vignette|Nègres à fond de cale, lithographie de 1830 montrant le transport de captifs africains dans un navire négrier (par Johann Moritz Rugendas). Le mot « nègre » est à la fois un substantif (au féminin « négresse ») et un adjectif (invariable en genre). En français, le substantif est utilisé historiquement de façon péjorative pour désigner les personnes considérées comme étant d'origine africaine ou noires. Avec le temps, il a pris une connotation raciste. Indissociable de l’histoire de l’esclavage, il sert de radical pour les mots relatifs au commerce des captifs africains (traite négrière, navire négrier). Ce terme sera transformé par le mouvement littéraire de la négritude, fondé notamment par les intellectuels Césaire et Senghor, afin de s'approprier cette meurtrissure infligée par l'histoire, mais sans toutefois en effacer la charge douloureuse : . vignette|Affiche de 1925 pour la Revue nègre au théâtre de l'Étoile. Comme adjectif, le mot « nègre » est utilisé au pour désigner l'ensemble des populations africaines ou d'origine africaine, et dans un certain nombre d'expressions telles que « art nègre », sans connotation péjorative, retrouvant alors sa qualité purement descriptive de la spécificité d'une culture parmi d'autres.. Dans ce cas, le terme ne varie pas en fonction du genre, et reste le même au féminin, comme la « Revue nègre ». Ces expressions ont toutefois presque toutes été remplacées par notamment l’adjectif « africain » (par exemple « art africain »).

Aujourd’hui l’utilisation des termes « nègre » et « négresse » est de plus en plus sujet à controverse, en raison notamment de leur connotation péjorative, et de l’histoire qui leur est associée.

Étymologie Le mot est dérivé du latin , « noir » en tant que couleur.

Selon le dictionnaire. de Godefroy, le mot « » ou « » (« noir »), apparaît en ancien français au pour désigner la couleur noire :

Puis, pour désigner les personnes noires, le terme sera repris à partir de au mot espagnol , « noir ».

Dans le sud de la France, en zone occitane, le mot « nègre » est la francisation de l'occitan « » désignant la couleur noire. Ce mot se retrouve à la fois dans de nombreux toponymes et patronymes sans aucune autre signification que chromatique.

Origine

vignette|Plan, profil et distribution du navire négrier La Marie Séraphique de Nantes, d'une capacité de .vignette|Publicité de pour la Lessive de la Ménagère, , montrant les stéréotypes issus du colonialisme.D'après Myriam Cottias, directrice du Centre international de recherches sur les esclavages et post-esclavages, le mot trouve son origine dans un lieu géographique précis, la région située autour du fleuve Niger, la Négritie. Les Portugais y développent l'esclavage avec l'appui du royaume du Kongo : ..

Dans la langue française, le terme « nègre » apparaît au sous la forme adjectivale signifiant de « couleur noire ». Ce n'est que deux siècles plus tard, en , dans le Voyage à Sumatra. des frères Parmentier, qu'il apparaît pour désigner une « personne de couleur noire ». Ensuite, le mot « nègre » s'impose chez les marins et les commerçants esclavagistes, puis dans la société tout entière, comme un synonyme d'« esclave (noir) ».. Selon l’historien Pap Ndiaye, :

Le capitaine-gouverneur de Ceuta, , effectue razzias et raids dans les campagnes autour de Ceuta. Les prises de guerre alimentent en des milliers de maures captifs les économies d'Andalousie et du Levant espagnol. Ils débarquent dans les ports de Valence et de Barcelone dans un marché de l'esclavage en essor. Entre et , plusieurs esclaves orientaux proviennent de la traite en mer Noire et d'esclaves sarrasins.

Les Portugais ont été les premiers Européens à avoir déporté des Noirs comme esclaves dans leur propre pays, en Antão Gonçalves.

