Charlemagne Ovigneur, né le 24 juillet 1759 à Lille et mort le 16 mai 1832 dans cette même ville, est un entrepreneur et militaire français. Il est l'héritier d'une famille de notables de Lille, qui tire sa richesse de l'industrie du fil. Artilleur et capitaine des canonniers lillois lors du siège de Lille par l’armée autrichienne en , ses exploits militaires font de lui, malgré lui, une « image d’Épinal ». L’empereur Napoléon lui remet la Légion d’honneur en 1810.
Origine familiale Les Ovigneur sont « bourgeois de statut » à Lille depuis le . Parmi l’élite roturière du Tiers État, les Ovigneur sont inscrits au registre des Bourgeois de Lille depuis la fin du .
Un « livre de raison » contenant l’état civil (naissances et décès) a été tenu avec soin pendant quatre siècles, passant successivement des mains de la famille Pouille à la famille Bocquet puis échu à la famille Ovigneur, par l’alliance de Marie-Joseph Bocquet (1704-1787) à Joseph Ovigneur (1697-1765). Il servait à régler filiations et successions. Celui qui commence ce « livre de raison », Jacques Pouille, mort en 1597, y consigne pour, “le 30 jour de ”, les premières lignes, après, chrétien, avoir tracé une croix : “Mémoire que moy, Jacques Pouille et Antoinette Daussy, avons esté ensemble par mariage”. Les Pouille appartenant aussi à la bourgeoisie de Lille œuvraient dans le commerce des draps. En 1735, Joseph Ovigneur (1697-1735) hérite d’un fief et d’une seigneurie constitués au début du par ses aïeux Robert Le Hugier et Françoise de Corenhuze. De père en fils, ils fabriquent aussi du fil.
La famille Ovigneur possède même un fief situé à Leers, de « douze bonniers ou environ d’héritages » (environ dix-sept hectares), leur rapportant annuellement 300 florins soit . Ce fief provient d’aïeux Robert Le Hugier et François de Corenhuze, qui en étaient propriétaires au . Les Ovigneur œuvrent dans le textile. Né vers 1569, fils de Catherine Le Hugier et de Siméon Mainsent, Allard Mainsent était sayetteur à Lille, c’est-à-dire fabricant d’étoffes très légères faites de laine peignée ou sèche. Le , dans le cadre d’un contentieux entre villes flamandes, cet aïeul des Ovigneur témoigne par écrit, que les marchés de Lille et de Tournai ne sont plus suffisamment approvisionnés en fins filets de laine, à cause de la concurrence hollandaise : “eaigé de cincquante quatre ans ou environ, plus de trente-trois ans qu’il y at exercé, comme il faict encoires, ledict stil et, ce faisant, fabricqué fins oeuvraiges de changheans...à raison de quoy scait que depuis deux à trois ans encha, les fins filletz quy souloient estre apportez au marché de ceste ville sont tellement rares..”
Rémy Bocquet, autre aïeul des Ovigneur qui conservera par le truchement de ses descendants la plume du livre de raison, a fait partie d’une prestigieuse confrérie d’artilleurs, parmi les plus anciens corps d'artillerie d'Europe. En effet, c’est depuis 1483 qu’elle a été créée, sous le vocable de la Confrérie de Sainte-Barbe, plus tard rebaptisée le bataillon des Canonniers Sédentaires de Lille. En reconnaissance de la brillante conduite des Canonniers lors du siège de 1792 mené par les Autrichiens, Napoléon Bonaparte réorganisa leur bataillon en 1803, leur faisant don de l’ancien couvent des sœurs Urbanistes, afin qu'ils puissent le transformer en hôtel. Il est aujourd’hui occupé en partie par le musée qui leur est consacré. Remy Bocquet, membre de la Sainte-Barbe écrivait:
“Mémoire que moÿ Remÿ Bocquet aÿ faict mon entrée de capitaine d’armes dans la compagnie d’Estienne Fasse, le 24 de juin 1635. Memoire que jaÿ été faict lieutenant dans la même compagnie le 29 d’avril 1636 et presté le serment de me bien acquiter de ma charge. Memoire que j’aÿ faict mon entrée de lieutenant le 30 de maÿ 1636. Mémoire que ma mère Isabeau Pouille est décédée de ce monde le 5 de septembre 1636. Dieu veuille avoir son âme...”
