thumb|250px|Le Plan Anaconda de Scott dans un dessin de presse de 1861.

Le Plan Anaconda, aussi connu sous le nom de Scott's Great Snake (Grand Serpent de Scott) est une stratégie globale de l'Union destinée, pendant la guerre de Sécession, à vaincre les États confédérés. Porté par le général en chef Winfield Scott, ce plan privilégiait le blocus des ports contrôlés par le Sud et proposait de couper la Confédération en deux en descendant le fleuve Mississippi. En raison du caractère foncièrement passif du blocus, l'idée fut raillée par les partisans d'une conduite plus agressive des opérations, qui l'assimilaient à l'asphyxie lente infligée à ses proies par l'anaconda. Cette image évocatrice frappa l'imagination populaire et fut dès lors associée à cette stratégie.

Le plan Anaconda et ses critiques

Durant les premiers jours de la guerre de Sécession, la stratégie que proposait le général en chef Winfield Scott vis-à-vis des États rebelles se composait de deux axes principaux : tout d'abord, tous les ports des États sécessionnistes devait être soumis à un blocus rigoureux ; ensuite, un contingent important, pouvant atteindre hommes, devait emprunter le cours du Mississippi comme une voie d'invasion qui permettrait à l'Union de pénétrer les États confédérés. Une avant-garde de taille relativement réduite, composée de forces amphibies comportant des troupes terrestres transportées par bateau et couvertes par des canonnières, avancerait rapidement et capturerait l'une après l'autre les positions rebelles situées le long du fleuve. Elle serait suivie par une armée d'organisation plus classique, arrivant dans son sillage pour consolider ses victoires. La bataille la plus importante concernerait la prise des forts protégeant La Nouvelle-Orléans ; une fois pris, le fleuve serait entre les mains de l'Union depuis sa source jusqu'à son embouchure et la rébellion serait coupée en deuxORA I, vol. 51/1, pp.369–370, 387.

Scott avait basé sa stratégie sur des plans préexistants, élaborés avant la guerre de Sécession et destinés à traiter une insurrection limitée, en fermant les ports et en faisant pression, avec l'aide de l'armée, sur les civils pour qu'ils s'opposent au soulèvement. Mais il ne s'agissait pas de maîtriser un soulèvement massif, disposant d'une organisation politique et d'une véritable arméeCarol Reardon, "The Military Experience," dans The Civil War Remembered, National Park Service Handbook, Virginia Beach, Virginie : The Donning Company Publishers, , 2011..

Le type de navire nécessaire à la campagne du Mississippi n'étant encore ni conçu, ni construit, l'ensemble de la stratégie ne pouvait être mis en place immédiatement. Dans les premiers mois de la guerre, la taille de l'U.S. Navy était par ailleurs trop réduite pour lui permettre de faire respecter le blocus. Il faudrait donc du temps pour réunir et former les forces nécessaires, un délai que les adversaires du plan n'étaient pas disposés à concéder. La stratégie de Scott était donc fréquemment tournée en dérision. Ses opposants appelaient à une campagne immédiate par voie terrestre, principalement dirigé contre Richmond, la capitale confédérée. Ils estimaient que la prise de quelques places symboliques suffirait à faire tomber la Confédération.

La guerre de Sécession ne fut pas le conflit-éclair que les critiques de Scott imaginaient. Pendant les quatre années que dura le conflit, la flotte fédérale mit en œuvre un blocus qui affaiblit incontestablement le Sud. Une campagne fédérale, suivant le cours du Mississippi, finit par couper la Confédération en deux, et ce revers est aujourd'hui considéré comme ayant pesé au moins autant dans la défaite du Sud que les campagnes menées sur le front de l'Est, qui ont si longtemps monopolisé l'attention des historiens et du public.

