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Une (du latin , du verbe signifiant « action de s’éloigner ». ; en grec : « () ») est une figure de style qui consiste en un changement temporaire de sujet dans le cours d'un récit, et plus généralement d'un discours, pour évoquer une action parallèle ou pour faire intervenir le narrateur ou l'auteur (c'est l'épiphrase pour le roman, ou la parabase pour le genre théâtral).
Quoique le rhéteur Hermagoras de Temnos fasse de la digression une véritable partie du discours, elle est considérée comme un ornement inutile par la rhétorique antique et critiquée par CicéronCicéron (trad. Guy Achard), De l'invention, Les Belles Lettres, 1994, , et Livre I, 97, mais l'orateur ne se privera pas plus tard de l'employer largement, par exemple dans le Pro Sestio. La digression est cependant une technique narrative éprouvée. Elle permet de dilater le récit, de ménager des pauses, de divertir ou d'ironiser, ou, enfin, d'insérer un commentaire de l'auteur. La digression, qui se distingue de la parenthèse, constitue en effet une pause dans la narration, soit à une fin ludique (sans relation au fait principal raconté) soit à une fin explicative lorsque le narrateur veut éclairer un point de l'histoire, soit enfin dans un objectif métadiscursif, c'est-à-dire de réflexion sur le discours lui-même. Si elle peut être rapide et ne constituer qu'un moment sans enjeu, elle est cependant très utilisée pour interroger le lecteur. En ce sens, elle peut être un ressort des stratégies discursives de l'auteur.
Plusieurs œuvres utilisent la digression comme un moyen de réinterroger le discours, parmi lesquels : Confessions d'un Anglais mangeur d'opium (1821) de Thomas de Quincey, Vie et opinions de Tristram Shandy, gentilhomme de Laurence Sterne (1760) ou encore Jacques le fataliste et son maître (1796) de Denis Diderot. Le cinéma y a également recours, ainsi que la composition musicale.
Nature et types Nature thumb|upright|left| (fin du –début du ap. J.-C.).
De manière générale, la digression induit une divergence de propos, dans le cours d'un discours :
Elle peut être signalée par l'usage de parenthèses typographiques, mais elles ne sont pas obligatoires. La digression est une figure de l'organisation générale du discours si bien que, pour Randa Sabry, elle est un véritable et qui introduit au sein de la linéarité du texte une hétérogénéité discursive.
L'importance et l'écart du propos par rapport à celui qui est principal détermine l'intensité de la figure ; ainsi pour Antoine Furetière, dans son Dictionnaire universel de 1690, la digression est un :
La digression est souvent introduite dans le texte principal par deux moyens. D'une part, elle peut être marquée par une subordonnée relative, dont la fonction est ordinairement d'ordre complétif (on peut parler de « discours inséré »), et qui remplace la proposition incidente, constituant, lorsqu'elle est brève, une parenthèse rhétorique :
D'autre part, la digression peut ne pas être signalée, et alors aucune indication morphosyntaxique ne permet de la distinguer du texte principal :
Le vocable de « disgression » est parfois utilisé comme synonyme, mais ce dernier est souvent considéré comme un barbarisme..
Types de digressions
Deux types de digressions existent : la « digression rhétorique » d'une part et la « digression narrative » d'autre part. Toutes deux introduisent une nouvelle action (dans le discours oral pour la première, dans le récit pour la seconde) au sein du cadre référentiel du texte. Cependant, ces deux types peuvent être considérés comme une seule et même forme selon Aude Déruelle, et qu'elle nomme : la « digression diégétique ». Une seconde forme existe ensuite, tenant de l'épiphrase : la « digression discursive » .
Digression rhétorique
À l'origine, en rhétorique, la digression ( en latin) est la partie du discours judiciaire qui sort du sujet principal, mais avec l'intention de mieux disposer l'auditoire qu'il s'agit de distraire par des informations accessoires. Dès Aristote, la digression entre dans une stratégie globale d'éloquence. Pour le rhéteur romain Quintilien :
Selon lui, l'orateur ne doit pas la digression dans le sujet. Elle doit, si jamais elle est nécessaire, .. Quintilien déconseille par conséquent la digression trop longue, susceptible d’ennuyer l'auditoire et de lui faire oublier le sujet du discours. Cependant, pour Cicéron, comme pour Quintillien, lorsqu'elle ne concerne pas un discours sérieux, la digression participe du caractère plaisant et divertissant, in .La digression participe du , du plaisir, in .. En somme, la digression est définie par Cicéron (). et par Quintilien comme ()..
Il peut aussi s'agir d'exposer des faits ou des événements tragiques dans un contexte religieux, ce qui en atténue les effets, comme dans les Oraisons funèbres de Bossuet. La digression permet de préciser un propos obscur, en philosophie ; elle consiste alors souvent en une image ou une métaphore à portée heuristique. Blaise Pascal en fait un usage didactique : il s'agit pour lui, dans le cours de son propos, d'amener le lecteur à entrevoir la réconciliation des points de vue mystique et rationnel, explique Pierre Magnard..
La digression peut enfin renforcer la tension par une suspension du thème central, au moment d'un tournant décisif, ce qui crée un effet de retardement. Cependant, d'après Aude Déruelle, la digression est globalement critiquée par la rhétorique, et ce depuis l’Antiquité.. Elle est encore, dans la pensée de Furetière, une technique péjorative, un dans lequel l'orateur tombe en s'écartant de son sujet.
Digression narrative thumb|Illustration d'un épisode digressif dans le récit de Laurence Sterne, Vie et opinions de Tristram Shandy, gentilhomme, par George Cruikshank (édition de 1906).
