L’ironie (du grec ancien , « ironie, dissimulation, fausse ignorance ») est un procédé énonciatif notamment étudié par Oswald Ducrot dans Le Dire et le Dit (1985) qui soutient les tonalités littéraires polémique et satirique. Jouant parfois sur la figure de style de l'antiphrase qui peut enclencher le rire, elle se distingue pour certains de l'humour qui joue .
L'ironie recouvre un ensemble de phénomènes distincts dont les principaux sont l'ironie verbale et l'ironie situationnelle. Quand elle est intentionnelle, l'ironie peut servir diverses fonctions sociales et littéraires.
L'ironie verbale Éléments de définition L’ironie verbale est une forme de langage non littéral, c'est-à-dire un énoncé dans lequel ce qui est dit diffère de ce qui est signifié. L'ironie peut être produite de différentes manières, dont certaines correspondent à des figures de style classiques.
L'antiphrase ironique, la plus fréquente des formes d'ironie, consiste à dire l'inverse de ce que l'on souhaite signifier tout en laissant entendre ce que l'on pense vraiment.
« Quelle belle journée ! » pour signifier qu'il pleut des cordes.
Les linguistes soulignent cependant que l'ironie ne peut être réduite à l'antiphrase, qu'il ne s'agit pas forcément de dire l'inverse mais d'exprimer une distance. La linguiste Laélia Véron estime que derrière l'antiphrase, c'est le discours de l'autre qu'on critique : elle parle de l'ironie comme "mention critique".
L'hyperbole ironique qui consiste à exagérer ses propos.
« Je suis carrément mort de rire… », venant d'un locuteur à qui l'on a fait une plaisanterie douteuse.
La litote ironique qui consiste au contraire à minimiser ses propos.
« Il n’est pas complètement stupide » à quelqu’un qui vient de résoudre un problème compliqué.
D'autres figures de style induisent de l'ironie : la juxtaposition, la digression, la circonlocution.
Des énoncés peuvent être ironiques sans pour autant être des figures de style reconnues :
« Beau temps, n'est-ce pas ? » produit par un agriculteur après trois mois de sécheresse alors que le soleil est radieux.
« Encore un petit peu plus de bazar ? » produit par une mère qui souhaite que son enfant range sa chambre.
« — Que fait Jules ? — Il étudie... » produit par le père de Jules pour signifier à sa femme que Jules flirte dans sa chambre avec sa camarade de classe.
Les définitions de l'ironie oscillent entre un point de vue restreint et un point de vue élargi (Mercier-Leca, 2003)Mercier-Leca, F. (2003). L’ironie. Paris: Hachette Supérieur. Du point de vue restreint, l'ironie se limite à dire l'inverse de ce que l'on pense (antiphrase ironique) mais cette perspective ne rend pas compte de toutes les formes d'ironie existantes. D’un point de vue élargi, le discours ironique est un discours dans lequel on fait entendre autre chose que ce que disent les mots (et non pas spécifiquement l'inverse) mais cette définition, trop large, s’applique non seulement à l’ironie mais aussi à la quasi-totalité des formes de langage non littéral (telles que la métaphore).
Devant la difficulté à établir une définition qui circonscrive spécifiquement ce qu'est l'ironie verbale, différentes théories psycholinguistiques ont émergé.
La théorie gricéenne Selon Paul Grice (1975) Grice, P. H. (1975). Logic and conversation. Cambridge, MA: Harvard University Press, la conversation est sous-tendue par un « principe de coopération » qui stipule que les interlocuteurs respectent un certain nombre de règles, les maximes conversationnelles. Parmi ces maximes conversationnelles, la maxime de qualité spécifie que « l'on ne doit pas dire ce que l'on pense être faux ». Grice définit alors l'ironie comme un énoncé dont la maxime de qualité a été transgressée. Il revient alors à l’interlocuteur de produire une implicature conversationnelle (une inférence sur le signifié) pour rétablir le respect de la maxime transgressée. Cette implicature sera générée à la suite du constat d’une contradiction entre la structure de l’énoncé (ce qui est dit) et le contexte d’énonciation. Il peut s'agir par exemple de dire à un joueur de football ayant marqué contre son camp : « Encore un très beau but ! » pour signifier que le footballeur a mal joué.
