire de la Suisse au XXe siècle couvre la dernière étape de la formation de la Confédération des XXII cantons, à partir de la Première Guerre mondiale jusqu'à la création du canton du Jura, puis l'histoire du pays après.

Lors de la Première Guerre mondiale, la Suisse alémanique penche du côté des empires centraux alors que la Suisse romande, qui a plus de sympathie pour les Alliés, conteste le choix d'Ulrich Wille comme général de l'armée. La population souffre durant le conflit du manque de nourriture : en 1915 le Conseil fédéral décrète le monopole de la distribution des céréales. À la fin de la guerre, alors que le Vorarlberg vote son rattachement à la Suisse mais est finalement attribué à l'Autriche, le pays base sa politique extérieure sur la neutralité armée : la Suisse adhère en 1920 à la Société des Nations (SDN) dont le siège s'installe à Genève.

Les difficultés sociales engendrées par la guerre aboutissent à la grève générale de 1918 qui débouche sur la limitation du temps de travail et la fin de la majorité radicale à l'Assemblée fédérale, puis au Conseil fédéral. La politique intérieure se polarise en deux fronts opposés qui usent du référendum pour bloquer les décisions, obligeant le gouvernement à utiliser les arrêtés fédéraux urgents. Économiquement, la Suisse subit les crises de 1921, 1922 puis le krach de 1929.

Le début des années 1930 voit la montée en puissance des mouvements fascisants et des affrontements entre l'extrême gauche et l'extrême droite qui culminent lors de la fusillade du 9 novembre 1932 à Genève et persistent jusqu'en 1937, lorsqu'est signée la paix du travail qui met fin aux affrontements idéologiques directs. Durant cette période, le gouvernement prépare également le pays à un nouveau conflit militaire.

Lors du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale en 1939, la Suisse n'est pas prise au dépourvu : l'approvisionnement est assuré, l'armée dirigée par le général Henri Guisan occupe les frontières et le rationnement garantit la subsistance de la population. Dès , le pays est entièrement entouré par les forces de l'Axe, forçant les autorités à tenir une position ambiguë.

Après la guerre, la Suisse continue à développer l'État social. En politique intérieure, la « formule magique » est mise en place en 1959 et reste inchangée jusqu'en 2003. Le suffrage féminin est accepté au plan fédéral en 1971. La fin des années 1960 est marquée par la question jurassienne : le nouveau canton du Jura voit le jour le par séparation d'une partie du canton de Berne.

Avant 1914

Première Guerre mondiale

Préparation de l'armée suisse

vignette|gauche|redresse=0.8|Portrait du général Wille par Ferdinand Hodler en 1916

Le , soit trois jours après la déclaration de guerre de l'Empire allemand à l'Empire russe qui marque le début de la Première Guerre mondiale, la Suisse, par la voix du Conseil fédéral, adresse aux belligérants une déclaration de neutralité dans laquelle elle rappelle la décision prise en 1815 par les puissances européennes lors du congrès de Vienne qui confirmait sa neutralité perpétuelle. Cette déclaration est reçue favorablement à la fois par la France et par l'Allemagne qui, toutes deux, assurent le gouvernement de leur volonté de respecter p 399-400. vignette|droite|Caserne pour les officiers, col de l'Umbrail, 1914. Dès le , le Conseil fédéral ordonne la mobilisation générale de l'armée suisse, alors forte de hommes qui entrent progressivement en service entre le 3 et le . En sus de cette mobilisation, le Conseil fédéral, qui a alors reçu les pleins pouvoirs de l'Assemblée fédérale, élit Ulrich Wille comme général de l'armée suisse contre l'avis de plusieurs parlementaires parmi les Romands et les socialistes.

