Louis Jacques Napoléon Bertrand, dit Aloysius Bertrand est un poète, dramaturge, militaire et journaliste français, né le à Ceva (Piémont) et mort le à l'hôpital Necker de Paris. Considéré comme l'inventeur du poème en prose, il est notamment l'auteur d'une œuvre posthume passée à la postérité, Gaspard de la nuit (1842).

Biographie Famille Né à Ceva le , Louis Bertrand est le fils de Georges Bertrand et Laure (ou Laurine-Marie) Davico. Georges Bertrand avait vu le jour le à Sorcy (ou Saulieu selon d'autres sources.) dans une famille de soldats. Il était destiné par ses parents à l'état ecclésiastique, mais s'enfuit du séminaire et s'engagea au de dragons d'Orléans le , combattant dans les armées du Rhin, de Rhin-et-Moselle, du Nord et de Sambre-et-Meuse sous Houchard, Custine et Jourdan à Fleurus. Nommé adjudant le , il fut grièvement blessé devant l'ennemi et incorporé comme maréchal des logis dans la compagnie de gendarmerie de la Côte-d'Or le avec résidence à Montbard. D'un premier mariage avec Marie-Jeanne Rémond (née à Montbard le ), il eut le une fille, Denise, mais son épouse mourut trois mois après. Laissant sa fille auprès de sa mère et de ses quatre sœurs, il fut envoyé le (28 prairial an XIII) à Ceva, où il rencontra sa seconde épouseVoir ; ; ; Annales romantiques : Revue d'histoire du romantisme, Léon Séché, 1905, vol. 2, ; et ., il épousa en secondes noces à Ceva, dans le Piémont, alors dans le département de Montenotte (aujourd'hui dans la province de Coni), le , Laure Davico, fille de Giacomo Davico, maire de la ville, née le . Après la naissance de Louis, leur aîné, en 1807, un second fils, Jean Balthazard, vit le jour le .

Le , Georges Bertrand fut nommé capitaine de gendarmerie à SpolèteFelizitas Ringham, « Bertrand, Aloysius (Louis) - 1807-1841 » in Christopher John Murray (dir.), Encyclopedia of the Romantic Era, 1760-1850, ., dont le préfet était le baron Roederer, et où naquit le la sœur du poète, Isabelle-Caroline, dite Élisabeth. Le , il fut affecté à Mont-de-Marsan, où il fit la connaissance de Charles Jean Harel, alors préfet des Landes. Puis, mis à la retraite fin , il quitta les Landes et s'installa à Dijon, où naquit le un quatrième enfant, Charles Frédéric (qui devint plus tard journaliste), et où se maria le sa fille Denise, née d'un premier lit.

Un jeune romantique dijonnais C'est à Dijon que Louis Bertrand passe la majeure partie de sa vie, étudiant au collège royal de la ville (actuel collège Marcelle-Pardé) de 1818 à 1826, et c'est dans ces rues et ces monuments qu'il trouve une grande partie de son inspiration. En , il est reçu à la Société d'Études de sa ville, où il lit 55 de ses poèmes de 1826 à 1828 ; il devient rapporteur en puis est élu vice-président le .

À la mort de son père, le , il devient le chef de famille. Sa tante paternelle Françoise-Marguerite, dite « Lolotte », dont la modeste fortune lui avait déjà permis de financer ses études, apporte un soutien financier à la famille Bertrand au moins jusqu'en 1833. Le , la Société d'Études de Dijon fait paraître le premier numéro d'un journal littéraire imité du GlobeVoir : « Bertrand sollicita du ministre de l'Intérieur, le libéral Martignac, l'autorisation de convertir ce journal purement littéraire en journal politique. » à la vie très éphémère, Le Provincial, dont Bertrand fut le gérant responsable jusqu'au . Dans cette feuille, qui publia les premiers vers d'Alfred de Musset, il promeut ses idées esthétiques, à l'avant-garde du romantisme français, et publie une vingtaine de pièces en prose et en vers. Parmi ces « bambochades », comme il les appelait (d'après le surnom du peintre néerlandais Pierre de Laer, Bambochio), paraît ainsi « Jacques-Lés-Andelys, Chronique de l'An 1364 » le . Toujours en 1828, il aime une jeune fille anonyme, qui peut-être mourut et dont les exégètes retrouvent le souvenir dans l'ensemble de son œuvre.