Les Espagnols ont été les premiers Européens à déporter des Noirs comme esclaves aux Amériques. Ils désignent alors les Noirs par le mot « » qui signifie « noir » en espagnol, comme l'illustre une scène du film Amistad. En français, on désignait ces populations d’abord par le mot « » () puis par le mot « noir ». L’emploi du mot « nègre » était rare avant le . L'usage s'en répand, donnant à d'autres formés par dérivation comme « négrillon », « négrier », puis « négroïde », ce dernier terme étant souvent considéré comme raciste..

Avant l'esclavage, on désignait également les personnes noires comme des « Maures ».

Le mot « nègre » est peu à peu remplacé par « Noir », avec une majuscule éventuelle quand on souhaite insister sur l'idée de peuple (vers ). Les expressions telles que « personne de couleur » ou, dans le langage familier, l'anglicisme « » (en France), sont devenues courantes pour éviter de dire « noir ».

Usages et connotations L'usage du mot n'est pas identique lorsqu'il est traduit dans diverses langues, ou pris dans des contextes historiques.

En français On retrouve le mot nègre dans les dictionnaires français de l'Ancien Régime.

Le mot fait son apparition en dans le Dictionnaire royal augmenté de Pomey : . Cette définition passe sous silence l'esclavage colonial. En , le Dictionnaire universel géographique et historique de Thomas Corneille définit « Nègres » dans ces termes : . La notice oppose d'une part les « nègres » de la côte qui commercent avec les Levantins et les Portugais ; et d'autre part les « nègres » de l'intérieur du continent, qui ne commercent pas. Les plus valorisés sont ceux qui entretiennent des relations avec les Portugais ; ceux-là sont et se sont convertis au christianisme. Les plus dévalorisés sont les Africains de l'intérieur.

La quatrième édition du Dictionnaire de l'Académie française de ne donne pas le sens premier mais celui d'esclave. Il souligne l'emploi du terme dans une expression :

Il faut attendre l'édition de pour voir apparaître une équivalence entre le terme « Nègre » et celui « Esclaves ».

Le mot « nègre » est progressivement remplacé par « noir » (ou « Noir ») dans les pays francophones, ou par l'expression « homme de couleur » (courante dans les années 1960 en Europe francophone) ; les années 1990 voient se développer l'usage de l'anglicisme « » ; puis dans les années 2000 certains milieux emploient le verlan « renoi » pour désigner, souvent familièrement, une personne noire de peau d'origine africaine.. Les expressions varient selon les contextes ; il s'agit dans certains cas d'éviter de ramener une personne à une condition raciale, dans d'autres cas d'éviter de l'invisibiliser en tant que personne racisée..

Selon Myriam Cottias, historienne et directrice de recherche au CNRS, le mot « nègre » ne peut pas être séparé de son passé esclavagiste et colonial : ..

Mouvement de la négritude vignette|Aimé Césaire, Discours sur la négritude ; Césaire écrit : . Certains défenseurs des droits des Noirs ou de l'égalité entre les hommes ont tenté de se réapproprier le mot « nègre », en opposition avec la connotation péjorative populaire, tel qu'il est utilisé dans l'expression « art nègre ».

La négritude est un courant littéraire et politique, créé durant l'entre-deux-guerres., rassemblant des écrivains francophones noirs, comme Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, les sœurs Paulette et Jeanne Nardal (considérées comme les figures inspiratrices du mouvement.), Jacques Rabemananjara, Léon-Gontran Damas, Guy Tirolien, Birago Diop et René Depestre. Lié notamment à l'anticolonialisme, le mouvement influence par la suite de nombreuses personnes proches du nationalisme noir, s'étendant bien au-delà de l'espace francophone.

En , en réponse à une insulte raciste, Aimé Césaire proposa à Senghor de rédiger ensemble un journal, L'Étudiant noir : Toutefois, Aimé Césaire reconnaîtra plus tard en raison des souffrances derrière ce mot.