Après les réorganisations successives de l'armée en 1907 et 1911, les chefs de l'état-major suisse ont eu le temps de tester leur nouvelle organisation et ne sont pas pris au dépourvu par le début de la Grande Guerre. Les manœuvres de 1912 se déroulent en particulier sous le regard d'un invité de marque en la personne de l'empereur allemand Guillaume II. En ce qui concerne l'équipement, les troupes sont équipées dès 1911 de mousquetons, disposent de mitrailleuses et de grenades ; cependant, la production est nettement insuffisante en ce qui concerne les munitions et le matériel tel que les uniformes, les casques en acier ou les masques à gaz qui ne seront livrés qu'entre 1916 et 1918. De plus, l'armée n'a pas de blindés et ne dispose que de très faibles forces d'aviation et d'artillerie.

Fossé franco-germanique

vignette|redresse=1.0|Portrait du poète Carl Spitteler

Pendant l'intégralité de la période du conflit, un fossé se creuse entre les Romands et les Alémaniques : alors que les premiers défendent les Alliés et dénoncent la de leurs cousins, les seconds, par la voix d'un futur conseiller fédéral alémanique fustigent la , cité par . La polémique se développe encore lorsque l'armée allemande envahit la Belgique neutre : la presse romande prend fait et cause pour les Alliés, alors que la presse alémanique approuve l'intervention allemande ; malgré les interventions successives du Conseil fédéral le et du poète Carl Spitteler le p 715, on commence alors à parler de (« fossé » en allemand qui sera utilisé plus tard dans l'expression ), alors que plusieurs crises politiques se déclenchent successivement sur ce thème.

La première crise vient du chef de l'armée, déjà suspecté d'être anti-romand et antisocialiste et qui a épousé une comtesse von Bismarck. Le , il suggère dans une lettre au Conseil fédéral l'entrée en guerre du pays aux côtés de l'Allemagne ; cette lettre, révélée par la presse, cause un vif mécontentement en Suisse romande.

En 1915 toujours, Léon Froidevaux, rédacteur du Petit Jurassien de Moutier, écrit que le Jura bernois est « l'Alsace-Lorraine des Bernois » ; en réaction, la parution du journal est suspendue pour deux mois. Quelques mois plus tard, Froidevaux réitère en révélant que les cartouches avaient été retirées aux soldats cantonnés à la frontière du Jura. Il est alors accusé de trahison et condamné à 13 mois de prison.

En éclate l'affaire des colonels : le général Wille et le Conseil fédéral apprennent que les colonels Friedrich Moritz von Wattenwyl et Karl Egli, tous deux membres de l'état-major général, transmettent aux Allemands et aux Austro-hongrois des documents confidentiels. Le , le Conseil fédéral ordonne une enquête administrative suivie d'une procédure judiciaire : les deux accusés sont reconnus non coupables pénalement le et renvoyés à l'armée pour une éventuelle mesure disciplinaire. Wille, qui espérait faire passer l'affaire sous silence et qui s'était opposé à leur condamnation, nuisible selon lui à l'image de l'armée, les condamne à vingt jours d'arrêt de rigueur seulement.

Le , le consulat d'Allemagne à Lausanne arbore son drapeau pour célébrer l'anniversaire de l'empereur ; cela entraîne des manifestations de jeunes gens qui arrachent le drapeau, provoquant ainsi un incident diplomatique qui se conclut par des excuses présentées au consul par le gouvernement vaudois, à l'ambassadeur d'Allemagne par le Conseil fédéral et au gouvernement impérial par l'ambassadeur de Suisse.

vignette|gauche|redresse=0.8|Portrait du conseiller fédéral Arthur Hoffmann

En , le conseiller socialiste bernois Robert Grimm tente d'obtenir de la Russie la conclusion d'une paix séparée avec l'Allemagne. Il est soutenu dans son entreprise par le conseiller fédéral Arthur Hoffmann, chef du Département politique, qui agit sans le consentement de ses collègues. Le éclate l'affaire Grimm-Hoffmann lorsqu'un télégramme échangé entre les deux hommes est intercepté et déchiffré par l'armée française puis rendu public par le ministre Albert Thomas. Grimm est expulsé de Russie et le , Hoffmann démissionne sous les critiques des Alliés, qui voient cette initiative unilatérale comme une entorse à la neutralité du pays, et devant des manifestations populaires qui se déroulent en Suisse romande et au Tessin.

