thumb|Emblème de la Tchéka puis du KGB : l'épée et le bouclier.

La Tchéka (en , ) est la police politique créée le ( selon le calendrier julien alors utilisé localement) en Russie sous l'autorité de Félix Dzerjinski pour combattre les ennemis du nouveau régime bolchevik. Son organisation était décentralisée et devait seconder les soviets locaux. En , elle fut renommée « Guépéou » (puis Oguépéou fin 1923), et fut absorbée en 1934 par le NKVD.

Dénomination Tchéka est l'acronyme de « Commission extraordinaire » (en ), forme abrégée de « Commission extraordinaire panrusse pour la répression de la contre-révolution et du sabotage » (en ).

Formation Circonstances Le , Lénine revient clandestinement à Pétrograd : le Comité central vote le projet d'une insurrection par dix voix contre deux et un bureau politique est créé pour conduire l'insurrection prévue pour le . Deux jours après la prise de pouvoir, Lénine applique le décret du gouvernement Kerenski du sur la liberté de presse contre sept journaux appelant à l'insurrection armée contre le nouveau pouvoirJohn Reed, Dix Jours qui ébranlèrent le monde, 1919.. Ce décret entérine une occupation des presses par les ouvriers des imprimeries. Cette mesure est souvent présentée comme le prélude à la terreur « rouge » par certains historiens, mais contesté par d'autres. Ainsi Marc Ferro : « contrairement à la légende, la suppression de la presse bourgeoise ou des feuilles socialistes-révolutionnaires n'émane ni de Lénine ni des sphères dirigeantes du parti bolcheviks » mais « du public, en l'occurrence des milieux populaires insurgés »Marc Ferro, La Révolution de 1917, 1997, Albin Michel..

Les bolchéviks et leurs alliés socialistes-révolutionnaires de gauche s’efforcent de réduire par la négociation tous les soulèvements, même armés (les soldats rouges ont ordre de ne pas tirer les premiers). Les bolcheviks entendent ainsi démontrer à tous qu’ils ne veulent pas la guerre civile. Des officiers et junkers faits prisonniers, et même des généraux comme Krasnov, sont libérés aussitôt contre leur parole de ne pas reprendre les armes contre les soviets. C'est la même attitude qui opère dans l'ensemble des villes russes insurgées, y compris à Moscou où les Blancs ont fusillé sans autre forme de procès les ouvriers d'entretien du Kremlin »Victor Serge, L'an I de la révolution russe,, 2007, Agone .. Mais la plupart, à peine libérés, trahiront leur serment et formeront les cadres de l’armée blanche dans les mois suivants.

C'est ce qui fait dire à Lénine : Les dirigeants du parti KD (cadets), qui appellent à la résistance contre les excès des bolcheviks, sont arrêtés.

La première force armée bolchevique fut le comité révolutionnaire du soviet de Pétrograd, qui réunissait l'ensemble des gardes rouges de la ville et des marins de Cronstadt. Il organisa l'insurrection armée avec le soutien du congrès pan-russe des Soviets réuni à Petrograd au même moment. Animée, entre autres, par Trotski, celui-ci déclare plus d'un mois plus tard, une semaine avant la création de la Tchéka : ., marquant ainsi un changement de perspective face aux premiers raids blancs dans le sud.

Création vignette|Moïsseï Ouritski, officier de la police politique. Dès les 26-, le comité révolutionnaire du soviet de Pétrograd devient un sous-comité du Comité central exécutif et assure les emplois de sécurité comme la « lutte contre les actions contre-révolutionnaires » définies comme « le sabotage, le recel de vivres, le pillage délibéré des cargaisons ». Chargée d'interroger les suspects, une section spéciale est créée sous la responsabilité de Félix Dzerjinski, qui était chargé de la sécurité à Smolny. Puis la section se transforme en « Commission extraordinaire de toutes les Russies », la Tchéka, dont la mission est de combattre la contre-révolution et le sabotage.

