Alain Daniélou - aussi appelé suivant son nom indien Shiva Sharan, le protégé de Shiva, littéralement « shiva-refuge », né le à Neuilly-sur-Seine (France) et mort le à Lonay (Suisse), est un indianiste et musicologue français.

Biographie

Enfance

Il est le fils de Charles Daniélou, homme politique breton, radical, maire de Locronan et plusieurs fois ministre, ami d'Aristide Briand, plutôt anticlérical. Sa mère Madeleine, appartenait à une vieille famille normandeGénéalogie de Madeleine Daniélou, et fut la fondatrice des institutions Sainte-Marie et d'une université libre de jeunes filles. Son frère Jean fut créé cardinal par le pape Paul VI. Alain, quant à lui, se tournera vers l'hindouisme. Il dit être . voulant dire par là qu'il ne se sent pas appartenir à son milieu — dans lequel il considère être né par hasard — et qu'il se sent étranger à son milieu d'origine, et ce d'autant plus qu'il est homosexuel.. De santé fragile, Daniélou n'est pas ou peu scolarisé et suit une formation d'autodidacte complétée par un séjour dans un collège américain en 1926 : le St. John's College à Annapolis dans le Maryland. Cette première expérience à l'étranger lui plait et il est bien intégré sur le campus où il passe pour le jeune Français artiste qui compose des poèmes, dessine, peint... Il en retire aussi un goût pour la langue anglaise qu'il traduira, et dans laquelle il traduira plus tard différents ouvrages classiques indiens comme Le roman de l'anneau(Silappatikaram), sous le titre The Ankle bracelet.

La musique Daniélou reçoit une excellente éducation musicale, débutant dès l'âge de douze ans l'étude du piano. En tant qu'autodidacte pour cet instrument, il a une approche singulière de la musique, qui le situe tout de suite dans une interprétation personnelle des compositions : .. Plus tard il étudie le chant avec le chanteur lyrique Charles Panzéra, et la composition avec Max d'OlloneLe 11/08/1948 Alain Daniélou écrit à M. Liesenfeld pour le remercier de son arrangement musical du Jana Gana Mana, l'hymne national indien : « J'ai été ravi de votre arrangement et (...) je vous suis très reconnaissant de nous avoir aidés avec tant d'amabilité et de compréhension. M. Max d'Olonne a lui aussi trouvé votre arrangement extrêmement bien réussi . » Plus loin, dans le même courrier, Daniélou mentionne de la signature de cette version : « Je voulais aussi vous demander si vous désirez que votre nom apparaisse — et avec quelle formule exacte — au cas où nous imprimerions quelques copies de votre arrangement. Comme je vous l'ai peut être dit, Max d'Olonne et moi ne figureront pas et notre arrangement paraît sous un nom fictif. » Ce témoignage nous éclaire sur la collaboration de Daniélou et D'Olonne pour ce projet d'envergure et explique pourquoi il est si difficile de trouver une trace de ces arrangements non signés : « Ceci a naturellement un avantage du point de vue des susceptibilités nationales et aussi je crois pour la facilité de l'utilisation de l'arrangement. » (Correspondance inédite).. Il s'intéresse également très tôt aux musiques extra-européennes et reçoit, en 1929, une bourse pour l'étude de la musique traditionnelle algérienne.

De 1927 à 1932, il fréquente l'intelligentsia parisienne : Jean Cocteau, Max Jacob, Serge de Diaghilev, Igor Stravinsky, Henri Sauguet, Nicolas Nabokov et bien d'autres. De ces années, Jean Marais témoigne : Interview du 28/11/1987 avec Brigitte Delanoy, dans l'émission « Le Bon Plaisir... d'Alain Daniélou », France Culture. , à l'occasion des quatre-vingts ans..

L'Inde Dès 1932, il fait de nombreux séjours en Inde, se liant avec Rabîndranâth Tagore qui lui propose de devenir directeur du département musical de son école de Santiniketan. Cette rencontre est une première porte vers le monde lettré indien.. Daniélou gardera un lien avec le poète ; il adapta plusieurs de ses mélodies pour le piano, et traduisit ces mêmes chants du bengali en français et en anglaisPoèmes chantés de Rabindranath Tagore..

Bénarès En 1937, il s'installe à Vârânasî où il étudie la vînâ, six ans durant, avec le guru Shivendranâth Basu, mais aussi le sanskrit ainsi que le hindî, langue qu'il maîtrisera parfaitement. C'est dans le palais Rewan Kôthi que Daniélou commence son apprentissage approfondi de l'Inde. Bâti sur les ghat au bord du Gange, ce palais ancien est à louer pour une somme modique. Alain et son compagnon Raymond Burnier le louent, pensant d'abord à un court séjour. En fait, ils y resteront plus de quinze ans.. Cette installation leur apparaît comme une évidence. Daniélou évoquera plus tard l'effet de la ville sacrée sur le voyageur de passage :

Cette installation inopinée à Vârânasî marque le début, dans de nombreux domaines, d'une formation à l'indienne selon l'approche traditionnelle : . vignette|Le palais Rewan Kothi, sur le Rewa Ghat à Varanasi. L'apprentissage de la vînâ est long et difficile, et il implique une disponibilité et souplesse : il faut se rendre chez le maître au moment propice de la journée ou de la nuit à laquelle le râga appris doit être joué, mais aussi accepter de travailler sans relâche et sans auditeurs. Ainsi Daniélou rapporte-t-il dans ses mémoires que Shivendranâth Basu lui aurait intimé l'ordre de ne pas jouer devant lui : .. Ce n'est qu'au bout de deux ans qu'il sera autorisé à jouer devant le maître. Parallèlement, l'apprentissage du hindi devient le quotidien de Daniélou qui s'interdit de parler une autre langue dans le palais de Rewan Kothi, où lui et Raymond Burnier habitent..

