Le Tiers livre des faits et dits Héroïques du noble Pantagruel : composés par M. François Rabelais, Docteur en Médecine, et Calloier des Iles d'Hyeres. est un roman de François Rabelais paru en 1546 avec une dédicace à Marguerite de Navarre.
Condamné par la Sorbonne, à l’égal de Pantagruel et de Gargantua, il est cependant protégé par un privilège royal. À la fois comique et rempli d'érudition, il se focalise principalement sur les doutes et les craintes de Panurge en matière de mariage.
Contexte éditorial L'ouvrage paraît une première fois en 1546 sous le nom de François Rabelais, par différence avec ses deux précédents romans parus avec le pseudonyme d'Alcofribas Nasier. L'écrivain se présente comme . Cette allusion aux îles d'Hyères évoque possiblement le voyage de Jean Thenaud, un ami de Rabelais qui y fit une escale et décrit dans le récit de son périple les . Ce titre, repris dans la première version du Quart Livre de 1548, disparaît dans l'édition révisée du Tiers Livre publiée en 1552 par Michel Fezandat, soit en raison du rôle politique joué dorénavant par ces terres transformées en marquisat fortifié, soit en raison d'une relecture des Argonautiques d'Apollonios de Rhodes, qui fait passer les héros par cet archipel.
En 1543, la Faculté de théologie de la Sorbonne condamne Gargantua et Pantagruel, alors réédités à Lyon. La censure se confirme avec le catalogue des livres prohibés de 1544, qui obtient la reconnaissance officielle l’année suivante par un édit du roi et un arrêt du parlement. Cette menace explique que Rabelais cherche à protéger sa nouvelle œuvre et sollicite un privilège, obtenu et daté du , valable pour une durée de six ans et protégeant l'ensemble de la geste pantagruélique. Accusant les imprimeurs d'être responsables de la dénaturation du texte, ce privilège prouve le soutien que la cour apporte à l'écrivain.
La dédicace à Marguerite de Navarre, si elle revêt un caractère surprenant en raison de la ridiculisation des femmes dans le roman, témoigne non seulement de la courtoisie d'un lettré à l’égard d'une protectrice mais aussi des affinités intellectuelles entre ces deux écrivains, comme la condamnation du mariage clandestin suggéré dans l'Heptameron. Le dizain, qui la convie de manière quelque peu impertinente à quitter son extase mystique pour lire les aventures pantagruéliques, est à remettre dans le contexte de la montée des tensions religieuses et de la persécution des évangéliques, la dédicataire, auteure d'une poésie spirituelle, étant invitée à ne pas rester en retrait des affaires publiques.
Résumé Le désendettement de Panurge vignette|Rabelais en compagnie de Diogène dans son tonneau. Le prologue met en scène la figure de Diogène, le philosophe cynique dont la sagesse est en apparence dérisoire. Initiant le récit en s'adressant aux , le narrateur pose une question rhétorique suivie d'un commentaire tautologique : . Les premiers paragraphes mettent ainsi en place un style ironique qui se caractérise par une indécision sémantique et un goût pour la digression. Ils installent une ambivalence discursive, une mise en doute du sens qui traverse l'ensemble du roman.