Le terme dérivé « négritude », forgé dans les années 1930, s'emploie encore aujourd'hui dans un sens positif, désignant la perspective identitaire des intellectuels noirs francophones Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire.

En , les éditions Zulma rééditent Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer, pour célébrer le de ce premier roman. À cette occasion, l'écrivain Dany Laferrière de l'Académie française, auteur également de Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit?, est invité à France Culture et répond à la question . :

Acceptions, synonymes et mots apparentés Le mot « nègre » dans son acception contemporaine est largement controversé dans les pays où il est utilisé pour désigner spécifiquement les individus à la peau noire. Dans les pays ayant été impliqués dans le commerce triangulaire, « nègre » conserve un sens péjoratif fort, qui renvoie à une image biaisée de la population africaine.

L'adjectif « subsaharien » peut être aussi utilisé pour désigner les personnes d'origine africaine des régions subsahariennes.

Il est cependant encore utilisé dans des expressions lexicalisées qui lui donnent un sens particulier : En littérature, le mot « nègre » désigne une personne qui écrit pour le compte d'une autre, sans être mentionnéeAuguste Maquet était l'un des « nègres » d'Alexandre Dumas père.. Cela provient probablement d'une assimilation entre « nègre » et « esclave », attestée par des expressions comme « travailler comme un nègre ». En littérature française, il est désormais remplacé par le terme de « prête-plume »., même si « nègre » perdure en parallèle. Il existe également plusieurs expressions consacrées comme « écrivain privé », « écrivain sous-traitant » ou, plus rarement, « écrivain fantôme » (calque de l'anglais journalistique américain ), ou « deuxième plume »Traduction littérale (parfois utilisée) de l'anglais « ». En 1968, Jean Diericks, dans son Glossaire de l’anglais du journalisme, paru aux éditions de l’Institut de sociologie de L’université libre de Bruxelles, indique ... Dans le domaine politique, on parle de « plume » lorsqu'un autre rédige le discours d'un politicien. Un champignon de type bolet () est appelé « cèpe tête-de-nègre » mais l'expression tend à disparaître. Des papillons portent le nom de « Grand nègre » : le Moiré sylvicole (Grand nègre à bandes fauves), la Dryade (Grand nègre des bois), ou encore le Grand nègre berbère. À l'École spéciale militaire de Saint-Cyr, le mot « nègre » était autrefois utilisé, à compter du , pour désigner le major de promotion, c’est-à-dire l'élève le mieux classé. On connaît l'expression apocryphe de Patrice de Mac Mahon : qu'il fit entendre lors de sa visite de cette école. Le mot s'était révélé gaffeur car l'élève-officier à qui il s'était adressé en ces termes (Maximilien Liontel) était par ailleurs lui-même Noir originaire de Cayenne en Guyane. L'expression est passée à la postérité avec la dose d'humour qui se doit. Frédéric Dard, dans plusieurs livres de San-Antonio, fait dire à son personnage central : Dans le monde du travail, le mot « nègre » est utilisé pour désigner une personne subissant le pouvoir et l'autorité excessifs d'un supérieur hiérarchique, à l'instar des esclaves noirs soumis à l'autorité de leur maître (encore que certains esclavagistes étaient eux-mêmes d'anciens esclaves affranchis). vignette|L'ami Y'a bon dans une affiche publicitaire de la marque Banania, dessinée en 1915 par Giacomo de Andreis. La réplique « Y'a bon » prêtée au personnage de tirailleur est un exemple de parler petit nègre pour signifier « C'est bon ». Le parler petit nègre désigne non pas une version de la langue française qui aurait été utilisée par des Africains, mais une langue créée par l'administration coloniale qui a conçu des manuels en « français simplifié » et les a adressés aux chefs de l'armée coloniale française. Ces gradés devaient parler dans ce français-là avec les soldats africains. , avait écrit en l’administrateur colonial Maurice Delafosse ; l'expression traduit le sentiment de supériorité et le racisme des Français de l'époque..