La Tragédie algérienne est un ouvrage de l'intellectuel français Raymond Aron paru en juin 1957 aux éditions Plon dans la collection « Tribune libre », lancée à cette occasion. Il s'agit d'un court pamphlet politique reprenant deux textes où Aron, actant l'échec du gouvernement français à résoudre la guerre civile qui a éclaté fin 1954, soutient l'indépendance de l'Algérie.
Ce point de vue, original en 1957 pour un homme de droite, vaut à Aron d'être largement critiqué par sa famille politique, qui l'accuse de défaitisme. Des personnalités de gauche favorables à l'Algérie française le critiquent également, tel Jacques Soustelle qui lui répond peu après dans la même collection.
Si La Tragédie algérienne n'a pas de conséquence directe sur le plan politique, elle contribue à installer la question algérienne au premier plan du débat intellectuel de l'époque.
Contexte d'écriture et de publication La guerre d'Algérie, un conflit colonial En 1957, l'Algérie était française depuis plus de 125 ans — la conquête avait débuté en 1830. L'Algérie française avait la particularité d'être une des rares colonies de peuplement de l'empire colonial français ; au début des années 1950, un huitième de la population était ainsi issue de l'immigration française. Ces Français d'Algérie (auxquels les Juifs algériens et les nombreux Européens étrangers avaient été assimilés) disposaient de droits politiques étendus auxquels n'avaient pas accès la majorité musulmane de la population. Au fil des années, différents projets visant à rapprocher la situation légales des deux populations avaient échoué, entérinant une ségrégation qui devenait insupportable pour de nombreux Algériens musulmans.
Le , le Front de Libération Nationale, une jeune organisation indépendantiste, déclenche une série d'attentat (la Toussaint Rouge) qui marque le début de la guerre d'indépendance. Le gouvernement Mendès France, qui venait de résoudre la guerre d'Indochine en accordant l'indépendance aux différentes composantes de l'Indochine, et avait entamé le processus d'autonomisation de la Tunisie et du Maroc, ne désire pas accéder à cette revendication d'indépendance.
Le , le gouvernement Faure obtient très largement par vote des pouvoirs spéciaux pour officiellement rétablir l'ordre en Algérie ; la lutte armée contre le FLN est associée à des propositions de mesures pour apaiser les tensions entre les communautés (création de nouveaux départements, dissolution de l'assemblée algérienne, accès pour les musulmans à la fonction publique, etc.). Ces propositions sont cependant rejetées par le FLN, qui les juge toujours ségrégatives. En 1956, le Maroc et la Tunisie accèdent à l'indépendance tandis que le conflit algérien s'enlise et que de plus en plus d'appelés du contingent sont envoyés y combattre.
Une presse française orientée et peu engagée sur la question algérienne avant 1956 La presse française a clairement joué l'un des rôles les plus ambigus dans ce conflit au même titre que la caste politique. Voire que certains d'entre eux étaient les relais des messages de l'État français. Par exemple l'Agence France-Presse s'occupe de désigner arbitrairement des coupables algériens et s'auto-censure sur la torture pratiquée dans la colonie. À l'origine, beaucoup de journaux voyaient dans ces événements conflictuels la marque du gouvernement égyptien sous Nasser et de la ligue arabe.
Pendant cette période, jamais le gouvernement n'emploie le mot guerre. Il est uniquement question d'un maintien de l'ordre. Ce lien particulier qui rattache la France à l'Algérie multiplie les polémiques. D'autant qu'un climat délétère se met en place. L'état français rétablit la censure en 1955, peu utilisée depuis le régime de Vichy. Ce sont les revues chrétiennes qui se sont les plus engagées dans ces idées de décolonisation.
Le journal les Temps Modernes publie un sondage IFOP auprès des Français pour connaitre leur avis sur la question de la colonisation et sa place dans la société. La question posée était la suivante : "à quelles idées et quelles choses êtes vous vraiment opposés ?" Le sondage se révèle sans appel. L'idée la plus combattue s'avère être la guerre à 13 %. Le colonialisme n'atteint que 7 % tandis que le racisme n'est rejeté que par 3 % des interrogés. Ces chiffres peuvent mettre en évidence que la pensée colonialiste dominait encore largement. Pour d'autres peuples colonisés par la France tels la Tunisie ou le Maroc il n'y a pas ou peu de réticences à leur accorder l'indépendance. Dans le cas de l'Algérie, la longue histoire commune avec la France et d'autres raisons ne rendaient pas cette réponse évidente.
Une lente prise de conscience parmi les intellectuels français
Ce conflit entre la France et sa colonie provoque une fracture idéologique entre les penseurs de l'époque. Les historiens comme Pierre Vidal-Naquet ont rappelé que le clivage important résultait de leurs origines politiques et sociales très opposés. Dans le journal Combat par exemple, Albert Camus est le premier à alerter sur la situation dégradante dans le pays après le massacre de Sétif : "L'Algérie de 1945 est plongée dans une crise économique et politique qu'elle a toujours connue, mais qui n'a jamais atteint ce degré d'acuité. "
Les intellectuels français ne s’intéressent que très tardivement aux « évènements » d’Algérie. La question algérienne se pose pourtant dès 1945 après la répression sanglante de Sétif et avec les revendications arabes qui suivent. Les consciences s’éveillent à partir des années 1955 et 1956 et encore plus après l’arrivée au pouvoir de De Gaulle en 1958. De grands quotidiens comme Le Monde ou L’Express offrent une tribune à ces intellectuels qui investissent le débat public. Cette forme d’expression, plus diffuse que les questionnements intellectuels au travers de pamphlets et d’essais, est tardive et traduit un manque d’intérêt envers la question algérienne parmi les intellectuels de l’époque. Le manifeste des 121, ou la Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie, signé par des intellectuels et des universitaires sous l’impulsion de Jean-Paul Sartre, ne date que de septembre 1960 alors que la guerre d’Algérie dure déjà depuis plusieurs années.
