thumb|upright=1.3|right|La folie Beaujon : le Moulin-Joli et, au premier plan, la basse-cour (?), 1807. Paris, Bibliothèque nationale de France, anc. coll. Destailleur.

La folie Beaujon était un domaine de plaisance aménagé entre 1781 et 1783 pour le financier Nicolas Beaujon à Paris, sur un terrain d'une superficie de douze hectares environ, compris entre les actuelles avenue de Wagram, place Charles-de-Gaulle, avenue des Champs-Élysées, rue Washington et rue du Faubourg-Saint-Honoré.

André Maurois, Prométhée ou la vie de Balzac, Hachette, 1965, .

En face de la folie, Nicolas Beaujon fait construire un hospice qui devient par la suite l'hôpital Beaujon (transféré dans les années 1930 à Clichy).

La Folie au temps de Nicolas Beaujon (1781-1786)

thumb|right|upright=1.3|Nicolas Beaujon (1718-1786), créateur de la Folie Beaujon. Portrait par Louis-Michel van Loo. Abbaye de Chaalis. Originaire de Bordeaux, allié par son mariage à plusieurs fermiers généraux, Nicolas Beaujon (1718-1786) passait pour l'un des hommes les plus riches de son temps. Il habitait depuis 1773 le Palais de l'Élysée, qu'on appelait alors hôtel d'Évreux. Veuf, sans enfants, il était physiquement diminué par la goutte qui le faisait terriblement souffrir. Aussi avait-il dû renoncer à la belle maison que Boullée lui avait aménagée à Issy, trop éloignée de Paris, qu'il vendit au duc de l'Infantado, pour se mettre en quête d'une maison de campagne proche de son domicile.

Au début des années 1780, il parvint enfin à trouver ce qu'il lui fallait : la campagne à deux pas du faubourg Saint-Honoré, autrement dit les derniers terrains libres au bout de la rue du Faubourg-du-Roule, que la construction de l'enceinte des Fermiers généraux ne tarderait pas à inclure dans Paris intra muros. Beaujon s'y fit bâtir une maison de plaisance ou folie.

