La première guerre sino-japonaise est un conflit militaire qui se déroule du au et oppose l'empire de Chine et l'empire du Japon, principalement autour d'une lutte pour l’influence sur la Corée. En Chine, elle est communément connue sous le nom de guerre de Jiawu () et au Japon de guerre Japon-Qing (japonais : 日清戦争 ; rōmaji : Nisshinsensō). Le conflit tourne rapidement en la défaveur de la dynastie Qing, qui perd plusieurs batailles terrestres comme navales ainsi que le contrôle des ports de Lüshunkou (Port-Arthur) et de Weihaiwei, ce qui fait peser une menace sur Pékin, la capitale impériale. En , le gouvernement chinois demande donc la paix et signe le traité de Shimonoseki deux mois plus tard, mettant fin à la guerre.
À la fin du , la Corée demeure l’un des États tributaires des Qing, tandis que le Japon la considère comme une cible pour son expansion impérialiste, ce qui va engendrer une série de crises dans les années 1880 et 1890. En , le gouvernement Qing, à la demande du roi de Corée Gojong, envoie afin d’aider à réprimer la révolution paysanne Donghak. Les Japonais considèrent cela comme une violation de la convention de Tientsin de 1885 (qui régulait les présences chinoises et japonaises dans la péninsule) et envoient un corps expéditionnaire de , qui débarque à Incheon. Cette armée avance vers Séoul, capture le souverain coréen et met en place un gouvernement pro-japonais le lors de l’occupation du Gyeongbokgung. Le gouvernement Qing décide de retirer ses troupes, mais refuse de reconnaître le nouveau gouvernement, qui accorde alors à l’armée impériale japonaise le droit d’expulser par la force les troupes chinoises de la péninsule coréenne. Environ Qing demeurent encore en Corée à ce moment et ne peuvent être ravitaillés que par mer : le , la marine japonaise remporte la bataille de Pungdo et coule le vapeur chinois Kowshing, qui transporte et du matériel à destination de la Corée. Les déclarations de guerre des deux pays suivent, le .
Après avoir perdu la bataille de Pyongyang le , les troupes Qing se replient vers la Mandchourie, permettant aux Japonais de prendre le contrôle complet de la Corée. Deux jours plus tard, la flotte de Beiyang subit une défaite décisive lors de la bataille du fleuve Yalu, et ses navires survivants se replient vers Lüshunkou. En , l’armée japonaise envahit la Mandchourie et s'empare de Lüshunkou le . Le Japon capture ensuite Weihaiwei, sur la péninsule du Shandong le . Cela lui donne le contrôle des approches de Pékin, et la dynastie Qing entame alors des négociations avec le Japon au début du mois de mars. La guerre se conclut par le traité de Shimonoseki le , qui oblige les Qing à payer une importante indemnité et à céder l’île de Taïwan au Japon, qui acquiert également une position prédominante en Corée. Une partie des territoires annexés par le Japon sont cependant rendus après la Triple intervention, lors de laquelle la Russie, la France et l'Allemagne cherchent à limiter l'expansion japonaise en Asie.
La guerre démontre de manière spectaculaire et humiliante l’échec des tentatives de la dynastie Qing de moderniser son armée et de repousser les menaces contre sa souveraineté, surtout en comparaison avec le succès de la restauration Meiji au Japon, qui a atteint ce but en quelques décennies et est justement couronnée par la victoire dans cette guerre. La domination régionale en Asie de l'Est passe de la Chine au Japon, et le prestige de la dynastie Qing, ainsi que la tradition classique en Chine sont durement touchés. Dans la décennie qui suit, l'empire chinois est progressivement démembré par les puissances coloniales occidentales, qui s'y taillent des zones d'influence considérables. Sur le plan intérieur, la défaite agit comme un catalyseur pour une série de bouleversements politiques menés par Sun Yat-sen et Kang Youwei, culminant avec la révolution chinoise de 1911 et la fin définitive du régime impérial en Chine.
Dénomination La guerre est communément appelée en Chine la guerre de Jiawu (), en référence à l’année 1894, soit la année du règne de l’empereur Guangxu () selon le système traditionnel du cycle sexagésimal. Au Japon, elle est appelée . En Corée, où se déroule une grande partie du conflit, elle est appelée guerre Qing–Japon ( ; hanja : )...
Dans le monde occidental, elle est appelée première guerre sino-japonaise, ou guerre sino-japonaise de 1894-1895 afin de la distinguer de la seconde guerre sino-japonaise.
Causes profondes : rivalités d'influence sino-japonaises en Corée alt=Lithographie en couleur montrant une parade militaire.|vignette|Exercice des troupes américaines à Shimoda devant l'envoyé de l'empereur, le (après la convention de Kanagawa), lithographie de 1856. Après deux siècles, la politique japonaise d’isolement menée par les shoguns de l’époque d'Edo prend fin lorsque le pays s’ouvre au commerce avec la convention de Kanagawa en . Dans les années qui suivent la restauration de Meiji de et la chute du shogunat, le nouveau gouvernement de l'empereur Meiji entreprend des réformes destinées à centraliser et moderniser le Japon. Les Japonais envoient des délégations et des étudiants à travers le monde afin d’apprendre et d’assimiler les arts et les sciences du monde occidental, dans le but de faire du Japon l’égal des puissances occidentales, pour ne plus se voir imposer des traités inégaux comme celui de Kanagawa ou ceux imposés aux autres pays asiatiques, comme la Chine. Ces réformes transforment le Japon profondément et rapidement, le faisant passer en quelques années d’une société féodale à un État industriel moderne. Le gouvernement de Meiji se concentre sur le renforcement de l’armée, en adoptant des méthodes d’entraînement et des technologies occidentales, d'abord françaises, puis prussiennes après la défaite française de 1871, complétées par les conseils de spécialistes italiens ou néerlandais.. En outre, les infrastructures économiques du Japon connaissent d’importantes améliorations, notamment avec le développement des chemins de fer, des lignes télégraphiques et des usines modernes, ce qui entraîne une croissance industrielle rapide et renforce les capacités militaires du pays.
alt=Photo noir et blanc de trois hommes en tenue traditionnelle chinoise, autour d'une mitrailleuse primitive du milieu du , ressemblant à un canon classique.|gauche|vignette|Officiers chinois avec une mitrailleuse Montigny à l'arsenal Jiling de Nankin, en 1872.