Après avoir loué la célébrité de Diogène, Rabelais raconte comment ce dernier réagit face au siège de Corinthe par les troupes de Philippe de Macédoine. Alors que l'ensemble de la cité se mobilise, renforce les fortifications et se prépare au combat, il décide, excité par leur fébrilité collective, de rouler son tonneau depuis une colline et de l'y remonter à la matière de Sisyphe, ce qu'il justifie par la nécessite de ne pas paraître fainéant devant l'effort généralRabelais réutilise et amplifie une anecdote de Lucien de Samosate dans Sur la manière d'écrire l'histoire reprise par Guillaume Budé dans la dédicace de ses Annotations aux Pandectes.. Le narrateur loue brièvement la discipline et la paix qu'apporte l'ordre militaire, la part de beauté que possède la guerre, ce qui peut s'interpréter comme un soutien à la politique royale, aux évangéliques persécutés, voire aux deux, avant d'affirmer vouloir remuer son , c'est-à dire de boire et d'écrire. Il espère ne courroucer personne, contrairement à Ptolémée fils de Lagus, qui irrita les Égyptiens en croyant leur plaire par la présentation d'un chameau de Bactriane et d'un esclave bigarré, ce qui choquait leur sens de l'harmonie. Il conclut en précisant qu'il écrit pour les et non pour les juges, les docteurs, les faux dévots et autres cafards qu'il envoie au diable. Le prologue dans lequel l’écrivain s'identifie à Diogène adopte une structure circulaire par laquelle alternent les thèmes du combat et du vin.
Pantagruel, après avoir conquis le pays de Dipsodie, y envoie , sans compter les femmes et les enfants, issus de son royaume d'Utopie, ce qui achève la guerre évoquée dans Pantagruel. Le récit dénonce ensuite les conquérants tyranniques et démovores, c'est-à-dire mangeurs de peuple, avant de louer les souverains justes et bienveillants à l'égard de leurs nouveaux sujets. Destinée à asseoir l’autorité du vainqueur, l'apologie de la colonisation semble contredire les idéaux pacifistes exprimés dans les deux premiers romans, même si elle reste conditionnée à une politique équitable, au consentement des colons et des colonisés, et vient en riposte après l’agression des Dipsodes. Les humanistes ne connaissent pas la réalité douloureuse d'un transfert de population, dissertant comme dans ce passage d'après les Anciens.
Pantagruel donne la châtellenie de Samilgondin à Panurge, qui dilapide ses richesses en de joyeux banquetsLa châtellenie de Samilgondin était confiée à Alcofrybas dans le chapitre XXVIII du Pantagruel, et, devant le géant qui l’avise placidement des risques de sa conduite, il se vante d'abord de sa prodigalité en avançant d'abord des sophismes. Il affirme être un excellent intendant et respecter les vertus cardinales : la prudence, parce que personne ne sait ce qui se passera demain ; la justice, parce qu'il redistribue sa fortune et vend à bon marché ; la force puisque des quantités d'arbres sont abattues pour les festins et la tempérance, car « mangeant son blé en herbe », il s'apparente aux ermites qui vivent de salades et de racinesJeu de mots entre le sens figuré de l'expression, qui signifie user de son bien avant l'heure, et le blé encore immature avec lequel se prépare la sauce verte que Panurge loue dans ce passage.. Alors que son interlocuteur écarte ses paralogismes et lui demande quand il sera quitte, Panurge se livre à un éloge paradoxal des dettes, soutenant qu'elles profitent aussi bien au créancier qu'au débiteur par les liens d'obligations réciproques qu'elles engendrent, témoignant d'une solidarité nécessaire aussi bien au sein de la communauté humaine qu'entre les astres ou à l'échelle du corps humain. Un monde sans dette signifierait absence de connexion entre les planètes, de circulation entre les éléments et les parties du corps, d'échange et de confiance entre les individus, tandis que le contraire irait dans le sens de l'harmonie universelle. Le boniment du mauvais payeur s'est amplifié et exalte l'idée selon laquelle chacun et chaque chose se trouve comme un élément partenaire d'une relation. Si Pantagruel réprouve les endettements sans mesure et invite à ne rien devoir excepté l’amour et la dilection mutuelle comme l'exhorte saint Paul, il ne réfute pas la totalité de ce discours aux accents généreux mais plutôt la filouterie des emprunteurs qui jamais ne remboursent, comme ce roublard de Panurge dont il éponge les dettes pour qu'il prenne un nouveau départ. Étant quitte, autrement dit libéré de ses dettes, ce dernier prédit qu'il mourra de ses pets, allusion à un mot d'esprit prononcé alors à l'occasion d'une flatulence (), usage également relevé dans une facétie du Pogge.
