Le Dernier des Justes est un roman d'André Schwarz-Bart publié le aux éditions du Seuil et ayant obtenu le Prix Goncourt la même année.

Dans son roman, André Schwarz-Bart imagine l'histoire de la famille Lévy qui a reçu héréditairement l’étrange privilège de susciter à chaque génération un tsadik, c'est-à-dire un Juste faisant partie des Lamed Vav (Lamed-waf en yiddish). La saga tragique de cette famille victime de l'antisémitisme européen commence au Moyen Âge au temps des croisades et s'achève au qui constitue la part la plus importante du livre avec les pogroms russes et surtout la Shoah, le « dernier des Justes » disparaissant dans les camps d'extermination nazis.

Le roman paraît à une époque où la question de la Shoah semble occuper une place secondaire dans le débat d'idéeEnzo Traverso, L'Histoire déchirée. Essai sur Auschwitz et les intellectuels, Le Cerf 1997, p 13. Le roman devient rapidement un succès littéraire national et international tout en suscitant une grande polémique dans de très nombreux articles de presse avant l'obtention du Prix Goncourt en décembre 1959Francine Kaufmann, Les enjeux de la polémique autour du premier best-seller français de la littérature de la Shoah, Revue d'Histoire de la Shoah n° 176,sept.-décembre 2002, pp. 68-96 (lire en ligne). Le Dernier des Justes a ainsi une place particulière dans la littérature de la Shoah.

Genèse En , André Schwarz-Bart, ancien résistant et enfant de déportés, fait paraître des extraits d'un roman intitulé La Biographie d'Ernie Lévy dans La revue du FSJU. Le thème abordé est celui d'une partie du peuple juif persécuté qui refuse d'utiliser la violence pour se défendre. Il écrit en guise d'avertissement : « ... Je n’ai pas cherché (mon) héros parmi les révoltés du ghetto de Varsovie, ni parmi les résistants qui furent, eux aussi, la terrible exception. Je l’ai préféré désarmé de cœur, se gardant naïf devant le mal, et tel que furent nos lointains ascendants. Ce type de héros n’est pas spectaculaire. On le conteste volontiers aujourd’hui au nom d’une humanité plus martiale... On voudrait que mille ans d’histoire juive ne soit que la chronique dérisoire des victimes et de leurs bourreaux... je désire montrer un Juif de la vieille race, désarmé et sans haine, et qui pourtant soit homme, véritablement, selon une tradition aujourd’hui presque éteinteAndré Schwarz-Bart, Revue du FSJU, décembre 1956, et L'Express, du 10 décembre 1959. ». André Schwarz-Bart travaille encore longtemps son texte et ne l'apporte à un éditeur qu'à sa cinquième version. Il est alors publié au Seuil à l’automne 1959 sous le titre Le Dernier des Justes.

Pour écrire son roman, André Schwarz-Bart a réuni une documentation solide. Il a dépouillé le fonds juif de la bibliothèque Sainte-Geneviève et d'autres bibliothèques à Paris. Il cite à la fin de son livre, les principaux ouvrages auxquels il s'est référé : Le Bréviaire de la haine de Léon Poliakov, Du Christ aux Juifs de cour du même auteur, Écrits des condamnés à mort de Michel Borwicz, L'Univers concentrationnaire de David Rousset, De Drancy à Auschwitz de Georges Wellers, Tragédie de la déportation d'Olga WormserLe Dernier des Justes, Points Seuil, 1999, p. 426.. André Schwarz-Bart utilise une légende talmudique : il existe, à chaque génération, trente-six Justes, Lamed-vav en hébreu, qui permettent au monde de subsister. Schwarz-Bart imagine que les Lévy ont reçu héréditairement l’étrange privilège de susciter à chaque génération l’un de ces Lamed-vavFrancine Kaufmann, André Schwarz-Bart, le Juif de nulle part, L’Arche n° 583, décembre 2006, p. 84-89, (lire en ligne).

