L’École sicilienne (en italien, La Scuola Siciliana), aussi connue depuis Dante comme I Siciliani (« Les Siciliens »), est une école poétique du qui s'intéresse au fin'amor (amour courtois).
Fondée probablement par Giacomo da Lentini sous le patronage de Frédéric II d'Hohenstaufen, empereur du Saint-Empire romain germanique, ses membres étaient des notaires et juges de sa cour. Parmi les pièces dont se compose le chansonnier sicilien, on peut citer : « Io m'aggio posto in core », l’un des exemples les plus anciens du sonnet dont Giacomo da Lentini fut l’inventeur ; une 'Tenzone' (débat amoureux - voir Tenson) entre Pier della Vigna et Jacopo da Mostacci, arbitrée par Giacomo ; « Dolze meo drudo » (d'après le modèle provençal de l’adieu du croisé), écrite par Frédéric, et d'autres encore qui sont attribuées à son fils Enzio, roi de Sardaigne et qui ébauchent déjà une psychologie amoureuse proche du dolce stil novo.
L'école (1230-1266) constitue un moment important de l'histoire littéraire italienne, et a contribué à l'émergence de la langue nationale italienne. Peu après, Dante et ses contemporains vont largement puiser dans les travaux de cette école. Le chansonnier sicilien marque le commencement d'une véritable tradition unitaire qui tient autant du modèle provençal « haut » que des chansons populaires siciliennes et du latin, alors langue européenne par excellence. À partir de cette expérience, le dolce stil novo et Dante retiendront une grande partie des expressions destinées à entrer dans la langue moderne.
Le panorama littéraire avant les Siciliens Causes principales du prestige du français et du latin
Par rapport aux autres pays de langues romanes, la littérature italienne voit le jour avec environ trois siècles de retard. De nombreux facteurs sont à l'origine de ce décalage, notamment les divisions politiques des États italiens. Les États du centre-nord étaient fractionnés en communes appartenant aux partis guelfe ou gibelin, ceux du sud en domaines féodaux d'origine lombarde et byzantine. Les rois normands de Sicile ne parviendront jamais à contrôler entièrement ces derniers. Les ambitions autonomistes des États du sud sont encouragées par l’ambition temporelle des papes. De plus la papauté n'a pas encouragé le développement de la langue romane, le latin étant la langue officielle des États pontificaux (le Vatican de l'époque). Enfin, la littérature italienne souffre du prestige incontesté dont jouissent les littératures latine et française dans l'Europe de cette époque. Cette influence a été renforcée dans l'Italie septentrionale, lorsque la persécution des Albigeois en France a poussé de nombreux troubadours à franchir les Alpes à la recherche de mécènes, surtout auprès des cours padanes du Montferrat (Piémont), et du marquisat de Trévise (Vénétie). La littérature profane par excellence est, jusqu’au Stil Novo, francophone, celle d’inspiration sacrée et scientifique en latin.
La prose italienne
Avant l'école sicilienne, il est difficile de parler de littérature nationale : la prose non littéraire est écrite partout en patois local souvent contaminé par l'orthographe latine; en outre, partout en Italie, la renommée du latin est beaucoup plus forte qu'en d'autres pays européens. Le latin est aussi la langue des écritures (la Vulgate de saint Jérôme) : les clercs l'utilisent pour écrire des traités de théologie, des exégèses, ou des hagiographies. Le latin est aussi la langue parlée au Vatican, qui exerce une influence très marquée sur la vie culturelle et politique des italiens. Pourtant, on voit finalement des cartes écrites en langue romane par des banquiers florentins et pisans, tandis que les notaires insèrent les paroles en dialecte roman de leur clients dans les testaments dont la rédaction se fait en latin.
