L’an mille ou an mil désigne l'an 1000 de l'ère chrétienne.
La période voit la géopolitique occidentale et orientale en mouvement à la suite des guerres et des invasions. Ces dernières favorisent, à cette époque, les échanges de savoir et font évoluer les niveaux techniques et culturels. Dans le domaine de l'art, les prémices de l'art roman arrivent dans les édifices religieux. Les premiers monastères clunisiens apparaissent ; ils étendront leur influence importante sur les terres chrétiennes.
L'an mille correspond à la renaissance ottonienne en Occident, à l'apogée de l'âge d'or de la culture arabo-musulmane qui s'étend sur trois continents, et qui se transmettra plus tard à l'Occident à travers notamment les traductions latines du . En Chine, c'est le début de la dynastie Song qui ouvre une période de prospérité.
L’Occident de l’an mille
Recompositions géographiques et politiques en Europe Au , l'Europe est divisée en principautés, très autonomes vis-à-vis des pouvoirs centraux. Les princes nommant directement leurs évêques, la papauté tout comme les couronnes royales et impériales sont bien moins puissantes. Le pouvoir à la tête du Saint-Empire se renforce avec le sacre d'Otton en 936. Signe d'une réaffirmation de la présence royale : les décisions législatives se multiplient par cinq au cours de son règne. La royauté demeure élective, mais Otton arrive à faire passer le pouvoir à son fils puis à son petit-fils.
De fait, les rois et le pape ont des intérêts convergents et s'allient pour récréer des entités politiques et religieuses centralisées.
Le pape Jean XII mène à bien une réforme religieuse ainsi qu'une vigoureuse politique d'expansion territoriale. Contre le roi d'Italie, Bérenger, il demande l'aide d'Otton , roi de Germanie et héritier de droits sur l'Italie par son mariage avec Adélaïde de Bourgogne. Jean XII le couronne empereur le . En échange, après moult négociations, Otton accorde le Privilegium Ottonianum, confirmation de la Donation de Pépin : l'Empereur reconnaît les États pontificaux (étendus jusqu'aux régions byzantines) en échange d'un serment de fidélité du pape, librement élu, aux représentants impériaux.
La mainmise d'Otton gêne cependant Jean XII, qui noue des contacts avec Adalbert, fils de Béranger, ainsi qu'avec Byzance : il reprend la tradition, abandonnée dès Adrien (772–795), de dater ses actes à partir des années de règne des empereurs byzantins. Furieux, Otton revient à Rome et Jean doit s'enfuir. L'Empereur convoque un synode qui juge le pape coupable d'apostasie, d'homicide, de parjure et d'inceste. Il le dépose le , ce qui constitue une nouveauté pour une assemblée d'évêques. Jean XII est remplacé par un laïc, le protoscriniaire, qui prend le nom de Léon VIII. Otton modifie son privilège : désormais, l'élection pontificale doit être sanctionnée par l'approbation impériale.
C'est ainsi que les Ottoniens font élire en 999 un de leurs proches : Gerbert d'Aurillac, futur Sylvestre II précepteur du fils d'Otton II (Otton III). Celui-ci favorise la création d'États structurés : il a influé sur l'élection d'Hugues Capet, puis créé les couronnes de Hongrie et de Pologne.
Durant la seconde moitié du , les Normands partent simultanément à la conquête de l'Angleterre et à la conquête de l'Italie du Sud.
