Le personnalisme, ou personnalisme communautaire, est un courant d'idées spiritualiste. Le personnalisme est une position intellectuelle qui met l'accent sur l'importance des personnes humaines. Il existe dans de nombreuses versions différentes, ce qui le rend quelque peu difficile à définir comme un mouvement philosophique et théologique. Friedrich Schleiermacher a utilisé pour la première fois ce terme (en allemand : Personalismus) dans la presse en 1799. Le personnalisme considère l'homme comme un être relationnel, essentiellement social et communautaire, un être libre, transcendant et avec une valeur en soi qui l'empêche de devenir un objet en tant que tel ; un être moral, capable d'aimer, d'agir selon une mise à jour de ses pouvoirs et enfin de se définir en considérant toujours la nature qui le détermine.

Ce courant philosophique se développe surtout en France vers et s'impose comme une vision réaliste de l'homme en contraste et comme une alternative à la fois aux individualismes et aux totalitarismes qui s'installent à cette époque.

Origines

Le personnalisme en tant que courant de pensée se déroule dans un environnement entouré de diverses idéologies que traversait le monde au cours de la première moitié du xxe siècle .

Le scientisme et le positivisme faisaient partie de ce contexte et étaient deux des idéologies qui avaient le plus de répercussions sur la pensée et l'action humaines à l'époque. La cause de la popularité de ce nouveau matérialisme intellectuel réside dans le succès remporté par la méthode expérimentale.

La méthode scientifique était considérée comme la seule méthode de connaissance valable et les seules dimensions qui existaient réellement étaient les dimensions physiques et matérielles puisqu'elles pouvaient être contrôlées par cette méthode. De cette façon, les dimensions transcendantes de la personne ont été rejetées.

Le capitalisme, pour sa part, proclame la liberté de l'individu et son droit à la propriété privée mais sans établir de mécanismes de solidarité entre les sujets, considérés avant tout comme des individus séparés, d'où le remplacement des solidarités par une approche contractuelle des relations garantie par le droit. L'individualisme capitaliste est un produit du libéralisme - autant philosophique qu'économique - des Lumières, et aboutit à ce que les individus ne doivent compter, in fine que sur leurs propres forces et ressources.

En réponse au capitalisme, le marxisme oppose une analyse sociale et économique de la modernité et des relations sociales, où se dégage une lutte des classes entre bourgeoisie, propriétaire des moyens de production, et prolétariat, forcé de vendre sa force de travail. Le marxisme étudie les origines et conséquences du rapport d'exploitation et d'aliénation de la bourgeoisie sur le prolétariat en en dégageant les mécanismes de la création de plus-value, de fétichisation de la marchandise, entre autres concepts clés. Il conclut surtout à la nécessité de renverser ce rapport social de domination. Ses idées seront diversement employées par les différentes tendances du socialisme, allant du communisme autoritaire, au communisme libertaire ou anarchisme.

Parallèlement au marxisme, deux mouvements totalitaires sont apparus avec une conception très particulière de la personne. .

Face aux courants de pensée qui subordonnaient l'homme à une entité supérieure et réduisaient sa nature à des dimensions spécifiques qui ne couvraient pas tout ce qu'implique être une personne, le besoin se fait sentir d'une réponse qui le revalorise et défende sa véritable identité.