Le culte du latin
Si les clercs sont les seuls à comprendre les mystères de la nature et de Dieu, c'est parce qu'ils connaissent profondément la langue des pères de l'église (Saint Augustin, saint Benoît et saint Thomas d'Aquin, contemporain de Frédéric) et celle des poètes antiques, comme Virgile, qui avait prévu la venue de Christ, selon la croyance des gens du Moyen Âge. L'instabilité politique et celle des institutions, les guerres entre les communes, les unes à côté de l'empereur, les autres avec le pape, la corruption de l'église que les nouveaux mouvements chrétiens condamnent, donnent l'impression que le monde est proche de sa fin : seul modèle de stabilité, celui de l'antiquité romaine et de sa langue, la seule qui semble demeurer immuable. Cela est interprété comme un signe de sa perfection et comme un témoignage de la faveur divine que Dieu lui accorde. La primauté du latin en fait la langue du droit et de l'église romaine, de la philosophie, de l'astronomie, des sciences naturelles. En particulier, la rhétorique du droit va influencer la forme et la métrique de la nouvelle littérature italienne.
Le français et le provençal, langue des poètes
Jusqu'au début du , l'italien est considéré comme un langage enfantin qui ne peut que babiller d'une façon grossière la langue de sa mère latine, et qui est inapte à exprimer des idées complexes. Dans l'imaginaire de l'homme médiéval, cette langue nouvelle marque la décadence de l'Empire romain et rappelle l'histoire malheureuse de Babel : signe de cette fin du monde qu'annoncent les grands prêcheurs itinérants quand ils montrent l'exemple d'un monde esclave de l'argent des marchands usuriers, dévasté par les épidémies, où les révoltes paysannes contre l'oppression féodale semble détruire les institutions et la société civile.
Même en Italie, la langue d'oc est le langage du fin'amor. En outre, les romans, les chansons de geste (l'Italie manque d'une épopée nationale mais produit des adaptations) et les œuvres philosophiques (remaniements plus ou moins libres d'originaux comme le Roman de la Rose) se font en langue d'oïl. Les tournures françaises dans le Fiore et lIntelligenza, remaniements italiens du roman, semblent involontaires, mais la syntaxe et le lexique laissent l'impression d'écrivains qui parlent couramment la langue d'oïl.
À côté du Trésor, le Milione que Marco Polo dicte à Rustichello da Pisa en ancien français est un des best-sellers de l'époque. Il se peut que son succès et sa diffusion en Europe doivent beaucoup au français, langue que les marchands italiens qui travaillaient entre la France et l'Italie septentrionale, comprenaient aisément.
La petite-moyenne bourgeoisie des communes italiennes du , vouée plus au commerce et à ses nécessités concrètes qu'à l'érudition académique, s'exprimait mieux en français et en italien qu'en latin. Le prénom Francesco se diffuse rapidement grâce aux échanges avec la France : le père de saint François avait des liens commerciaux avec la France, où le père de Pétrarque, comme son fils, travaillait depuis longtemps.
Naissance de la tradition littéraire romane Les laudi Aux années 1220, la poésie nationale se résume aux seules Laudi (fr. Laudes) de saint François et des ordres mineurs. Ces Laudes tiennent encore beaucoup de l'expression orale et de l'improvisation : la poésie religieuse populaire est moulée sur la métrique des psaumes latins, sans ouverture à de nouveaux modèles ni aux exigences diverses d'un public laïc.
Si cette poésie manque de toute ambition littéraire, d'autre part sa simplicité véhicule efficacement le nouveau message évangélique du renouveau spirituel européen. Sa plus grande valeur se situe donc plus dans la puissance du contenu, que dans sa métrique qui mêle des vers de longueurs différentes, et utilise un langage irrégulier proche du parler populaire :
Laudato sie, mi Signore, cum tucte le tue creature, spetialmente messor lo frate sole, lo quel'è iorno, et illumini noi per lui.
Et ellu è bellu e radiante cum grande splendore: de te, altissimo, porta significatione.
Laudato si, mi signore, per sora luna e le stelle: in celu l'ài formate clarite et pretiose et belle.