Au sein d'une œuvre littéraire, il s'agit d'un développement plus ou moins long permettant d'exprimer une opinion ou de faire intervenir une action annexe.. Bernard Dupriez la définit comme :
Elle peut concerner des épisodes entiers, interpolés dans le cours du récit. Les quatre narrations intervenant dans La Princesse de Clèves (1678), qui n'ont aucun rapport direct avec l'intrigue principale, sont un exemple de digression portant sur des épisodes entiers. Dès l'Antiquité, la digression permet de créer un effet de suspense. Homère est ainsi considéré comme . Polybe en fait son apologie, par opposition à la narration continue et linéaire (). La digression repose en effet le lecteur..
Comme technique narrative, la digression a été abondamment mobilisée au cours de la seconde moitié du , chez les auteurs de l'anti roman, à tel point qu'elle est devenue un ressort de construction, notamment dans Vie et opinions de Tristram Shandy, gentilhomme de Laurence Sterne (1760) et dans Jacques le fataliste et son maître (1796) de Denis Diderot. La nouvelle de Voltaire intitulée justement Petite digression (1766) est également composée de digressions rapides.. Cependant, rappelle Savoyane Henri-Lepage..
Au sein d'un texte d'archéologie ou de philologie, une digression à propos d'un écrit d'auteur ancien se nomme plus spécifiquement « excursus » selon Aristide Quillet et .
Limites de la digression Pause narrative
La longueur de la digression conditionne l'existence de la figure mais tout écart par rapport au propos initial n'est pas forcément une narration digressive. La « pause » (au sens narratologique) est, selon Gérard Genette, souvent confondue avec la digression alors qu'elle ne modifie, contrairement à cette dernière, que le cadre spatio-temporel du discours. La pause descriptive notamment est souvent prise pour une digression, à tort. La pause narrative, quant à elle, introduit le plus souvent une analepse ou une prolepse permettant d'éclairer un point du texte-cadre.. Par conséquent, le développement excessif d'un sujet ne correspond pas forcément à une digression.
Selon Savoyane Henri-Lepage, la digression peut être cependant apparentée à la description car ces .. Cependant, la digression écarte encore plus le lecteur du sujet initial que ne le fait la description. Selon Christine Montalbetti et Nathalie Piegay-Gros, la digression . Il est en effet compliqué pour le lecteur d'avoir toujours en tête le dénouement du récit et ce en raison des écarts réalisés par les digressions.. Pour Florence Klein, dans le système rhétorique antique, la course d'Atalante contre Hippomène au livre des Métamorphoses d'Ovide représente un véritable art poétique des deux types de narration. L'épisode du retard () accumulé par Atalante pour attraper la première pomme figure l’allongement du texte qui s’attarde et digresse alors que la course qui suit évoque la brièveté () et ..
thumb|upright=1.5|left|Hippomène et Atalante (v. 1615-1625), de Guido Reni.
Parenthèse
Dans son sens stylistique, la parenthèse est une courte digression destinée à faire dévier légèrement un propos de son sujet initial, tout en restant bref et sans perdre de vue ce dernier. Elle est souvent employée comme synonyme de la digression dans la langue courante, même si elle ne saurait s'y confondre, explique Patrick Bacry. Elle est en effet signalée par des tirets ou des parenthèses typographiques.
Elle constitue par ailleurs une mise en valeur et une précision d'utilité au propos, marquée par des propositions incidentes le plus souvent. Enfin, elle est de taille modeste, contrairement à la digression, qui est .
Digression exagérée L'utilisation massive de la digression, voire son abus, constitue la parembole, figure de style qui se définit par : l'inclusion dans une phrase ou à un ensemble de phrases des parenthèses discursives dans lesquelles le sens de la phrase incidente a un lien sémantique direct avec le sujet de la phrase principale..
La digression exagérée est l'objet de mépris depuis la rhétorique antique. Ainsi, Lucien de Samosate dans La Manière d’écrire les histoires critique les digressions trop longues () et inutiles employées par les historiens sans envergure. Rabelais écrit une critique romancée et satirique de cette technique facile, dans le chapitre 32 de Pantagruel (1532), intitulé « Le célèbre voyage d’Alcofribas dans la bouche de Pantagruel ». Érasme blâme également l'emploi immodéré de la figure. Gérard Milhe Poutingon rappelle que l'origine de cette méfiance peut se voir dans la relation que les Latins établissent entre l'inflation du discours et la vanité du locuteur comme le dit Quintilien (Institution oratoire, , 2), in ..
Certains récits utilisent des digressions exagérées pour intégrer des actions nouvelles ; c'est le cas des Mille et une Nuits, ou du Manuscrit trouvé à Saragosse de Jean Potocki, mais aussi du Décaméron et de l'Heptaméron. Pour Tzvetan Todorov, les personnages narrateurs (les ) ont pour rôle de conduire l'emboîtement de ces récits secondaires au sein du récit-cadre. Le déroulement de l'intrigue est donc lié aux protagonistes et Cette se nomme l'« enchâssement ». n'est cependant plus une digression car elle initie une nouvelle action.
Perte du discours
À la Renaissance, la digression , hors les limites du texte, est perçue comme la caractéristique du discours des aliénés. Pierre de Ronsard appelle à se méfier de cette dérive, en poésie. :
La perte du discours initial est condamnée en littérature classique. En stylistique, lorsque la digression brouille le propos et le rend confus voire incompréhensible à force de dérive, on parle de « synchise ». Selon Chantal Talagrand, la dérive digressive dans le discours littéraire peut s'apparenter à une psychanalytique, voulu ou involontaire. Les enchaînements digressifs sont en effet similaires à ceux ayant lieu dans la méthode de l'association libre.
Usage stylistique Formules digressionnistes