Naissance du personnalisme avant 1930 Le terme « personnalisme » est inventé en par un pasteur réformé, Albin Mazel, dans le cadre d'une étude intitulée « Solidarisme, individualisme et socialisme »<ref>« En résumé, nous trouvons en notre siècle, d'un côté lindividualisme qui exalte l'individu ; de l'autre, le socialisme qui l'écrase. Ils sont plus opposés en apparence qu'en réalité, car ils s'appellent par leurs excès et se préparent mutuellement des réactions. Ces deux erreurs ne se corrigent donc pas l'une l'autre. Au lieu de vouloir combattre un mal par un autre, nous opposons au premier le solidarisme qui ne nie point certes l'individu ni l'individualité, mais qui fait tomber devant lui les portes de sa prison, et lui ouvre des horizons infinis. Contre le socialisme, nous affirmons le rôle nécessaire de la volonté individuelle et de la vie morale qui en découle, le caractère sacré de la personnalité, ce que nous appellerons d'un mot nouveau mais très clair le personnalisme. » Extrait de la conclusion du court ouvrage du pasteur Albin Mazel, « Solidarisme, individualisme et socialisme », J. Bonhoure & Cie Editeurs, Paris, 1882 lire en ligne (Gallica)</ref>. Le terme est repris ensuite par Charles Renouvier dans une optique kantienne en Charles Renouvier, Le personnalisme, 1903.. Emmanuel Kant pourrait donc passer pour le vrai fondateur du personnalisme. En effet, Kant, en mettant le sujet au centre de l'expérience en général, et de l'expérience morale en particulier, met en pleine lumière la personne capable d'être à elle-même sa propre fin. La philosophie personnaliste doit aussi beaucoup à Nicolas Berdiaev, philosophe orthodoxe russe arrivé à Paris en avec lequel Emmanuel Mounier collabore dès les premiers numéro d’Esprit. Mounier lui emprunte le concept de personnalisme communautaire et son insistance sur la liberté et la créativité comme fondement de la personne, comme fondement de la spiritualité. Le philosophe Günther Anders estime quant à lui que le personnalisme est un néologisme forgé par son père William Stern en ou . Il confirme qu'il s'agissait d'une référence explicite à Kant. Günther Anders sut directement de Max Scheler que ce dernier s'appropria la notion avant que Mounier la lui récupère ().

Le Personnalisme au cours des années 1930 En France, Emmanuel Mounier fonde en autour de la revue Esprit un mouvement recherchant une troisième voie humaniste entre le capitalisme libéral et les fascismes. Le personnalisme « post-Mounier » est une philosophie éthique dont la valeur fondamentale est le respect de la personne. Le principe moral fondamental du personnalisme peut se formuler ainsi : André Morazain et Salvatore Pucella. Éthique et Politique - Des valeurs personnelles à l'engagement social. ERPI, 1988, .. Le personnalisme post-mounier perd sa dimension spirituelle et privilégie la dimension éthique.

Il a une influence importante sur les milieux intellectuels et politiques français des années 1930 aux années 1950. Il influence, entre autres, les milieux de l'éducation populaire et plus tard de l'éducation spécialiséeOù l'on retrouve encore aujourd'hui sa trace (au sein de l’union française des centres de vacances et de loisirs)., et les libéraux-chrétiens notamment conservateurs dont Chantal Delsol.

À partir des années 1930, le personnalisme devient un mouvement intellectuel de réaction à la crise économique profonde de cette décennie, que la jeunesse intellectuelle française perçoit comme une crise de civilisation plutôt que comme une crise essentiellement économique. Cette crise, ces jeunes la caractérisent en opposant l'« individu » et la « personne », opposition empruntée d'ailleurs à Charles Péguy, pour manifester leur refus de l'ordre établi exacerbé par la crise économique mondiale qui sévit. Daniel-Rops écrit à ce propos :

Daniel-Rops, Éléments de notre destin, Paris, Éd. Spes, 1934, p. 65, note 1..

L'individu, c'est ce qui, en bout de piste, apparaît comme le rejeton des tendances aliénantes du monde moderne. C'est celui qui sacrifie sa dimension spirituelle et son potentiel d'énergies créatrices et de liberté, au profit d'un idéal petit-bourgeois qui ne vise qu'au bien-être. Pour Emmanuel Mounier : Cité par Jean-Marie Domenach, Emmanuel Mounier, Paris, Éd. du Seuil, Coll. Écrivains de toujours, 1972, p. 81..