Le 7/, le Conseil des commissaires du peuple, après avoir examiné le projet de Dzerjinski écrivit dans sa décision :

Le , Martyn Latsis, bolchevik letton, définit, dans le journal La Terreur rouge du , les tâches de cette police politique dont le SovNarKom envisage la création : Martyn Latsis cité par Viktor Tchernov dans Tche-Ka, ed. E. Pierremont, Cité par .. vignette|gauche|Affiche des bolcheviks : . Peu après, le bolchevik polonais Félix Dzerjinski déclare que Félix Dzerjinski cité par Sergueï Melgounov, La Terreur rouge en Russie, 1918-1924, éditions des Syrtes, 2004, ..

Fondée à Pétrograd, la Tchéka compte en quand elle s'installe à Moscou, un millier en Orlando Figes, La Révolution russe : 1891-1924 : la tragédie d'un peuple, , Denoël, 2007., hommes fin 1918, et début 1921. Par comparaison, la police secrète impériale, l'Okhrana, qui passait pour être l'organisation la plus importante de ce genre dans l'ancien monde, comptait agents en 1912Maurice Laporte, Histoire de l'Okhrana, la police secrète des tsars, 1880-1917, Paris, Payot, 1935, 245 p., p. 62..

La Tchéka s'élargit rapidement ; Paul Johnson écrit : .. Alors que sous l'Empire, l'Okhrana devait remettre ses prisonniers pour jugement par les tribunaux ordinaires, la Tchéka contrôle les tribunaux spéciaux et influe sur leurs verdicts. Par ailleurs, dès ses premiers mois de formation, la Tchéka va tester ses premiers camps de concentration et de travail forcé. Les bourgeois, hommes et femmes doivent être rassemblés et envoyés à Pétrograd creuser des tranchées pour la défense ; les camps prolifèrent aux abords des villes, dans tout le pays, avec une forte mortalité due à la disette et à la maltraitance.

D'abord situé à Pétrograd et dirigé par Moïsseï Ouritski, assassiné le dans un attentat, le siège central de la Tchéka s'établit à Moscou dans l'ancien siège de la compagnie d'assurance « Rossia » nationalisée : l'immeuble « Loubianka » (du nom de la rue Loubianka) qui a abrité toutes les polices politiques de l'URSS jusqu'en 1991. L'édifice se situe sur la place alors nommée « Dzerjinski », en l'honneur du premier et unique directeur de la Tchéka.

Activités

Selon Nicolas Werth, la première opération de la Tchéka consiste à briser la grève des fonctionnaires de Pétrograd. Félix Dzerjinski justifie l'opération : .

Officiellement, la Tchéka est chargée de la contre-subversion et du contre-espionnage. Dans les faits, elle s'attaque également aux partis de gauche (mencheviks, socialistes-révolutionnaires, anarchistesRépression de l'anarchie en Russie soviétique, notice 44, Libertaire, années 1924-1926, Notes D. Dupuy.Paul Avrich, « The Russian anarchists and the Civil War », The Russian Review, volume 27, 1968.Voline, La Révolution inconnue 1917-1921 & « note sur la répression politique » , Berlin, 1923.) et aux couches populaires : les citadins affamés qui tentent d'échanger quelques produits dans les campagnes contre de la nourriture sont arrêtés pour « spéculation », les ouvriers en grève, les déserteurs de la toute récente Armée rouge, les paysans rétifs aux réquisitions… La peine de mort est réintroduite en mais les exécutions arbitraires sont courantes..

Selon Pierre Broué, c'est à partir de , au moment de l'offensive allemande, que la Tchéka commence vraiment à frapper, Pierre Broué, « La guerre civile et le communisme de guerre », dans Le parti bolchévique (1963).. La répression s'aggrave en juillet, après l’assassinat de V. Volodarski par des socialistes-révolutionnaires. Mais c'est au cours de l'été 1918, que le cours des choses prend un tour brutal, avec l’insurrection des SR de gauche de Moscou et une série d’attentats contre les dirigeants bolcheviques : Moïsseï Ouritski est assassiné le et Lénine grièvement blessé par Fanny Kaplan, elle-même sommairement exécutée peu après.

Disant s'inspirer de l'exemple des jacobins de la Révolution française, les dirigeants bolcheviques déclarent opposer à la « terreur blanche » la « terreur rouge ». Selon la Tchéka elle-même, il y a dans les six premiers mois de 1918, mais pour les six derniers. Bien que ces chiffres soient probablement largement sous-estimés, ils montrent l'intensification de la répression à partir du début de la guerre civile.