La constitution du domaine Pour constituer sa propriété, Beaujon réunit, en plusieurs acquisitions, six parcelles imbriquéessur le détail de ces acquisitions : R. Dupuis, art. cit., . Il ne put les acquérir toutes et dut se contenter d'obtenir, sur certaines d'entre elles, des baux à vie. Le , il fit acheter devant la cour des Aides par son fondé de pouvoir, Jean-Baptiste Barré, une vaste propriété de 5 arpents 46 perches, comprenant une maison, un grand jardin clos de murs et un terrain attenant situé au bout du jardin derrière les murs, d'une superficie de 24 septiers, vendue par les créanciers de Charles Châtelain, secrétaire du roi, décédéArch. nat., Z1A 851. V. . Alexandre Gady, art. cit., Le , il prit un bail à vie sur l'usufruit d'une étroite bande de terrain de 306 toises carrées, irrégulière et effiléecomposée d'une bande de terre de 40 toises de long sur environ 5 de large, prolongée jusqu'aux Champs-Élysées par une langue de 100 toises de long sur une toise environ de large (R. Dupuis, « La chartreuse et le quartier Beaujon », )., moyennant 300 livres de loyer par anArch. nat., M.C.N., LIII 556 (Le Pot d'Auteuil, notaire ; deux plans sont joints à l'acte). Les propriétaires étaient le maître-charpentier Jean-Roch Guérin, le maître-maçon Latuille et le Ringuier, propriétaires d'un vaste terrain entre les Champs-Élysées et la rue du Faubourg-du-Roule, qui avaient entrepris de la lotir et d'y ouvrir la rue Neuve-de-l'Oratoire (actuelle rue Washington). Cette parcelle représentait le surplus du terrain après le percement de la rue et elle était mitoyenne à l'ouest de la propriété de la famille d'Arcy. Le , moyennant 150 livres par an, Jean-Roch Guérin céda en outre à Beaujon un terrain et une petite maison dépendant de la parcelle précédemment mentionnée et qu'il s'était primitivement réservéacte figurant à la suite de l'acte précédent : Arch. nat., M.C.N., LIII 556, découvert par A. Gady, art. cit., . L'acquisition de n'avait de sens que si Beaujon était certain de pouvoir disposer également du terrain de la famille d'Arcy. Peu de temps après, en effet, le , Richard Darcy, baron d'Arcy, maître de camp d'infanterie, et son fils, Richard Daniel Dominique, chevalier d'Arcy, Lieutenant au régiment de Bouillon, demeurant tous deux quai des Théatins, lui consentaient un bail à vie sur un grand terrain comportant une grande maison à porte cochère donnant par onze croisées de face sur la rue du Faubourg-du-Roule, avec cour, basse-cour, remises, écuries ; un terrain allongé ensuite, aboutissant à un jardin, deux potagers, une figuerie et un pavillon orné de glaces et de boiseries, que mettaient en valeur un fossé et, du côté sud, une allée plantée aboutissant aux Champs-Élysées, et enfin deux terrains, le second de 11 à 12 arpents, , le tout pour un loyer annuel de soit pour la grande maison et pour le surplusArch.nat., M.C.N., LIII 557 (Le Pot d'Auteuil, notaire ; plan des terrains joint). Cette vaste propriété provenait en presque totalité de Martin d'Arcy (†1765), qui avait institué pour légataire universel son neveu, Patrice, comte d'Arcy. Au décès de celui-ci en 1779, la propriété était passée par substitution à l'autre neveu de Martin d'Arcy, Richard, baron d'Arcy, qui mourut le en laissant pour seul héritier son fils, Richard Daniel Dominique.. La famille d'Arcy laissait Beaujon entièrement libre quant à l'aménagement de la propriété, s'agissant notamment des murs de clôture, de la coupe des arbres, etc., tout devant leur faire retour à son décès, tout en précisant que : Le financier, pour sa part, s'engageait à faire clore à ses frais le dernier terrain mentionné de murs en moellons de 7 pieds de haut. Le , Beaujon acheta la propriété de Jean Louis Antoine Bailleux, intéressé dans les affaires du Roi, et Louise Joséphine Lemoyne, sa femme, pour la somme de Arch. nat., M.C.N., LIII 656 (Le Pot d'Auteuil, notaire). Ce terrain avait été recueilli par la dame Bailleux dans la succession de son père, Jean-Baptiste Lemoyne, sculpteur du roi, qui l'avait lui-même hérité de son père, Jean-Louis Lemoyne, sculpteur ordinaire du roi, lequel l'avait acquis le (Doyen jeune, notaire) de François Joseph David de Marpré, introducteur des ambassadeurs auprès du duc d'Orléans.. Cette parcelle, d'une contenance de 487 toises environ, comprenant quelques petits bâtiments en cours de démolition, tenait par devant à la rue du Faubourg-du-Roule, à l'ouest à la veuve Desplais et à l'est et par derrière de celle acquise par Beaujon en , dans laquelle elle formait une enclave. Étaient exclus de la vente , qui furent expertisés le pour la somme de (Arch. nat., Z1J 1081). C'est sur ce terrain que seront construits l'appartement des bains, les serres et la chapelle Saint-Nicolas-du-Roule. Le , le financier loua à vie pour 600 livres par an l'usufruit d'un grand terrain de 7 arpents 8 perches, clos de murs, à Claude Brice ÉmerySur ce personnage : ; , qui laissait à son locataire la liberté de faire ce qu'il voudrait sur le terrain, tout devant revenir au propriétaire à la fin du bailArch. nat., M.C.N., LIII 567 (Lepot d'Auteuil, notaire ; plan joint). Ce terrain prolongeait à l'ouest le terrain d'Arcy, dont aucune clôture ne le séparait, tandis qu'il était entouré sur les trois autres côtés de murs que le financier venait de faire construire à ses frais pour clore ses propres terrains. Le , Beaujon prit un bail à vie sur un terrain de 2 arpents appartenant à Pierre Adrien Lamare, procureur à la prévôté du Roule, pour 450 livres par anArch. nat., M.C.N., LIII 572. Lamare tenait le terrain de son voisin d'Arcy par échange du (Le Pot d'Auteuil, notaire).. On signale alors sur ce terrain, dont il est indiqué que le locataire pourra faire ce que bon lui semblera, un petit donjon à l'angle de la rue Neuve-de-l'Oratoire projetée et des Champs-Élysées.