L'historien et philosophe juif Gershom Scholem note dans son analyse du livre : « La publication du roman de André Schwartz-Bart, Le Dernier des Justes, qui par son thème et son développement a créé un engouement chez tellement de lecteurs, a attiré l'attention sur la légende folklorique juive qui forme la base du livre. Cette légende, très répandue dans le folklore juif, parle de trente-six Tzadikim, ou hommes justes, sur qui - bien qu'ils soient inconnus ou cachés - le sort du monde réside. L'auteur du roman donne à cette tradition un angle des plus imaginatifs. Selon certains talmudistes, dit-il, elle remonte aux temps anciens. En tant que romancier Schwartz-Bart n'est pas lié aux conventions académiques et peut donner libre cours à sa fantaisie spéculative.»voir Gershom Scholem, 1995, p. 251: The publication of André Schwartz-Bart's novel, The Last of the Just, which by its theme and its development gripped so many readers, has directed attention to the Jewish folk legend which form the basis of the book. This legend, widespread in Jewish folklore, speaks of thirty-six Zaddikim, or just men, on whom - though they are unknown or hidden - rests the fate of the world. The author of this novel gives that tradition a most imaginative twist. According to some Talmudists, he says, it goes back to ancient times. As a novelist Schwartz-Bart is not bound by scholarly conventions and can give free reign to his speculative fantasy..

Résumé Dès la première phrase, « Nos yeux reçoivent la lumière d’étoiles mortes », le lecteur sait qu'il va suivre une histoire d'un monde disparu. Chaque épisode de la saga familiale vient de l’histoire juive. Chaque histoire individuelle est emblématique de l'histoire collective.

Les ancêtres d'Ernie Levy Schwarz-Bart fait débuter son livre par le massacre des juifs de York le . Il imagine l'histoire de la famille Lévy qui a reçu héréditairement l’étrange privilège de susciter à chaque génération un tsadik, c'est-à-dire un Juste faisant partie des Lamed Vav (Lamed-waf en yiddish). Le premier de ces Lamed Vav est Yom Tov Lévy de York, mort en martyr le dans un kiddoush hashem, un suicide collectif suscité par les persécutions d'un évêque anglais. Schwarz-Bart raconte ensuite rapidement la mort tragique de tous les Justes de chaque génération, jusqu'à Haïm Levy. Celui est le premier à mourir dans son lit à Zémyock, petit village polonais et à laisser de nombreux garçons. Le roman s'attarde ensuite sur un de ses descendants, Mardochée, le colporteur, grand-père d'Ernie et sur Benjamin, l'aîné de ses fils mais le plus fragile et le plus mal aimé par son père. C'est alors que le village apprend que les Juifs allemands et français ont pris l'uniforme pour se combattre dans la Première Guerre mondiale. Le juste de Zémyock a alors ses paroles : « Nos malheureux frères sont devenus français, allemands, turcs et chinois peut-être, s'imaginant que cessant d'être juifs ils en finiraient avec la souffranceAndré Schwarz-Bart, Le dernier des Justes, Seuil, 1959, p 85 ». La révolution russe entraine une nouvelle vague d'antisémitisme. les Juifs de Zémyock sont massacrés lors d'un pogrom. Les trois frères de Benjamin Levy y trouvent la mort. Benjamin quitte alors la Pologne et s'installe en Allemagne à Stillenstadt (la ville du silence) en Rhénanie où ses parents le rejoignent. Il épouse Léa Blumenthal, une frêle juive allemande qui lui donne trois fils Moritz, Ernie et Jacob, et d'autres enfants dont on connait l'existence mais pas le nom (voir entre autres page 300 et 304). La famille est écartelée entre les traditions juives et le modernisme allemand. L'arrivée d'Hitler au pouvoir déclenche des réactions antisémites de la part des habitants de la paisible ville. Le lecteur suit le régime de terreur auquel sont soumis les pauvres Juifs de Stillenstadt. La vie en Allemagne des Levy est particulièrement détailléeClara Levy, Le double lien entre écriture et identité: le cas des écrivains juifs contemporains de langue française, Société contemporaine, n° 44, 2001/4. La famille Levy quitte l'Allemagne le lendemain de la Nuit de Cristal. Le . Elle trouve refuge en France dans la banlieue parisienne. Quand la guerre commence, ils sont suspectés d'être des traitres en tant qu'Allemands. Après avoir été emprisonnés à Gurs en , les Levy sont finalement livrés aux Allemands.

