Essai sur les libertés est un livre du sociologue français Raymond Aron paru en 1965. Il est issu de 3 conférences données en Avril 1963 à l'Université de Californie (Berkeley), organisées par un Comité Jefferson. Partant de la thèse de Marx selon laquelle les libertés politiques, personnelles et intellectuelles sont sans portée effective, et que seule une révolution garantira la liberté réelle, Raymond Aron s'est donné 3 axes d'analyse. D'abord la confrontation des doctrines d'Alexis de Tocqueville et de Karl Marx. Ensuite l'étude de l'actuelle synthèse démocratique et libérale, et des critiques qui en est faite, de la part des purs libéraux, et de la part des socialistes. Enfin l'interrogation sur la compatibilité entre les nécessités de la civilisation technique, et la liberté politique au sens strict du terme.

Plan

Introduction

Chapitre Premier : Alexis de Tocqueville et Karl Marx

Chapitre II : Libertés formelles et libertés réelles

Chapitre III : Liberté politique et société technique

Conclusion.

Contenu de l'œuvre

Introduction

Raymond Aron aborde dans ces conférences la valeur que Thomas Jefferson mettait le plus haut : la liberté. Il souhaite confronter cette notion dans le siècle des Lumières et dans notre société actuelle urbaine et industrielle. Aux États-Unis, la confrontation est aisée, la constitution fondée par les pères fondateurs est encore en vigueur. Par contre en France, les constitutions ont été nombreuses et peu durables, et ont souvent séparé démocratie et libéralisme. La prépondérance proclamée de la volonté populaire a servi à supprimer les libertés personnelles et les institutions représentatives.

Il utilise les écrits d'un témoin attentif de la société américaine, avant le progrès technique et le développement économique, qui a eu une démarche sociologique et philosophique : Alexis de Tocqueville.

Chapitre Premier : Alexis De Tocqueville et Karl Marx

D'abord précisons le vocabulaire. Pour Tocqueville, Démocratie signifie état de la société et non forme de gouvernement. Il oppose démocratie à aristocratie, pas cette aristocratie industrielle qui commence à apparaître mais qu'il ne voit pas comme classe, mais bien l'aristocratie terrienne, héréditaire, qui institue une inégalité dans la loi, qui regroupe richesse et pouvoir, et qui méprise le travail. Dans la démocratie d'Alexis de Tocqueville, le travail devient une activité honorable, où aussi bien servants que président reçoivent un salaire. Il n'utilise le sens politique du mot que quand il parle de la Constituante, et associe alors Démocratie et Libéralisme.

Le mot "liberté" est lui défini sous 2 aspects : - Un sens négatif : "tout homme a droit à vivre indépendant de ses semblables et à régler comme il l'entend sa propre destinée". L'homme jouit de sécurité, et d'absence d'arbitraire. - Un sens positif de liberté politique : "faculté de la nation de se gouverner, garanties du droit, liberté de penser, de parler et d'écrire", liberté réservée dans l'Ancien Régime à l'aristocratie (la servitude étant le lot du peuple), et que la Constitution américaine généralise. - En éliminant de son champ une liberté débridée, ennemie de toute autorité. La liberté civile et morale consiste à faire sans crainte tout ce qui est juste et bon.

Tocqueville décrit la société moderne par l'égalité des conditions, considérant la division en classes comme un reliquat de l'Ancien Régime. Dix ans après, Marx rapporte la démocratie, et la constitution, au peuple réel, lui prêtant une nature supérieure puisqu'émanant du peuple. Elle ne s'accomplit que dans la confusion entre travailleur et citoyen. Une révolution politique ne suffit pas à abolir une société de classes, une révolution sociale et économique est nécessaire pour que l'homme soit libéré de toute aliénation. Il refuse que l'ordre social soit une fatalité, échappant à la maîtrise de l'homme, et veut achever l'œuvre de la Révolution française. Il appelle formelles les libertés politiques et personnelles, car peu d'hommes peuvent jouir de droits subjectifs. La société de liberté réelle est celle dans laquelle tout homme peut, durant toute son existence, accomplir effectivement l'idéal démocratique. Il faut poursuivre l'Histoire pour atteindre cet objectif.

L'opposition ne porte pas tant sur des critères biographico-sociologiques - de Tocqueville l'aristocrate rallié à la démocratie par raison, Marx le bourgeois révolté par une bourgeoisie qui trahit ses valeurs - l'un craignant que l'individu ne fût privé de la liberté-indépendance et de la liberté-participation, l'autre tenant la libre-entreprise pour la cause de l'asservissement de tous. Elle tient surtout à la réponse de chacun à cette question : l'économie fondée sur la propriété privée creuse-t-elle ou non le fossé entre les riches et les pauvres ? La combinaison de ressources accrues et d'un climat démocratique a amélioré le sort de la plupart, et non creusé les inégalités.

Se pose en 1963 la question des libertés dans le bloc soviétique. La discipline du mensonge sous Staline. La révolte de 1956 en Hongrie, où le peuple réclame "liberté" comme en 1848 à Paris. Les masses populaires qui se sont soulevées se ressentaient exploitées. En l'absence d'exploiteur privé, puisque c'est le parti communiste hongrois qui organise l'économie. Sur un mode il est vrai proche du capitalisme : primauté va à l'investissement sur la redistribution à l'ouvrier. Une telle révolte n'a pas eu lieu en occident, l'augmentation du niveau de vie l'ayant prévenue.

Les sociétés industrielles sont-elles héritières du libéralisme ou de l'ambition marxiste ? Selon Aron, toutes ont instauré, par confiance en elles, des mécanismes prévenant la misère d'autrui tout en respectant les libertés politiques, au risque parfois de freiner les évolutions techniques et sociales. Ce modèle a été copié au Japon, en Turquie. Le triple idéal des sociétés actuelles est la souveraineté bourgeoise, l'efficacité technique, et le droit pour chacun de choisir la voie de son salut.