Effets bénéfiques paradoxaux des pillages Accélération de la mutation de l’économie agraire
Sous le règne des premiers carolingiens, la structure de la société agricole s'est transformée. Les domaines fonciers francs dérivés de l'Antiquité utilisaient des esclaves comme main-d'œuvre. Ces derniers, non intéressés au rendement, sont peu productifs et sont coûteux en saison morte. Quand vient la paix, nombreux sont les hommes libres qui choisissent de poser les armes pour le travail de la terre plus rentable. Ceux-ci confient leur sécurité à un protecteur contre ravitaillement de ses troupes ou de sa maison. Certains arrivent à conserver leur indépendance, mais la plupart cèdent leur terre à leur protecteur et deviennent exploitants d'une tenure (ou manse) pour le compte de ce dernierPhilippe Norel, L'invention du marché, Seuil 2004, . Dans le sens inverse, les esclaves sont émancipés en serfs et deviennent plus rentables (cette évolution se fait d'autant mieux que l'Église condamne l'esclavagisme). La différence entre paysans libres et ceux qui ne le sont pas s'atténue. L'introduction du denier d'argent est un progrès énorme : le paysan peut alors vendre des surplus, il devient intéressant de produire plus que ce qui suffit pour survivre (après avoir reversé la partie de la production due au seigneur). La diffusion de la monnaie est une puissante motivation pour augmenter la production dans le domaine agricole que ce soit par l'extension de la surface exploitée ou par l'amélioration technique. Avec cette évolution, les paysans libres ont une productivité bien supérieure aux esclaves qui n'ont aucun intérêt à produire plus. Les grandes invasions vont chasser les paysans serviles des exploitations pillées, ils se réinstallent à leur compte en défrichant leurs propres parcelles, ou se mettent sous la protection d'un seigneur : au total les invasions vont accélérer le processus de mutation du monde agricole, qui devient plus porté sur la productivité afin de dégager des surplus vendables. Il en résulte de nombreux défrichages et des progrès techniques qui se traduisent par une forte croissance démographique. D'autre part, l'augmentation des surplus agricoles va permettre d'augmenter les capacités d'élevage et de produire plus de richesses et une alimentation plus variée ce qui a aussi un impact sur la croissance démographiqueFabrice Mazerolle, Histoire des faits et des idées économiques, page 21 Cours HPE.
Vikings et mutation de l’économie marchande
Enfin, l'activité de pillage et de piraterie des Vikings se double d'une activité marchande qui devient peu à peu prépondérante. D'une part ils doivent écouler leur butin, et ils frappent de la monnaie à partir des métaux précieux qui étaient thésaurisés dans les biens religieux pillés, ce numéraire qui est réinjecté dans l'économie est comme nous l'avons vu précédemment un catalyseur de premier plan à la mutation économique en cours. D'autre part, leur avance technologique maritime leur permet de transporter des marchandises sur longue distance. Ils créent de nombreux comptoirs sur les côtes européennes, jusqu'en Méditerranée et commercent jusqu'à Byzance dynamisant ainsi considérablement les échanges et l'économie. Après avoir notablement désorganisé les échanges commerciaux, ils contribuent à la création de villes commerçantes et artisanales comme York ou Dublin directement ou indirectement en dynamisant le commerce des villes côtières et en faisant fuir des paysans vers des centres fortifiés. Ce faisant, ils se sédentarisent comme en Normandie ou en Northumbrie. Enfin, leur savoir-faire en construction navale est reconnu et utilisé par les européens du nord qui développent aussi leur flotte.
Au total, si au les pillages des Vikings ont notablement ralenti l'économie, il devient plus rentable pour eux de s'installer sur un territoire, recevoir un tribut contre la tranquillité des populations et commercer plutôt que guerroyer dès le Michel Balard, Jean-Philippe Genet et Michel Rouche, Le Moyen Âge en Occident, Hachette 2003, p. 89. C'est ainsi que Alfred le Grand ayant vaincu les Danois leur laisse le nord est de l'Angleterre (Danelaw) en 897 ou que Charles le Simple accorde la Normandie à Rollon en 911. Ils sont christianisés, s'intègrent de fait à l'occident féodal et en deviennent des éléments moteurs.
Les fausses terreurs
Les Terreurs ou Peurs de l'an mille sont un mythe de la Renaissance du , façonné sur la base d'une chronologie de Sigebert de Gembloux (). En 1602, le cardinal Baronio ouvre le volume de ses Annales ecclésiastiques ainsi : Cardinal Baronius, Annales ecclesiastices a Christo nato ad annum 1198, éd. Mansi, Lucques, 1738-1759, rééd. Bar-le-Duc, 1869, t. XI, Anno 1001, cité par Pierre Riché, Les Grandeurs de l'an mille, Bartillat, p. 13.