(Cantique des Créatures, vv.5-11)
traduction:
Soit loué, Mon Dieu, avec toutes tes créatures, specialement nostre frère le soleil, ce qui fait le jour, et par lequel tu nous éclaircis.
Et il est beau et rayonne avec un si grande splendeur: de ta gloire, Seigneur, il témoigne.
Sois loué, Mon Dieu, par notre sœur la lune et les étoiles: dans l ciel tu les a formées claires, précieuses et belles (..)
(Cantique des Créatures, vv.5-11)
Les Laudes ne retiennent évidemment pas l'attention des lecteurs cultivés des cours et des premières universités, qui, grâce à leur indépendance politique vis-à-vis de l'Église, s'intéressent aussi à la poésie profane et peuvent pratiquer une littérature vernaculaire « haute », créée à l'imitation des Antiques (Ovide est tenu pour maître de la poésie courtoise), enrichie d'un répertoire lexical et stylistique compréhensif.
La Magna Curia Origine de l'école
Il faudra attendre les années 1228-1232, peu après la diffusion des premiers lyriques religieux, pour voir la naissance d'un véritable langage littéraire national. C'est la panthera redolens, la panthère mythique des bestiaires dont tous sentent le parfum mais qui élude ponctuellement ses chasseurs, et que Dante reconnaît dans les vers de l'école sicilienne. C'est dans ces années-là que Frédéric II de Hohenstaufen, roi de Sicile et empereur du Saint Empire Roman Germanique, décide de réunir autour de lui ses meilleurs amis et dignitaires, qui partagent ses intérêts envers les arts et les sciences : Piero dalla Vigna est aussi un de ses diplomates, et plus que tout autre celui qui, selon Dante, « possède les clés du cœur de Frédéric ». Le résultat sera un chansonnier écrit dans un langage tout nouveau, libéré de tout régionalisme et dialectalisme.
Giacomo da Lentini, roi de l'école
La fondation de l'école porte la signature de Giacomo da Lentini, un des notaires les plus proches de l'empereur, qui aurait encouragé ses aspirations poétiques : c'est à lui qu'on attribue l'invention du sonnet, genre destiné à connaître un succès inconnu par toutes les autres formes poétiques.
Giacomo fut reconnu à l'unanimité comme guide par ses collègues, dont l'empereur Frédéric II du Saint-Empire, le roi Enzio de Sardaigne (son fils), Pier della Vigna ou Pierre Des Vignes, Jean de Brienne, Jacopo Mostacci, Guido delle Colonne, Odo delle Colonne, Arrigo Testa, Ruggieri d'Amici, Inghilfredi, Rinaldo d'Aquino, Giacomino Pugliese, Percivalle Doria, Mazzeo di Ricco, Tommaso di Sasso, Compagnetto da Prato, Paganino da Serzana, Folco di Calavra, Neri Poponi, Guglielmo Beroardi, Filippo da Messina, Ruggierone da Palermo et beaucoup d'autres qui sont restés anonymes.
Cielo d'Alcamo mérite une place particulière, étant donné le caractère comique de son Rosa Fresca Aulentissima, parodie des maniérismes de l'école et triomphe de ce goût populaire et réaliste que la poésie « haute » de Frédéric semblait avoir supprimé.
Une langue nationale La koinè sicilienne
On se tromperait pourtant en identifiant le dialecte sicilien au langage littéraire de l'école : en fait, il s'agit d'une koinè créée pour l'occasion par la fusion de nombreux dialectes insulaires. Le caractère itinérant de la cour, qui suit les déplacements incessants de l'empereur, pressé d'imposer l'ordre à ses barons, le fait que même les notaires siciliens ne viennent pas du même endroit facilite la création d'un langage régional compréhensible par tous, d'autant plus que le caractère conservateur du sicilien assure la présence de nombreux archaïsmes d'origine latine.
Les Siciliens du nord