Au bout du compte, en deux ans, Beaujon avait constitué un domaine d'un seul tenant de plus de 12 hectares entre la rue Neuve-de-l'Oratoire (actuelle rue Washington), les Champs-Élysées, place de l'Étoile (actuelle place Charles-de-Gaulle) et la rue du Faubourg-du-Roule.

Ces terrains étaient alors peu construits. Beaujon conserva, comme le bail le stipulait, le petit pavillon du grand jardin de la propriété d'Arcy, mais il conserva aussi la maison sur la rue du faubourg. En revanche, il démolit les constructions situées sur les deux terrains lui appartenant en pleine propriété où il fit élever les bâtiments de sa « folie ».

La chartreuse La chartreuse Beaujon était un pavillon, la principale construction de la Folie Beaujon, bâtie sur les plans de l'architecte Nicolas-Claude Girardin. Le coût de construction s'éleva à Le , le financier passait devis et marché avec l'architecte Girardin et le maître-maçon Pierre Lathuille pour la réalisation moyennant cette somme (Arch. nat., M.C.N., LIII, 561, cité par Alexandre Gady, art. cit., et note 13).. Beaujon avait rencontré l'architecte, collaborateur d'Étienne-Louis Boullée, à l'occasion des travaux que ce dernier avait effectués pour lui au palais de l'Élysée.

En 1783, le propriétaire y recevait le comte et la comtesse de Provence. Selon Madame d'Oberkirch :

Situation Le pavillon de la chartreuse était éloigné de la rue. On entrait dans le domaine par un portail semi-circulaire aménagé dans le mur de clôture sur la rue du Faubourg-du-Roule. Il était percé d'une porte cochère qualifiée de « baie flamande », flanquée de deux pilastres.

Passé cette porte, on se trouvait devant une allée plantée de quatre rangées d'ifs et de tilleuls, entre deux murs bas au centre desquels s'ouvraient deux portes fermées par des grilles. Celle de gauche desservait l'orangerie et celle de droite la basse-cour. Au bout de l'avenue se trouvait une étoile d'où l'on apercevait le pavillon, entouré de bosquets, d'allées sinueuses, de pelouses et de statues en marbre ou en pierre, pour la plupart grandeur nature.

Les extérieurs Le marché passé le pour la construction d'un était accompagné d'un plan montrant une élévation du bâtiment du côté de la cour. La façade comprenait un arrière-corps central de trois travées cantonné de deux pavillons d'une travée chacun, sommés de pignons triangulaires. Aux extrémités latérales, la construction est flanquée de deux autres pavillons plus bas qui achèvent la composition. Les murs sont réalisés en pans de bois et le toit est couvert en tuiles à l'exception des deux petits pavillons latéraux qui sont en ardoise. Le marché précise que : cité par Alexandre Gady, art. cit., .

Lors de la réalisation, la construction sera quelque peu simplifiée. Les pignons et les pans de bois sont abandonnés au profit de classiques toitures en pavillon et de murs en brique et harpages de pierre feints, signalés dans une description de 1787 : Arch. nat., Y 2942, cité par Alexandre Gady, art. cit., .

Bâti selon un plan compact, double en profondeur, le pavillon est élevé sur un étage demi-souterrain abritant les offices, selon une disposition qu'on trouvait plus fréquemment aux et s, et se compose d'un rez-de-chaussée haut auquel on accède par un perron, double côté cour et simple côté jardin, renfermant l'appartement principal composé de six pièces, complété par un entresol. Seul l'avant-corps à pans coupés du côté du jardin comportait un premier étage, carré et renfermant la chambre principale. La façade en brique de style hollandais était garnie de statues et de niches et le comble comportait de nombreuses brisures censées lui donner un aspect rustique.

Les intérieurs thumb|Plan du rez-de-chaussée de la Folie Beaujon, 1801. La décoration intérieure réalisée en partie par Le Barbier, Boquet etc., fut considérée par les contemporains comme extraordinaire. Au rez-de-chaussée, on trouvait un billard, un salon de compagnie, une salle à manger et une chambre entièrement tendue de soie jaune. Elle est décrite dès 1787 dans le Guide de Luc-Vincent Thiéry :

L'inventaire après décès de Nicolas Beaujon, dressé en 1786, permet de préciser l'ameublement et la décoration des différentes pièces de la chartreuse :