La croyance en les Terreurs de l'an mille a été reprise au moment de la confiscation des biens du clergé au début de la Révolution pour faire croire que les soi-disant paniques de l'an mille devant la fin du monde toute proche avaient été orchestrées par les prêtres et les moines pour convaincre les fidèles de se laver de leurs péchés, mais surtout de se débarrasser de leurs biens terrestres par de larges dons aux monastères. Il devenait ainsi légitime de rendre tous ces biens fonciers au peuple qui en avait été dépossédé par une ignoble supercherieJacques Heers, Le Moyen Âge, une imposture, Tempus, p. 282-283. Le mythe est repris par les historiens de l'époque romantique au , dont Jules Michelet dans le premier chapitre de son livre IV de lHistoire de FrancePierre Riché, Les Grandeurs de l'an mille, Bartillat, p. 14.
Il s'agissait d'expliquer que les chrétiens occidentaux étaient terrifiés par le passage de l'an mille à la suite duquel Satan pourrait surgir de l'abîme et provoquer la fin du monde. Le christianisme est une religion eschatologique à travers laquelle les hommes doivent se comporter idéalement durant la vie terrestre (notion d'exemplum) pour espérer avoir leur Salut éternel avant quoi ils seront tous soumis au Jugement dernier. Cette croyance est très présente tout au long du Moyen Âge et en particulier aux , période durant laquelle l'Église est encore très ritualisée et sacrée. Néanmoins, il ne faut pas confondre l'eschatologie et le millénarisme : c'est-à-dire craindre la fin du monde après les mille années de l'incarnation du ChristD. Barthélemy (1990), p. 53.. Pourquoi ?
Tout part de l'''Apocalypse selon Jean qui, à l'origine, menace du retour de Satan mille ans après l'incarnation du Christ :
Déjà au , saint Augustin interprète le millénarisme comme une allégorie spirituelle à travers laquelle le nombre « mille » ne signifie finalement qu'une longue durée non déterminée numériquement (Cité de Dieu). Quelques années plus tard, le concile d'Éphèse (431) décide de condamner officiellement la conception littérale du millénium. À partir de la fin du , l'intérêt que portent les clercs pour l'Apocalypse est marqué par la diffusion de Commentaires à travers tout l'Occident (Apocalypse de Valladolid, de Saint-Sever…). Cependant, l'Église maîtrise le mouvement millénaristeJ. Berlioz, « Les Terreurs de l'an mil ont-elles vraiment existé ? », L'Histoire, 138, 1990, p. 16..
Ce sont les analyses des sources, exclusivement ecclésiastiques, qui peuvent provoquer des contresens. « L'énormité des péchés accumulés depuis des siècles par les hommes », soulignent les chroniqueurs, laisse croire que le monde court à sa perte, que le temps de la fin est venu. L'un d'eux, Raoul Glaber, est, encore une fois, une des rares sources sur la période. Il rédige ses Histoires vers 1045-1048, soit une quinzaine d'années après le millénaire de la Passion (1033) :
En fait le moine bourguignon décrit la situation plusieurs années après dans une dimension encore une fois eschatologique fidèle à lApocalypse. Celle-ci a pour but d'interpréter l'action de Dieu (les prodiges) qui doit être vue comme des avertissements envers les hommes pour que ces derniers fassent acte de pénitence. Ces signes sont attentivement relevés par les clercs. D'abord les incendies (Sainte-Croix d'Orléans en 989, les faubourgs de Tours en 997, Notre-Dame de Chartres en 1020, l'abbaye de Fleury en 1026…), les dérèglements de la nature (séisme, sécheresse, comète, famine), l'invasion des Païens (les Sarrasins vainqueurs de Otton II en 982) et enfin la prolifération d'hérétiques conduits par des femmes et des paysans (Orléans en 1022, Milan en 1027). Il ajoute :