Aujourd'hui encore, l'impact du blocus sur l'issue de la guerre est encore objet de débats. La forme que prit finalement la victoire de l'Union ressemblait donc de près à ce que Scott avait proposé dès les premières semaines de la guerre, et le Plan Anaconda y regagna une certaine considération. L'historiographie de la guerre de Sécession reconnaît généralement que le Plan Anaconda guida la stratégie du président Abraham Lincoln tout au long de la guerre.

Origines du plan Le 19 avril 1861, une semaine après le bombardement de Fort Sumter par lequel la Confédération ouvre les hostilités, le président Lincoln décrète le blocus de tous les ports situés dans les États sécessionnistes, depuis la Caroline du Sud jusqu'au Texas. La mesure est ensuite étendue à la Virginie et à la Caroline du Nord, lorsque celles-ci rejoignent la ConfédérationORN I, vol. 4, pp.156–157, 340.. Ce décret ne sera révoqué qu'après la fin de la guerre, et le blocus se met donc en place indépendamment du plan de Scott.

Dans les premières étapes de la sécession, le statut des États-tampons (Missouri, Kentucky, Maryland et Delaware), qui autorisaient l'esclavage, reste ambiguLa Virginie, État-tampon elle aussi, avait fait sécession avant que le Plan Anaconda ne soit proposé.. Tous, sauf le Delaware, avaient des intérêts qui les attachaient puissamment à la cause sudiste. Le Missouri était en proie à des luttes intestines qui reflétaient, en miniature, celles qui déchiraient la nation ; le Maryland avait été maintenu de force dans l'Union par l'arrestation des leaders de la faction sécessionniste ; le Kentucky avait tenté d'éviter l'affrontement en se déclarant neutre, indiquant qu'il n'aiderait ni le Sud, ni le Nord, pour peu qu'on le laisse tranquille.

Puisque le Congrès ne siégeait pas et ne pouvait donc autoriser les initiatives présidentielles pour venir à bout de la rébellion, la responsabilité de lever des troupes pour l'entrée en guerre incombait aux gouvernements des États loyaux.

L'Ohio se montra particulièrement actif à cet égard et s'assura rapidement les services de George McClellan, en qualité de commandant de la milice et avec le rang de major-général des volontaires. En quelques semaines, pendant que les milices des différents États étaient incorporées dans l'organisation nationale, il ajouta à son commandement les milices de l'Indiana et de l'Illinois. Fort de cette situation, il se sentit autorisé à envoyer, le , un courrier à Winfield Scott, détaillant sa stratégieORA I, Vol. 51/1, pp.338–339.. Il y proposait d'attaquer immédiatement Richmond, qui était entretemps devenue la capitale de la Confédération, en utilisant le cours de la Kanawha ; si le Kentucky quittait l'Union, il préconisait de traverser cet État pour s'emparer de Nashville et, ensuite, « agir selon les circonstances ».

Scott soumit la lettre de McClellan à Lincoln, mais sans soutenir ses propositions. Tout d'abord, la Kanawha ne se prêtait pas au transport fluvial, ce qui impliquait de marcher sur Richmond par voie de terre, avec les aléas que cela comportait au niveau des hommes, des chevaux et du matériel. Plus délicat, la population de la partie occidentale de la Virginie (qui ne s'était pas encore séparée pour devenir la Virginie-Occidentale) était très majoritairement favorable à l'Union (dans une proportion de cinq sur sept, selon Scott) ; une invasion risquait d'aliéner ces partisans, en exposant amis comme ennemis aux ravages de la guerre. Le même argument s'appliquait au Kentucky. Encore plus dommageable, le plan proposé par McClellan se proposait de réduire la Confédération au coup par coup, les États-tampons supportant, par la force, le plus lourd du fardeau « au lieu de les envelopper tous en (presque) une seule fois par une chaîne de ports sur le Mississippi », depuis son embouchure jusqu'à sa jonction avec l'Ohio, et en imposant le blocus à tous les navires de la façade maritimeORA I, Vol. 51/1, p.339..