Ernie Levy, le dernier des Justes Ernie Lévy est aussi frêle et petit que son père. C'est un enfant rêveur sensible à l'enseignement traditionnel de son grand-père mais en même temps excellent élève et la tête pleine de romans d'aventures. Un jour où les nazis menacent de s'en prendre aux fidèles dans la cour de la synagogue, le petit Ernie s'interpose et évite aux Juifs le passage à tabac. Pour son grand-père Mardochée, c'est la révélation. Ernie est un Lamed-waf, un Juste. Il lit alors à son petit-fils l'histoire du martyr des Levy depuis le Moyen Âge. L'enfant est à son tour convaincu. Mais la manière maladroite et insistante avec laquelle il joue son rôle de Juste, dès le lendemain, ne lui attire que des ennuis. Comme tous les petits juifs de son école, Ernie est en butte au harcèlement et aux humiliations des garçons aryens dans la cour. Lorsque Monsieur Krémer, le vieil instituteur qui les protégeait est renvoyé, il est remplacé par un nazi de Berlin qui harcèle et humilie sans arrêt les quatre Juifs de la classe d'Ernie. Ernie tente de se suicider. Il est sauvé in extrémis par son grand-père. Après deux ans d'hospitalisation, c'est un jeune homme dur et prêt à en découdre avec les nazis que le lecteur découvre.

En France, au début de la guerre, Ernie s'engage dans l'armée pour éviter l'internement à sa famille. Peine perdue, les Levy sont tous internés à Gurs en . Après l'écroulement de l'armée française, il se réfugie à Marseille. Il est décidé à vivre comme un chien, c'est-à-dire à profiter de la vie sans aucune référence à la judéité et à sa spiritualité. Il s'installe dans une exploitation agricole. Il devient l'amant de la propriétaire de la ferme dont le mari est prisonnier en Allemagne. Mais un jour, le forgeron du village lui raconte qu'il a vu, lors d'un séjour à Drancy, des cars entiers de Juifs affluer dans le camp de cette ville: " Ils avaient tous des yeux comme je n'en avais jamais vu et comme j'espère, j'en verrai jamais plus de cette vie. Et quand je t'ai vu pour la première fois (...) J'ai tout de suite reconnu tes yeux. Tu comprends?André Schwarz-Bart, p 338 " Bouleversé, Ernie comprend qu'il ne peut échapper à son identité juive. Dans son désespoir, il recommence à s'ouvrir à "la lumière d'autrefois"André Schwarz-Bart, p 341. Déporté à Drancy puis à Auschwitz, il disparaît dans un four crématoire après avoir raconté des histoires consolantes aux enfants dans le wagon plombé.

La dernière page du roman se finit sur un étonnant kaddish : « Ainsi donc, cette histoire ne s’achèvera pas sur quelque tombe à visiter en souvenir. Car la fumée qui sort des crématoires obéit tout comme une autre aux lois physiques : les particules s’assemblent et se dispersent au vent, qui les pousse. Le seul pèlerinage serait, estimable lecteur, de regarder parfois un ciel d’orage avec mélancolie. Et loué. Auschwitz. Soit. Majdanek. L’Éternel. Treblinka. Et loué. Buchenwald. Soit. Mauthausen. L’Éternel. Belzec. Et loué. Sobibor. Soit. Chełmno. L’Éternel. Ponary. Et loué. Theresienstadt. Soit. Varsovie. L'Éternel. Vilno. Et loué. Skaryzko. Soit. Bergen-Belsen. L’Éternel. Janow. Et loué. Dora. Soit. Neuengamme. L’Éternel. Pustkow. Et loué… »

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