Thierry Wolton déclare que la Tchéka est quasiment toute puissante, sans possibilité de critique, d'où les nombreux abus dans ses rangs. Bon nombre de criminels de droit commun ont rejoint la Tchéka, qui permet de procéder à des réquisitions en toute impunité mais aussi d’obtenir de meilleures rations alimentaires et l'assurance de ne pas être envoyé au frontHistoire Mondiale du Communisme. T. 1 : Les Bourreaux.

La constitution des armées blanches de Piotr Krasnov, Denikine ou Koltchak en , la révolte de la Légion tchèque à l'est, l'intervention étrangère dans les ports de Russie, enfin l'éclatement de la guerre civile russe en juillet-août, ainsi qu'une insurrection des SR de gauche à Moscou le suivie d'une vague d'attentats, mettent la Russie rouge dans une situation d'encerclement complet. Le , la Tchéka met la « terreur rouge » à l'ordre du jour. Les massacres de milliers de prisonniers, d'otages et de suspects ont déjà commencé à travers les villes de Russie bolchevique. Pendant ces équivalents russes des massacres de septembre 1792 français, la Tchéka exécute environ , majoritairement des nobles et des ecclésiastique, soit deux fois plus que le nombre d'exécutés ( personnes) sous le régime tsariste durant les 92 ans précédant la révolution de Février (1825 à 1917).

Le , le Comité central du parti bolchevique discuta d'un nouveau statut de la Tchéka. Boukharine, Olminski et Petrovski, commissaire du peuple à l'Intérieur, demandèrent que fussent prises des mesures pour limiter les . Mais bientôt, le camp des partisans inconditionnels de la Tchéka reprit le dessus. Y figuraient, outre Dzerjinski, les dirigeants du parti Sverdlov, Staline, Trotski et Lénine. Le , sur proposition de Lénine, le Comité central adopta une résolution interdisant à la presse bolchevique de publier des « articles calomnieux sur les institutions, notamment sur la Tchéka, qui accomplit son travail dans des conditions particulièrement difficiles ». Ainsi fut clos le débat.

La Tchéka est dissoute en février 1922 et laisse place à la GPU.

La répression des anarchistes Une partie des anarchistes, favorables à la destruction de l'ordre établi par la violence, participèrent au renversement du tsarisme et même du gouvernement d'Alexandre Kerenski. Mais dès 1918, la Tchéka commença la répression à leur encontre, notamment à la suite de projets d'attentats anarchistes et d'actions contre le pouvoir bolchevikDictionnaire du communisme, Larousse à présent, ..

Espionnage extérieur thumb|Mémorial aux tchékistes, érigé en 1977 à Kropyvnytskyï. L'un des rares monuments dédiés aux personnalités russes en Ukraine qui n'a pas encore été démantelé après l'invasion de 2022. Le Département étranger (INO) de la Tchéka près le soviet des commissaires du peuple (SNK) – gouvernement de la république socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR) a été créé dès le printemps 1920Article par Serguei Jirnov : « Qu'est-ce que les espions de Yassénévo fêtent le 20 décembre ? Что шпионы из Ясенево празднуют двадцатого декабря? », d’abord au sein du Département spécial de Tchéka. En été 1920, il fonctionnait déjà, mais son travail était jugé insuffisant par le Politburo (décision de ). Une réorganisation a commencé dès septembre. Une commission a été créée pour cela. Le , Dzerjinski signe le premier ordre de réorganisation. C’est la date de son deuxième ordre 169 du que les partisans de la Tché-Ka ont retenu comme le jour de naissance de l’espionnage politique soviétique.

Les opérations à caractère d'espionnage avaient déjà été pratiquées par la Tchéka dès 1918, mais la création officielle de l’INO a donné à l’espionnage politique une existence administrative officielle .

Dans les arts et la culture

Littérature 1923 : Vladimir Zazoubrine, Le Tchékiste, traduit du russe par Vladimir Berelovitch, Christian Bourgois éditeur, 1990, 155 p. .