En 1945, il est nommé directeur adjoint du Collège de Musique de l'université hindoue de Bénarès. Il commence alors à collecter des copies de manuscrits sanskrits sur la théorie musicale, une collection aujourd'hui hébergée par la Fondation Giorgio Cini à Venise. Une importante correspondance avec le Visva Bharati, université créée par Tagore, atteste de ces travaux de notation, de théorie musicale et d'harmonisation des chansons du poète.

C'est à Bénarès aussi qu'il fait la connaissance du samnyâsin Swami Karpatri qui lui fait découvrir l'hindouisme shivaïte. Cet enseignement capital a influencé ses œuvres majeures telles que Mythes et dieux de l'Inde, La fantaisie des dieux et l'aventure humaine, ou encore Les quatre sens de la vie. vignette| (Bhubaneswar, Inde). Photographie de Raymond Burnier. Il fait aussi plusieurs voyages à Khajurâho, Bhûvaneshwar, Konârak, en compagnie de son compagnon photographe suisse Raymond Burnier, pour enrichir sa connaissance de l'architecture et de la sculpture indiennes médiévales, voyages au cours desquels il amasse une importante documentation iconographique. Cette documentation donnera lieu à différents ouvrages tels que Visages de l'Inde médiévale, Le Temple hindou, L'érotisme divinisé ou encore L'inde traditionnelle.

Sympathisant des indépendantistes indiens, les combattants pour la liberté, il fréquente la famille Nehru.

Madras / Chennai Après dix-sept années passées à Bénarès, il s'installe à Madras en 1954 et occupe durant deux ans le poste de directeur de la bibliothèque de manuscrits et des éditions sanskrites d'Adyar. Deux ans plus tard, il intègre le département d'indologie de l'Institut français de Pondichéry et de l'École française d'Extrême-Orient. Il se procure alors l'un des premiers magnétophones Nagra à manivelle et commence une collecte des musiques traditionnelles en Inde mais aussi au Cambodge, au Laos, en Iran, en Afghanistan, au Japon. Il fait bientôt paraître la première anthologie de musique classique indienne où figure, en particulier, Ravi Shankar et Ali Akbar Khan en duo.

Retour en Europe Dans les années 1960, il rentre en Europe et fonde les Instituts de musique comparée de Berlin (1963) et de Venise (1969). Il organise des concerts pour faire découvrir au public occidental les grands musiciens de l'Asie et publie, sous l'égide de l'Unesco, des collections de disques de musiques traditionnelles . C'est grâce à lui que l'on découvre en Occident le kathakali. Il rédige aussi des ouvrages de référence comme Mythes et Dieux de l'Inde, Le Polythéisme hindou, Les Quatre Sens de la Vie, Musique de l'Inde du Nord, Sémantique musicale, Visages de l'Inde Médiévale, Le Temple hindou, La Sculpture érotique hindoue, L'Érotisme divinisé, une histoire de l'Inde et un livre sur le yoga, touchant à tous les aspects de la vie indienne.

Il est aussi consultant pour la musique sur le documentaire Inde, terre mère de Roberto Rossellini et le film Le Fleuve de Jean Renoir dont l'action se situe en Inde.

Officier de la Légion d'honneur, officier de l'ordre national du Mérite et commandeur des Arts et des Lettres, Daniélou reçoit aussi en 1981 des mains de Yehudi Menuhin le prix CIM-UNESCO de la Musique, puis en 1987, la médaille Kathmandu de l'Unesco. Le , une soirée de gala est organisée à l'Espace Cardin en l'honneur de ses quatre-vingts ans, avec la participation exceptionnelle de Mady Mesplé. En 1991, l'Académie nationale indienne de musique et danse le nomme membre associé. Il meurt à Lonay (Suisse) le Dictionnaire des orientalistes de langue française, François Pouillon Dictionnaire des Musiciens: (Les Dictionnaires d'Universalis), Encyclopaedia Universalis Grove music online Obituary in The Independent. co.uk, James Kirkup, Friday 4 February 1994.

Son œuvre est traduite en douze langues dans plus de dix-huit pays.

Polémique Les considérations de Daniélou sur la tradition hindoue seraient en désaccord avec ce que la communauté des indianistes considère comme établi. Ainsi, Daniélou critique une conception assez répandue de la réincarnation basée sur l’idée d’un moi transmigrant, liée à des théories ésotériques occidentales modernes plus qu'à l’héritage indien, dans lequel le sujet de la réincarnation — indissociable de la question du karma — s'avère particulièrement complexe et varie selon les différents courants (premières upanishad, bouddhisme, hindouisme classique et post-classique)Alain Daniélou, Approche de l'hindouisme, , éd. Kaïlash.. Il affirme ainsi : Alain Daniélou, Le Destin du Monde, troisième partie "la tradition Shïvaite", page 124.

D'une manière générale, Daniélou adhère à la doctrine indienne des cycles de progression et de régression, ce qui le conduit à refuser les dates généralement admises par tous les autres indianistes. Ses datations sont généralement beaucoup plus anciennes qu'habituellement et parfois il place les périodes de la civilisation hindoue à des dates si reculées, qu'il n'y a plus aucun vestige archéologique qui puisse attester ses affirmations. Pour Daniélou, le progrès n’est pas un phénomène continu et l’histoire de l’homme ne présente pas une évolution régulière, mais plutôt une dynamique d’alternances — c’est-à-dire de développements et de régressions — qui permet de penser que les civilisations dites « primitives » puissent avoir eu une splendeur culturelle même supérieure aux expressions les plus hautes de notre civilisationAlain Daniélou, La Fantaisie des dieux et l’aventure humaine, 1966, ..