Les commentaires de Scott portent déjà, en germe, le Plan Anaconda. Après y avoir réfléchi quelques jours, il mit sa propre vision sur le papier et en fit part à McClellan, dans une lettre datée du 3 mai 1861. Une seconde lettre, datée du 21, finalisait sa stratégie.

Winfield Scott n'était pas en situation d'imposer sa vision au gouvernement : âgé et malade, il devait prendre sa retraite avant la fin de l'année, pour être remplacé, comme général-en-chef, par George McClellan lui-même.

Le Mississippi thumb|300px|right|La bataille de Vicksburg, par Kurz and Allison. Durant la période de commandement de McClellan et de son successeur sur le front occidental, le major-général Henry Wager Halleck, le Mississippi devint un théâtre de seconde zone pour les opérations dans l'Ouest. Halleck préférait, avec l'accord de McClellan, contourner les places fortes confédérées qui parsemaient le cours du Mississippi, plutôt que de les prendre. Il s'éloigna donc du fleuveORN I, Vol. 22, pp.700–701.. Selon lui, c'était le Tennessee, et non le Mississippi, qui constituait « la grande ligne stratégique de la guerre dans l'OuestORA I, Vol. 10, p.24..».

La marine, cependant, croyait à l'idée de s'emparer du Mississippi. Gustavus Fox, Assistant Secretary of the Navy décida très tôt que la Nouvelle-Orléans pouvait être prise par une expédition navale venue du Golfe du Mexique. Selon lui, toutes les villes bordant le fleuve se rendraient alors pour éviter d'être bombardéesGideon Welles, "Admiral Farragut and New Orleans : with an account of the origin and command of the first three naval expeditions of the war," The Galaxy, Vol. 12, pp.669–683, 817–832 (novembre et décembre 1871)..

Le capitaine (et plus tard amiral) David Farragut fut chargé de s'emparer de la Nouvelle-Orléans, une opération pour laquelle il suivit ses propres plans ; dans la nuit du 24 au , faisant passer son escadre sous les forts forts Jackson et Saint Philip, qui défendaient la ville vers le sud, il la força à se rendre Charles L. Dufour, The night the war was lost, pp.265–286.. Après avoir fait réparer les dommages subis par ses navires pendant l'opération, il les envoya remonter le cours du fleuve, où ils prirent successivement Bâton-Rouge et Natchez. Ces victoires faciles prirent fin devant Vicksburg (Mississippi), où les Confédérés occupaient, au sommet d'une falaise, une position alors jugée inexpugnable.

Vers l'amont, après la perte d'Island 10, intervenue peu de temps avant la prise de la Nouvelle-Orléans, les Confédérés avaient abandonné Memphis (Tennessee), y laissant seulement une arrière-garde destinée à effectuer des manœuvres de retardement. Au début du mois de juin, elle fut balayée par les canonnières de l'escadre du fleuve Mississippi qui ouvrirent le cours du fleuve vers l'aval, jusqu'à Vicksburg, faisant de la « Gibraltar de l'Ouest » la seule ville à ne pas être entre les mains des Fédéraux le long du MississippiORN I, Vol. 23, pp.118–140..

Mais Halleck, qui commandait l'armée, ne saisit pas l'opportunité qui s'offrait à lui. Il négligea d'envoyer, ne serait-ce qu'un détachement, pour soutenir l'expédition de la marine et Farragut, le niveau des eaux baissant, fut bientôt contraint de se retirer sur la Nouvelle-Orléans pour éviter d'échouer ses navires à fort tirant d'eauShea and Winschel, Vicksburg is the key, pp.17–18.. L'armée ne fit pas d'autre tentative contre Vicksburg jusqu'à l'arrivée du major-général Ulysses S. Grant, relevant Halleck appelé à Washington pour y remplacer McClellan comme général-en-chefHalleck fut rappelé à l'Est vers la mi-juillet, au moment où Farragut quittait Vicksburg..