Chapitre II : Libertés formelles et libertés réelles

Souvenons-nous, 18 ans après la première guerre mondiale, les démocraties libérales ont disparu de la plus grande partie de l'Europe. La France est en péril, entre velléités fascistes de la droite et puissance du Parti Communiste. 18 ans après la seconde guerre mondiale, l'Europe présente un spectacle de croissance. La France est rentrée dans la consommation de masse. Niveau de vie en hausse, moyens techniques prometteurs, vieilles traditions remplacées par une administration efficace. Mais également participation du travailleur par les syndicats et du citoyen par le vote, participation de l'État dans les entreprises privées et prise en charge de la protection sociale. C'est la fin des idéologies. Marxisme-léninisme, fascisme, et libéralisme, ne provoquent plus une foi soulevant les montagnes. Leur objection n'a pas été donnée par l'idéologie, mais par les résultats de leur pratique. À leur place, l'économie a permis de satisfaire aux revendications de "libertés réelles" : meilleur niveau de vie et intégration des travailleurs à la collectivité.

La diffusion hors de l'Occident de la démocratie libérale dépend-elle du niveau économique et du multipartisme ? Oui pour le Japon, mais non pour l'Inde! Et quel est le rapport entre la liberté (capacité de réflexion et de décision) de l'Homme, et celle d'une nation? Regardons l'Algérie. L'intégration un temps demandée assurait la liberté de fait, mais pas l'égalité formelle inscrite dans la Loi! (Aux États-Unis, le "problème noir" est similaire). Le ressenti d'une discrimination annihile le sentiment de liberté. La lutte a apporté la libération de la nation algérienne, mais l'oppression s'est portée sur l'opposition interne. (Les révolutions qui ont amené la démocratie en Angleterre et en France ont elles aussi fait couler le sang.) De même l'URSS a bâti un empire au nom du peuple mais sans consultation du peuple et sans écoute d'une opposition. Dit brutalement, les institutions de la démocratie représentative sont-elles l'expression nécessaire, en 1963, du désir universel de liberté ? A l'est comme à l'ouest, les besoins incompressibles de tout homme sont la liberté de pensée et la protection contre l'arbitraire de la police. Par contre, le vote est-il héritage d'une tradition, ou élément de liberté ? Quelle place ont les institutions politiques dans le bon fonctionnement de notre société industrielle ? Ce débat occupera les Historiens.

Mais avons-nous raison de représenter une société opulente sans conflit fondamental, ou est-ce une fiction démocratique ? L'opulence est relative, le pouvoir d'achat effectif de chacun est inférieur aux besoins estimés normaux. La pauvreté existe aux États-Unis, et la pauvreté majeure équivaut à la servitude par la perte de dignité qu'elle entraîne. M. Harrington a parlé d'une Autre Amérique. Même si les inégalités se sont un peu tassées dans les années 50, il reste des concentrations de fortune qui font craindre des concentrations de pouvoir économique (monopole) ou politique. Aron considère que la démocratie et ses institutions sont un meilleur moyen de lutter contre ces dérives qu'un système socialiste.

En contrepartie, la théorie libérale-individualiste, ou Whig, a été relancée par l'analyse de F. A. Hayek. L'homme n'est pas seulement écrasé par le besoin ou la peur, il peut l'être aussi par le pouvoir de l'État et l'arbitraire de l'administration, qui nuit à l'initiative individuelle. La liberté, qui prime sur la démocratie pour Hayek, est l'absence de toute contrainte au service d'un autre homme. C'est la liberté de l'entrepreneur ou du consommateur, pas celle du travailleur, du soldat, ni du jésuite. Répondant à une loi générale l'Homme reste libre, c'est quand quelqu'un le contraint qu'il se trouve aliéné. De même, des règlements administratifs, parfois difficiles à appréhender et à contrôler pour les institutions politiques, brident la liberté. Hayek souligne aussi le rôle de syndicats, qui marchandent un emploi contre une adhésion, ou qui protègent des travailleurs aisés sans s'intéresser au sort des plus défavorisés. La critique concerne aussi l'impôt progressif : inégalitaire par nature, est-il assez redistributeur ? De toute façon l'égalité parfaite n'existe pas, et c'est un fait bien accepté par l'opinion.

Nous oscillons entre 2 cauchemars. Celui de Marx s'est révélé faux, les salaires ont augmenté régulièrement, le travail est encadré par des règlements établis de façon contractuelle, la concentration du capital n'a pas entraîné l'expropriation, la technique a crû mais a augmenté le confort du travailleur. Tocqueville entrevoyait une autre forme d'horreur : un homme au milieu d'une foule, tournant en rond à la recherche de ses petits et vulgaires plaisirs, ignorant les autres hommes, materné par un État protecteur et nourricier pourvoyant à son confort et le maintenant dans une perpétuelle enfance. Cette vision est une des sources des analyses de Hayek. Alors, l'affaiblissement des idéologies lié au demi-succès de la synthèse démocratico-libérale annonce-t-il la mort du citoyen ?

Chapitre III : Liberté politique et société technique

La liberté politique a-t-elle été conservée dans sa substance ? L'homme de la société industrielle, tour à tour travailleur pressuré, consommateur influencé, téléspectateur passif, sait-il encore ce qu'est la liberté ?

J'appelle liberté politique la participation du citoyen à la chose publique, avec le sentiment d'exercer une influence sur le destin de la collectivité, soit directement soit par l'intermédiaire de ses élus. Une démocratie stabilisée est : considérée comme légitime par la majorité; et efficace. Les règles de la compétition démocratique doivent être acceptées par les partis rivaux.