Premier séjour à Paris et retour à Dijon Encouragé par la lettre élogieuse qu'Hugo avait adressée au journal à la suite d'un poème qui lui était dédié et par les éloges dont la feuille avait bénéficié de la part de Chateaubriand, il part pour Paris au début de et s'installe à l'hôtel de Normandie, rue du Bouloi. Reçu dans le salon d'Émile Deschamps, des Hugo, de Charles Nodier, à l'Arsenal, il y rencontra Sainte-Beuve et lut quelques-uns de ses textes de prose. Mais le sentiment de honte que lui inspiraient sa pauvreté et sa fierté l'empêchèrent de trouver sa place dans le groupe des romantiques parisiens. Tombé malade et contraint de s'aliter en , il trouva au printemps un éditeur, Sautelet, pour imprimer ses poèmes, mais celui-ci fit faillite ; en août, ses cahiers étaient sous séquestreJean Bonnerot, Bibliographie de l'œuvre de Sainte-Beuve, L. Giraud-Badin, 1952, .. Après avoir récupéré le manuscrit, il le porta à Sainte-Beuve à la fin de l'année ou au début de 1830. Songeant au théâtre à partir de 1829, il offrit une pièce au Vaudeville et en prépara une autre pour les Nouveautés, sans succès.

De retour à Dijon le , son ami Charles Brugnot lui offrit de collaborer au Spectateur, journal libéral qu'il venait de fonder. Puis, le , il devint, sous le nom de « Ludovic Bertrand », rédacteur en chef du Patriote de la Côte-d'Or, journal politique, littéraire, industriel et commercial qui parut jusqu'en et dans lequel il affichait ses convictions républicaines dans des polémiques virulentes, ce qui lui valut de nombreuses inimitiés parmi les notables de la ville. Il collabora également à différents périodiques dijonnais et parisiens, parmi lesquels les Annales romantiques, le Cabinet de lecture ou le Mercure de France. Le , il fit représenter à Dijon Monsieur Robillard ou Un sous-lieutenant de hussards, qui fut sifflé. La même année, la Société d'Études de Dijon disparaissait.

Installation définitive à Paris Au début de , il repartit pour Paris, où il s'installa à l'hôtel du Commerce, rue du Bouloi. Peu après, l'éditeur Eugène Renduel accepta de publier Gaspard, annonçant même en octobre sa publication. Par ailleurs, après des essais infructueux, Bertrand obtint une place de secrétaire auprès du baron Roederer à la manufacture de Saint-Gobain. Enfin, en mai (selon Max Milner) ou fin août (selon Jacques Bony), sa mère et sa sœur vinrent le rejoindre.

Au printemps 1834, il rencontra une certaine Célestine F., avec laquelle il échangea des lettres et une promesse de mariage, mais sa mère s'opposa à cette union selon Jacques Bony, tandis que Max Milner considère que cet amour était médiocrement partagé. Entre 1835 et 1837, les ressources de Bertrand étaient aussi minces qu'obscures, laissant supposer à ses biographes des collaborations anonymes à de petits journaux ou des travaux plus humbles. En , on lui proposa une place de par mois en Suède ou au Danemark, mais il refusa, la jugeant insuffisante pour subvenir aux besoins de sa mère et de sa sœur, et peut-être pour ne pas s'éloigner de Célestine. En 1836, alors qu'il était installé rue des Fossés-du-Temple, Renduel lui versa pour le premier tirage de Gaspard, mais le manuscrit resta dans ses tiroirsGaspard de la nuit, présentation de Bertrand Guégan, ..

À Paris, Bertrand écrivit en 1835 un drame inspiré d’un récit détaché de L’Antiquaire de Walter Scott, Aventures de Martin Waldeck. Le drame fut présenté le au théâtre des Jeunes Élèves de Comte sous une première forme et un premier titre, Le Lingot d’or, drame mêlé de chant, en trois actes et six tableaux. Repoussée par le comité de lecture, l’œuvre fut refondue en quatre actes et un épilogue, et présentée le au théâtre de la Gaîté sous le titre de Peeter Waldeck ou la Chute d’un homme. Malgré deux rapports favorables du comité de lecture, le régisseur général Varez l’écarta, au prétexte spécieux que le drame était une imitation de l’allemand. Le , Bertrand, fort dépité, rentrait en possession de son manuscrit. Ramené en trois actes, Daniel, drame-ballade, fut encore offert à l’influent Harel, directeur du théâtre de la Porte-Saint-Martin et relation familiale de Bertrand, qui à son tour l’écarta courtoisement à l’automneVoir l’édition de Daniel, Du Lérot, 2017..