Tous les ans, une fête des confrères associait “dévotion, déambulations et débordements bachiques”. Milice communale composée de canonniers, la confrérie, était le “symbole de la bourgeoisie locale et de son auto-organisation”.
Le fait d’armes du capitaine Ovigneur Né dans cette vieille bourgeoisie de Lille, Charlemagne Ovigneur n’a pas cinq ans quand il perd son père. Sa mère se remarie. Il s’initia avant la Révolution à deux techniques qui allaient devenir ses principales activités, poursuivies à son tour par son fils Emmanuel : l’artillerie, le commerce et la fabrication de fils.
À seize ans, il s’engage au régiment de Guyenne Infanterie (1775-1777) puis au régiment de Strasbourg Artillerie (1778-1785). De retour à Lille, il crée son commerce et sa fabrique de fils en 1787. La même année, il se marie. En 1790, il fait partie de la garde nationale à Lille. L’année suivante, il est lieutenant. En 1791, il est capitaine de l’artillerie de la garde nationale.
L’ambiance politique est houleuse en cette période. Les tensions et suspicions de complots contre la nation naissante sont légion.
Ovigneur se distingue en 1792. Le roi déchu et déçu veut la guerre. Dans le Nord, une armée autrichienne commandée par le duc Albert de Saxe-Teschen (le mari de Marie-Christine de Habsbourg), campe devant Lille depuis le . Le duc pensait que la ville tomberait rapidement comme Longwy ou Verdun. Mais c’était sans compter sur la détermination de la population à "vivre libre ou mourir" : de fait, les Lillois se défendent vigoureusement malgré les bombardements. Ovigneur et ses hommes tiennent l’ennemi en ligne de mire. Lors du siège de Lille en 1792, il commande une compagnie de canonniers.
Le courage manifesté par les Lillois est exemplaire selon des procès-verbaux officiels dressés alors, notamment ceux des commissaires de la Convention nationale.
Une dépêche dont il est rendu compte dans la séance du :
« Citoyens, nous sommes entrés hier, vers les huit heures du soir, dans cette ville, où l'on rencontre à chaque pas les traces de la barbarie et de la vengeance des tyrans. Christine, d'après les rapports, est venue jeudi jouir en personne des horreurs commandées par son mari qu’elle a si bien secondé ; on a fait pleuvoir devant elle une grêle de bombes et de boulets rouges pour hâter la destruction de cette belle et opulente cité, qu'elle appela un repaire de scélérats, et qu'elle se plaignait de ne pas voir encore détruite ; elle s'est donnée le plaisir de lui envoyer de sa main quelques boulets rouges. Nos ennemis trompés sur la fermeté et le patriotisme des citoyens de Lille, comptaient qu'une insurrection allait leur livrer la place et c'est pour la provoquer que, sans s'arrêter aux lois de la guerre, ils commencèrent leur feu au retour du trompette qui leur rapportait la fière et républicaine réponse que la municipalité fit à la sommation du duc Albert de Saxe et qu'ils dirigèrent particulièrement leur feu sur le quartier de Saint Sauveur, le plus peuplé de la ville, et dont les citoyens, toutes les fois qu'il a fallu déployer l'énergie du patriotisme se sont constamment montrés les premiers ; mais ce peuple, sur la lâcheté duquel on osait fonder de coupables espérances s'est trouvé un peuple de héros. Le quartier St Sauveur n'est, à la vérité, qu'un amas de ruines : 500 maisons sont entièrement détruites, 2000 sont endommagées par un feu d'artillerie souvent aussi nourri qu'un feu de file ; mais c'est là tout ce qu'ont pu les tyrans. Ils n'entreront jamais dans cette importante forteresse, dont ils ménagent les remparts, parce qu'ils appartiennent, disent-ils, au roi de France, et les maisons qu'ils n'épargnent qu'autant qu'elles se trouvent dans la rue Royale et les environs, quartier de l'Aristocratie lilloise. Sous cette route de boulets, les citoyens que nous sommes venus admirer, encourager et consoler de leur perte, ont appris à déjouer les projets destructeurs de nos ennemis. On a descendu des greniers et des étages