Enfin, en 1917 toujours, le journaliste et conseiller socialiste neuchâtelois Paul Graber décrit dans un article les actes de maltraitance dont aurait été victime un soldat suisse de la part de ses officiers lors d'une marche. Condamné à huit jours de prison à La Chaux-de-Fonds, il est soutenu par son collègue Jules Humbert-Droz qui organise une manifestation visant à le faire libérer. La manifestation est stoppée par les militaires et Humbert-Droz condamné à trois mois de prison pour injures à l'armée.

Conséquences économiques et sociales de la guerre La guerre économique menée par les belligérants touche de plein fouet la Suisse, totalement entourée par des pays en guerre pour la première fois depuis 1815. Les deux côtés acceptent toutefois, après négociations, de continuer leurs livraisons en matières premières, pour autant que ces matériaux ne soient sous aucune forme revendus aux adversaires. Les Alliés, qui limitent volontairement leurs livraisons aux seules nécessités liées à la consommation suisse, exigent la mise en place d'une agence centrale d'achats chargée de surveiller l'utilisation des produits ; cela est fait le , lorsque la Société suisse de surveillance économique est créée, suivie par l'Office fiduciaire suisse pour le contrôle du trafic des marchandises. Outre les problèmes diplomatiques, le volume des importations est également affecté par la perturbation des transports et l'amoindrissement des capacités de livraison des fournisseurs.

Le coût important de la mobilisation suisse se reporte rapidement sur la population : alors que la dette extérieure du pays triple entre 1913 et 1925 en Suisse, la Confédération doit introduire, pour la première fois, un impôt fédéral direct en 1915, les produits des taxes douanières ne suffisant plus à couvrir les dépenses publiques.

Ces deux facteurs vont provoquer un accroissement sensible de l'inflation : le renchérissement des produits de base (alimentation, vêtements et combustibles en particulier) est bien plus important que l'augmentation des salaires, provoquant une perte de près de 30 % du pouvoir d'achat des ouvriers, suivant un indice du coût de la vie qui passe de 100 à 250 points entre 1914 et 1919. De plus, les soldats qui effectuent en moyenne 500 jours de service pendant la durée de la guerre, ne perçoivent que leur solde quotidienne et pas d'indemnités de salaire, augmentant ainsi la paupérisation de la populationp 716.

Bien qu'un « bureau des céréales » (par la suite renommé en « Office du pain ») soit créé dès 1914 et que le monopole des blés soit introduit en à la demande de la gauche, le gouvernement ne décrète un plan fédéral de rationnement des denrées alimentaires qu'à l'automne 1917. Cette décision est prise en parallèle avec la création d'un Office fédéral de l'alimentation chargé de subvenir aux demandes de la population dans le besoin : on décompte en 1918 officiellement personnes (soit un sixième de la population) incapables de subvenir financièrement à leurs besoinsp 716-717.

Traité de Versailles et Vorarlberg

vignette|redresse=1.0|Affiche de propagande en faveur de la réunion du Vorarlberg avec la Suisse réalisée par Jules Courvoisier.

Lorsque les Allemands et les Alliés signent le traité de Versailles le , ils confirment la neutralité de la Suisse qui, de son côté, renonce formellement à son droit (jamais exercé) d'occupation de la Savoie du Nord qui lui avait été accordée sur la demande du royaume de Sardaigne en 1815p 103. En revanche, le traité ne se prononce pas sur le problème des zones franches, et en particulier sur celle accordée par Napoléon III en Haute-Savoie et dans le pays de Gex ; ce point ne sera finalement réglé que le , à la suite d'une médiation menée par la Cour permanente de justice internationale.