Prédire le mariage Des livres et des rêves Panurge se demande pourquoi les nouveaux mariés sont exemptés de la participation à la guerre, de la même manière que les viticulteurs et les bâtisseurs. Pantagruel suppose que cette loi, issue du Deutéronome, permet au couple de profiter de leur union et de pouvoir perpétuer leur nom en cas de mort du soldat sur le champ de bataille. vignette|Panurge rêve d'être encorné par sa femme. Eau-forte d'Émile Boivin Le lendemain de cette conversation, Panurge se perce l’oreille et y accroche un anneau dans lequel est enchâssé une puce« Avoir puce en l'oreille » est une expression qui signifie ressentir vivement des désirs sexuels que Panurge exprime publiquement en prenant l’image au premier degré., tout en attachant des lunettes à son bonnet et en se vêtant d’une grossière robe de bure dépourvue de braguette. Par cet accoutrement étrange, il affiche le désir de se marier. Il affirme que son habit ressemble à une toge, qui marque le temps de la paix, et soutient l’idée que la braguette est la première pièce de l’équipement militaire, puisqu’elle protège les organes sexuels, donc les générations futures, de même que les gousses, les gaines et les noyaux préservent la descendance du règne végétal. Rappelant quelle fut la première partie du corps que l’homme prit soin de couvrir d’après la Genèse, il poursuit sur ce thème grivois. La justification de Panurge entérine le caractère paradoxal de ce personnage, qui choisit un costume étranger aux codes amoureux et transgresse les normes tout en prétendant les suivre, scandalisant moins par son message que par la forme de son expressionAnne-Pascale Pouey-Mounou, « Les paradoxes de l’« idiot » : liberté, « particularité », scandale chez Érasme et dans le Tiers Livre », Les Dossiers du Grihl, 2013-01 | 2013, mis en ligne le 08 mars 2013, consulté le 02 novembre 2019, ; DOI : 10.4000/dossiersgrihl.5703, Lire en ligne.
Il sollicite ensuite l’avis de son compagnon sur son projet de mariage, et objecte aussitôt sur les risques de cette entreprise, avant d’avancer d’autres arguments en faveur de son souhait, qu’il ne manque pas de réfuter par les craintes de l’échec, Pantagruel se contentant d’acquiescer. Lorsqu’il lui reproche ces réponses qui ne sont que l’écho de ses réflexions, ce dernier rétorque que son projet repose sur de si nombreuses hypothèses et incertitudes, qu'il convient plutôt d’arrêter son choix et de s’en remettre aux .
Pantagruel propose cependant de l'aider à prendre une décision en recourant à la bibliomancie avec la poésie virgilienne, alléguant que des prédictions avérées furent produites avec Homère et Virgile. Après avoir opposé cette méthode divinatoire au jet de dés, qui ne laisse qu’un choix limité de possibles et d’interprétations, il invite Panurge à ouvrir un livre et à poser son ongle au hasard. Ce dernier désigne successivement trois vers tirés des Bucoliques et de l’Énéide, que Pantagruel lit d’une manière défavorable, annonçant qu’il sera cocu, battu et volé, tandis que Panurge les interprète à son avantage, comme il ne va cesser de le faire.
Après ce premier échec, les deux comparses se tournent vers l’oniromancie, la divination par les songes. D’après le géant et selon une théorie de l’époque d’inspiration platonicienne, l’âme se détache du corps pendant le sommeil, rejoint son origine divine et intellectuelle, rapportant au réveil une connaissance prothétique déformée par l’imperfection des sens. Contrairement à ce qu'il escomptait, Panurge est invité de ne pas manger la veille du rêve prophétique, bien que Pantagruel se prononce également contre les jeûnes excessifs que certains vantent pour accéder aux connaissances spirituelles.