Durant la même période, la dynastie Qing tente également de mettre en œuvre des réformes en réponse aux rébellions internes et aux menaces extérieures. Le mouvement d’auto-renforcement (–) vise à moderniser l’armée et l’industrie des Qing en adoptant les technologies et les techniques militaires occidentales, particulièrement dans le domaine naval.. Cependant, ce mouvement se heurte à d’importants obstacles, aussi bien politiques qu'économiques et culturels, qui font que malgré des progrès marginaux, la Chine se modernise bien plus lentement que le Japon.
Succession de Cheoljong En , le roi coréen Cheoljong, de la dynastie Yi meurt sans héritier mâle, et, conformément aux protocoles de succession coréens, le roi Gojong monte sur le trône à l’âge de . Cependant, comme Gojong est trop jeune pour gouverner, le père du nouveau roi, Yi Ha-eung, devient le , ou « seigneur de la grande cour », et gouverne la Corée au nom de son fils en tant que régent. alt=Photo noir et blanc d'un vieil homme en tenue traditionnelle coréenne|vignette|Le , Yi Ha-eung, en 1883. Avec son accession au pouvoir, le entreprend une série de réformes destinées à renforcer la monarchie au détriment de la classe des yangban (), terme désignant la classe sociale élevée, composée d'hommes éduqués dans le confucianisme. Il mène également une politique isolationniste et se montre déterminé à purger le royaume de Joseon de toute idée étrangère ayant pénétré dans le pays. Dans l’histoire coréenne, la belle-famille du roi exerce traditionnellement un grand pouvoir ; par conséquent, le estime que toute future belle-fille pourrait menacer son autorité. Il tente donc de prévenir toute menace potentielle contre son pouvoir en choisissant comme nouvelle reine pour son fils une jeune orpheline issue du clan Yeoheung Min, dépourvu de puissantes connexions politiques. Avec la reine Min comme belle-fille et consort royale, le se sent en sécurité dans sa position.
Cependant, après être devenue reine, Min recrute tous ses parents et les fait nommer à des postes influents au nom du roi. La reine s’allie également aux ennemis politiques du , si bien qu’à la fin de l’année 1873, elle a accumulé suffisamment d’influence pour l’écarter du pouvoir : en , lorsque l’érudit confucéen Choi Ik-hyun soumet un mémoire au roi Gojong l’exhortant à gouverner personnellement, la reine Min saisit l’occasion pour forcer son beau-père à abandonner la régence. Le départ du conduit la Corée à abandonner sa politique isolationniste.
Ouverture de la Corée vignette|Caricature sur le différend entre la Chine, le Japon et la Russie au sujet de la Corée, publiée dans le premier numéro de Tôbaé, en 1887.|alt=Dessin de presse montrant trois personnages caricaturaux: un Chinois et un Japonais pêchant un poisson avec "Corée" marqué dessus dans une petite mare et un Russe les observant depuis un pont. Le , après que des troupes japonaises ont attaqué les forces coréennes lors de l’incident de Ganghwa (survenu en 1875), le traité du même nom est signé, ouvrant la Corée au commerce japonais. En 1880, le roi de Corée envoie une mission au Japon dirigée par Kim Hong-jip, observateur enthousiaste des réformes en cours dans ce pays. Pendant son séjour au Japon, le diplomate chinois Huang Zunxian lui présente une étude intitulée « Stratégie pour la Corée » (). Celle-ci met en garde contre la menace que représente la Russie pour la Corée et recommande à cette dernière de maintenir des relations amicales avec le Japon, alors encore trop faible économiquement pour constituer une menace immédiate, de coopérer étroitement avec le gouvernement Qing et de rechercher une alliance avec les États-Unis afin de contrebalancer la menace de la Russie. Après son retour en Corée, Kim présente le document au roi Gojong, qui est tellement impressionné qu’il en fait réaliser des copies et les distribue à ses fonctionnaires. alt=Portrait noir et blanc d'un homme en costume|gauche|vignette|, négociateur américain du traité signé le entre les États-Unis et la Corée. Toujours en 1880, suivant les conseils chinois et rompant avec la tradition, le roi Gojong décide donc d’établir des relations diplomatiques avec les États-Unis. Après des négociations menées sous médiation chinoise à Tianjin, un traité de paix, d’amitié, de commerce et de navigation est officiellement signé entre les États-Unis et la Corée à Incheon le . Cependant, deux questions importantes sont soulevées par ce traité. La première concerne le statut de la Corée comme nation indépendante : au cours des discussions avec les Américains, les Chinois insistent pour que le traité contienne un article déclarant que la Corée est une dépendance de la Chine et soutiennent que le pays est depuis longtemps un État tributaire de celle-ci. Les Américains s’opposent néanmoins fermement à un tel article, arguant qu’un accord avec la Corée doit être fondé sur le traité de Ganghwa, qui stipule que la Corée est un État indépendant. Un compromis est finalement trouvé, et son homologue chinois Li Hongzhang convenant que le roi de Corée notifiera au président des États-Unis, dans une lettre, que la Corée possède un statut particulier en tant qu’État tributaire de la Chine.