Les éditions Plon et la collection « Tribune libre » vignette|Marque historique des éditions Plon. En 1957, Plon lance, sous l’impulsion de Charles Orengo, une nouvelle collection consacrée à l'actualité politique, « Tribune libre ». Plon vise à susciter le débat sur des questions d'actualités, en demandant à des intellectuels d'écrire de courts essais accessibles ; il s’agit de proposer une réflexion plus poussée que dans les journaux.
La collection est inaugurée en avec La Tragédie algérienne de Raymond Aron et Le Socialisme trahi d’André Philip, tirés à 4000 exemplaires. La collection suscitant l’intérêt des lecteurs, de nombreuses rééditions suivent : en , cent mille exemplaires ont été imprimés.
Résumé de l’œuvre L’ouvrage est composé de deux notes écrites à un an d'intervalle.
Dans la première, rédigée en avril 1956, Aron s’adresse à sa famille politique. Il tente de la convaincre de l’inévitable indépendance de l’Algérie. Il aborde les questions philosophiques, politiques, économiques et sociales qui englobent l’affaire algérienne. Il argumente ses propos en comparant la situation en Algérie à celle du Maroc, de la Tunisie ou encore de l’Indochine.
Dans la seconde, rédigée en mai 1957, Aron, plus virulent, critique la politique du gouvernement Mollet et l’échec de la pacification. Il s’interroge sur les choix possibles quant à l’avenir de l’Algérie et les solutions qui permettraient de sortir du conflit de manière honorable.
Première partie La situation en Algérie au printemps 1956 Aron met en évidence dans le premier chapitre la différence entre libéralisme et nationalisme, en s’appuyant sur la construction européenne du . Il explique que la révolte des peuples colonisés est avant tout une révolte contre la domination étrangère. Selon lui, ces peuples préféreraient l’indépendance dans un État tyrannique plutôt que la soumission à une puissance étrangère libérale. La priorité d’un État indépendant relègue les questions des droits individuels et de la forme du régime au second plan. Ces revendications se font en revanche toujours au nom des principes occidentaux. La répression de la révolte se traduit par la volonté d’imposer la civilisation, mais la question de la mauvaise conscience et de la mauvaise conduite est posée.
Dans le deuxième chapitre, Aron explique qu'il faut distinguer ses idées de ses intérêts. Il met en évidence le sacrifice de la puissance au profit des principes. La question de la conscience est présente. Il donne l’exemple de la Grande-Bretagne qui estime ne pas avoir perdu l’Inde car l’indépendance est accordée au terme de tractations. En revanche, la France s’enlise dans un conflit contre « le terrorisme », qui déboucherait sur un abandon humiliant de l’Algérie. Les partisans d’une indépendance des peuples marocain, tunisien et algérien ne sont pas et n’ont jamais été pour une indépendance brutale, qui pourrait entraîner le départ des Français installés dans les anciens territoires colonisés et nouvellement indépendants. Les ingénieurs, les professeurs, et les professions qui requièrent de hautes qualifications pourraient rester, tandis que les petites mains de l’administration et les cultivateurs seraient contraints de rentrer en France. Cette question du départ forcé des Français semble ajouter un surcroît d’humiliation à la perte des territoires, chose qui aurait pu être évitée si les revendications algériennes avaient été entendues dès 1946.
Il explique aussi qu’une administration composée en grande partie d’élites locales engendre une rupture moins brutale lors de l’indépendance. Il pose également la question de l’héritage laissé dans ces pays qui sont des « créations » françaises, avec l’ouverture sur le monde et aux influences américaines ou soviétiques. Il faut donc trouver un compromis entre une indépendance totale et brutale, et une indépendance conquise par les armes, après que la puissance étrangère ait refusé d’accéder aux requêtes des peuples colonisés. Pour Aron, le problème est de trouver ce juste milieu. Il estime qu’en ouvrant des pourparlers avec les indépendantistes le gouvernement français aurait fait le jeu des nationalistes, leur offrant le soutien de la population algérienne, ce qui aurait été synonyme de défaite.
Les problématiques liées à l'intervention militaire Aron soulève dans le troisième chapitre un problème qui unit tous les observateurs, le manque d’interlocuteurs valables en Algérie. Les indépendantistes ne sont pas unis, il y a plusieurs chefs, plusieurs partis. Les membres du FLN sont plus intransigeants que les interlocuteurs avec lesquels les discussions ont eu lieu lors des négociations d’indépendance du Maroc et de la Tunisie. La supposition que le FLN prenne le pouvoir en Algérie soulève des inquiétudes quant au régime qu’ils mettraient en place et à son idéologie.