les plus exposés tout ce qui pouvait servir d'aliment au feu. On a rassemblé à la porte de chaque maison, des tonneaux toujours remplis d'eau ; les citoyens distribués avec ordre, veillent les bombes et les boulets rouges, les jugent et donnent le signal convenu ; dès qu'un boulet est entré dans une maison, les citoyens désignés s'y portent sans confusion, le ramassent avec une casserole, l'éteignent, crient « Vive la nation » et courent reprendre leur poste pour en attendre un autre. On a vu des volontaires, des citoyens, des enfants même courir sur les bombes et en enlever la mèche, courir après les boulets pour les éteindre avant qu'ils n'aient roulé dans les maisons. Tout se fait dans le calme, l'ordre règne partout. Trente mille boulets rouges, six mille bombes, ont aguerri les citoyens au point de leur faire mépriser le danger. Les Autrichiens ont beaucoup perdu. Leur feu a cessé, il y a environ deux heures, et l'on dit qu'ils lèvent le siège ; ils se retireront chargés de l'exécration des habitants du pays, qu'ils ont rempli de meurtres de toute espèce, de brigandages et d'actes d'inhumanité et de barbaries dont le récit vous ferait frémir. Une foule d’actions dignes des héros des anciennes Républiques méritent de fixer votre attention. »'
Le représentant Bellegarde écrivait en même temps au député Gorsas :
« Au milieu des flammes dont la ville de Lille est la proie, nous avons trouvé le courage et l'héroïsme des habitants inflexibles. Je me contenterai de vous citer deux traits : un particulier nommé Auvigneur, servant une pièce de canon sur les remparts est averti que sa maison avait été allumée par un boulet rouge et qu'elle allait être réduite en cendres. Il se retourne, voit en effet sa maison en feu et répond : « Je suis ici à mon poste, rendons-leur feu pour feu. » Et ce citoyen est demeuré à son poste jusqu'à ce qu'il ait été remplacé. »
Le , après 10 jours de pilonnage, les Autrichiens, apprenant la retraite des Prussiens après Valmy, abandonnaient le siège et se retiraient vers les Pays-Bas. La résistance de Lille avait arrêté l'invasion au nord.
À partir de là, la carrière militaire d’Ovigneur s’accélère, mais il ne reste que peu de détails et d’informations sur le contexte de son déroulement.
En 1793, après la trahison de Dumouriez, le lieutenant Ovigneur contribue à l’armement de la place de Lille. Il devient membre du conseil général de la commune. Il commande le , un parc d’artillerie de bataille lors du siège de Maubeuge. Le , Bouchotte, ministre de la Guerre, le nomme garde principal d’artillerie. Membre du club des Jacobins à Lille, il en sera aussi un des présidents. Après la chute de Robespierre, il est aux arrêts en . Encore inquiété en , il démissionne en . En , alors que la propagande royaliste gagne les esprits, Ovigneur “considéré comme sans-culotte, est passé à tabac” par ces royalistes. Membre de la garde nationale en 1799 et 1800, il sera capitaine des canonniers sédentaires lillois de 1804 à 1811. En 1809, il commande un bataillon de canonniers à Flessingue envahie par les Anglais après Wagram.
Quelques lettres manuscrites subsistent de lui. Le , il intervient au nom des canonniers lillois qui “ont montré beaucoup d’énergie pendant le bombardement” pour faire changer de vieux canons armoriés. Il suggère que l’on “pourrait faire mettre sur la vole en place d’étiquette “Lille a bien mérité de la patrie””.
En messidor an II, le club des Jacobins décide de procéder à une épuration en son sein et adresse à tous ses sociétaires, un questionnaire demandant à chacun de rendre compte de sa conduite privée et politique. À propos de sa nomination au poste de garde d’artillerie, le capitaine écrit : ”Comme j’aime ma patrie et désir lui être utile je quittais mon commerce pour occupais le poste que l'on me donnait sans consulter mes intérêts personnels, car un républicain ne doit pas conter sur sa fortune, j'ai quitté mes affaire pour faire ceux de la République au appointement de et logée. ”