Autant la notion d'individu veut exprimer la faillite de la société occidentale que met en relief la crise économique des années 1930, autant celle de personne renferme « comme une absence, un besoin, une tâche et une tension continuellement créatrice »Ibid, .. Contre le gigantisme des mécanismes sociaux, politiques et économiques qui président aux destinées des hommes ; contre l'idéalisme et le rationalisme abstraits qui détachent l'homme de la nature et de ses communautés immédiates, tous les mouvements de la jeunesse française se rejoignent en une même aspiration : celle de renouer avec ce qu'ils appellent l'homme « concret » pour en faire un être responsable, c'est-à-dire capable « de réponse »Ibid, ..

Cette opposition entre individu et personne, assez répandue au début des années 1930, est donc à la fois un jugement sur la situation et un projet pour la modifier. Ce projet pourrait se formuler de la manière suivante. Le bourgeois, cet être incapable d'élévation spirituelle a, par ses visées égoïstes, inversé l'ordre des valeurs mettant ainsi en péril les possibilités d'épanouissement de la personne et de la civilisation occidentale. Pour mettre un terme à la crise de notre civilisation, la transformation des structures sociales et économiques doit inévitablement s'accompagner d'une révolution spirituelle. Dès , Jacques Maritain soutient cette Primauté du spirituel. À sa suite, des revues comme la Jeune Droite, lOrdre Nouveau et Esprit reprennent cette exigence. Ainsi, en , l'un des premiers manifestes de l'Ordre Nouveau lance ce slogan promis à un succès durable : « Spirituel d'abord, économique, ensuite, politique à leur service ». Emmanuel Mounier écrit quelque temps plus tard : Cité par Jean-Marie Domenach, Les principes du choix politiques, Esprit, 18, 174 (décembre 1950), ..

Selon ces jeunes intellectuels français, redonner la « primauté à la personne », c'est retrouver la voie de la vraie hiérarchie des valeurs ; c'est réunir ce que le monde moderne a eu tendance à séparer. Cette volonté est surtout le souci de la revue Esprit et, dans une moindre mesure, celui de l'Ordre nouveau, revues qui possèdent quelques collaborateurs communs. Toutefois, puisqu'il n'est personne pour croire que cette nouvelle civilisation s'édifiera seulement à coup d'idéal, on a aussi pensé à organiser ce qui relève du matériel sur une base concrète qui puisse permettre d'atteindre la réalisation de cet objectif. Il faut savoir que pour cette génération, Proudhon sera, en ce qui a trait à l'organisation de la dimension matérielle, ce que Charles Péguy représenta pour la dimension spirituelle. Esprit, qui est avant tout Emmanuel Mounier, approfondit surtout la réalité de la personne alors que l'Ordre Nouveau s'attache plutôt, en s'inspirant plus directement de Proudhon, à définir le cadre organisationnel qui va permettre à l'humanité nouvelle d'émerger.

Nébuleuse de groupements Le personnalisme se constitue en France dans les années - avec l'apparition d'une nébuleuse de groupes et de revues que l'historiographie du rassemble sous le terme de non-conformistes des années 1930, en se référant à l'ouvrage éponyme de Jean-Louis Loubet del Bayle.

Au sein de cette mouvance, animée par de jeunes intellectuels qui ont la volonté de situer leur « engagement » en marge des mouvements d'idées établis, on peut distinguer trois courants : Tout d'abord, celui de la revue Esprit qui se crée à partir de autour d'Emmanuel Mounier (avec Georges Izard et Denis de Rougemont, Jean Lacroix), et auquel on tend parfois aujourd'hui à réduire le personnalisme des années 1930. Le second courant est celui de L'Ordre nouveau, qui s'organise sous l'impulsion d'Alexandre Marc à partir d'une base théorique fondée particulièrement sur la réflexion de Robert Aron, de Denis de Rougemont et d'Arnaud Dandieu, l'œuvre de ce dernier étant brutalement interrompue par sa mort en . Le « personnalisme gascon », à l'initiative de Bernard Charbonneau et Jacques Ellul, identifié par Patrick Chastenet comme courant fondateur de l'écologie politique...