Tombé dans une misère profonde, Bertrand dut emprunter, notamment à Antoine de Latour, précepteur du duc de Montpensier depuis 1832. Le , il reçut un secours de la reine Marie-Amélie, en prix d'un sonnetPierre Flottes, Histoire de la poésie politique et sociale en France: de 1815 à 1939, la Pensée universelle, 1976, 500, . ; le statuaire David d'Angers, avec lequel il était lié d'amitié depuis leur rencontre en , l'aida également, de même que le gouvernement. Mais, atteint de la tuberculose, il fut hospitalisé, le , à Notre-Dame de la Pitié, où il demeura jusqu'au dans la salle Saint-Athanase sous le , avant d'entrer, le surlendemain, à l’hôpital Saint-Antoine, qui l'accueillit jusqu'au .

En , ayant accepté de publier Gaspard de la nuit, Victor Pavie, éditeur d'Angers, imprima un prospectus pour annoncer sa sortie prochaine, mais le projet ne connut pas d'aboutissement du vivant de l'auteur, le manuscrit étant toujours entre les mains de Renduel. En 1840, se croyant guéri, Bertrand recommença à écrire des vers et, le , tenta une dernière démarche auprès de Renduel pour faire éditer son manuscrit, mais l'éditeur s'était entretemps retiré des affaires.

Une mort à l'hôpital Contraint par une nouvelle poussée de phtisie (tuberculose pulmonaire) d'entrer à l'hôpital Necker le , Bertrand y rencontra par hasard, le , David d'Angers, venu rendre visite à un élève, et qui veilla sur ses derniers jours jusqu'à sa mort, dans la salle Saint-Augustin (où il portait le ), le , vers neuf ou dix heures du matinVoir la chronologie des Œuvres complètes d'Aloysius Bertrand (édition établie par Helen Hart Poggenburg), Champion, 2000, 1176, .. Le sculpteur accompagna également le convoi funèbre, quand il fut inhumé le lendemain au cimetière du Montparnasse, dans la fosse commune des indigents. David lui obtint cependant une fosse « à part ». Le sculpteur préféra sans doute taire le véritable lieu d'inhumation du poète du fait qu'il pouvait entacher l'image de la famille, et risquer de compromettre son espoir d'une future sépulture digne de ce nom, sur laquelle il comptait, mais qui dépendait des possibilités et du bon vouloir de la familleMarion Pécher, Les premières funérailles d'Aloysius Bertrand. David d'Angers se plaignit à plusieurs reprises de l'abandon de la tombe de « Vaugirard », où il ne retrouvait, lors de ses visites, que la couronne qu'il y avait laissée lors de sa précédente venue.

Institué légataire universel, David d'Angers affirma avoir été choqué, à cette occasion, par l'insensibilité de la famille du poète, jugement rejeté par plusieurs biographes. À l'opposé des biographes antérieurs, néanmoins, Jacques Bony considère que Bertrand fut victime d'une mère et d'une sœur castratrices dont il n'eut jamais la force, au contraire de Rimbaud, de se libérer. Reprenant les témoignages de David d'Angers, concernant le comportement de la sœur qui, le jour de l'enterrement, essayait un piano chez son amant Coiret, et les lettres de la mère à son fils qui, invariablement, répondent aux mots d'affection par la pression financière, il casse l'image de la « sainte famille » et décrit le manque de réciprocité dans les relations entre un fils aîné jugé toujours insuffisant, d'une part, et les deux femmes dont la mère se fait le porte-parole, d'autre part.

Laure Davico survécut treize ans à son fils, avant de mourir en 1854 chez sa fille. Les recherches récentes ont établi qu'elle avait acheté en 1847 une concession perpétuelle pour son fils, qui reposait depuis 1841 dans la fosse des indigents hospitaliers. C'est lors de l'inhumation de Laurent Coiret dans cette sépulture, en 1860, qu'Elizabeth, sa fille, y fit transférer les restes de sa mère, la sépulture devenant tombe de la famille.

Postérité vignette|upright|Couverture de l'édition de 1842 de Gaspard de la nuit.