L’intérêt de cette théorie réside dans la définition d’une condition qui permet de juger qu’un énoncé est ironique ou non : la violation de la maxime de qualité. Le problème est que la violation d’autres maximes que celle de qualité peut produire des énoncés ironiques ce qui a pour conséquence un échec de la définition gricéenne de l’ironie à caractériser entièrement son sujet. Le principal apport de Grice est d'avoir fait de l'ironie un phénomène résolument pragmatique, c'est-à-dire un phénomène linguistique dont l'interprétation adéquate ne peut se faire qu'avec une prise en compte du contexte d'énonciation.
L'ironie comme négation indirecte Rachel Giora et ses collaborateurs (1995) Giora, R. (1995). « On irony and negation ». Discourse Processes, 19(2), 239-264 ont considérablement fait évoluer l’approche gricéenne en proposant une réponse à la critique suivante : le sens non littéral d’un énoncé ironique n’est pas la négation directe de sa forme littérale. En effet, dire « Tu es si fin ! » ne signifie pas forcément que l’on signifie « Tu es bête ». Cela peut, par exemple, vouloir dire « Certes, tu es fin mais tu manques de modestie ». C’est pour cette raison que Giora propose le concept de « négation indirecte ». À la différence de la négation directe, la négation indirecte admet plusieurs interprétations situées entre le sens littéral et le sens strictement opposé. Le sens littéral n’est pas écarté au profit du sens implicite. Les deux significations sont conservées en mémoire et participent à la construction du sens final.
L'ironie comme impropriété pertinente thumb|Ironie fondée sur le paradoxe. Selon Salvatore Attardo (2000) Attardo, S. (2000). « Irony as relevant inappropriateness ». Journal of Pragmatics, 32(6), 793-826, un énoncé ironique est défini comme un énoncé inapproprié au regard du contexte, qui reste néanmoins pertinent dans l'interaction. On n’accède pas au sens ironique d’un énoncé par son sens littéral (en cherchant l’inverse du sens littéral par exemple). En créant de l’impropriété, le sens littéral n’aurait comme fonction que de signaler à l’interlocuteur que le locuteur est ironique, c'est le contexte qui permet d'inférer entièrement le sens ironique. L’impropriété peut naturellement apparaître au travers de la violation des différentes maximes conversationnelles de Grice mais pas seulement. Un énoncé ne transgressant aucune maxime peut être ironique simplement parce qu’il n’est pas approprié au regard du contexte. La maxime conversationnelle la plus à même de définir l'ironie selon Attardo serait : « être contextuellement approprié ». Finalement, un énoncé est ironique s’il remplit les 4 conditions suivantes : L'énoncé est contextuellement inapproprié. Malgré tout, l’énoncé est pertinent dans la conversation. Le locuteur de l’énoncé a conscience de l’impropriété et l’a produite intentionnellement. Le locuteur suppose qu’une partie au moins de son public reconnaitra les points 2 et 3.
L'ironie comme mention échoïque Wilson et Sperber (1992) Wilson, D., & Sperber, D. (1992). « On verbal irony ». Lingua, 87(1-2), 53-76 décrivent l’ironie comme un type d’énoncé spécifique où l’on « mentionne » un énoncé antérieur. On fait écho à la parole de quelqu’un en reprenant cette parole, en général pour la moquer, la critiquer. Imaginons par exemple que dans les vestiaires avant un match, Olivier, l'attaquant déclare qu'il est en grande forme. Néanmoins, pendant le match, il rate toutes ses occasions de but. Dire « Olivier était vraiment en grande forme aujourd’hui ! » est un énoncé ironique parce qu'il fait écho, mention à la déclaration d'Olivier avant le match. Les théories échoïques reposent sur une dissociation énonciative : le locuteur mentionne des propos dont il se dissocie, qu’il impute à tort ou à raison, à sa cible qui peut être un individu, un groupe ou même une partie de lui-même, dont il se distancie au moment de l’énonciation ironique. Cette approche a le mérite d’expliquer pourquoi des locuteurs décident d’employer l’ironie ce que ne fait pas la théorie gricéenne. Il s’agit pour le locuteur d’exprimer son attitude (en général critique) à l’égard de l’énoncé auquel il fait écho.
Cependant, de nombreux exemples d’ironie semblent ne faire écho à aucun énoncé antérieur. Pour cette raison, Sperber et Wilson ont élargi leur concept, passant de celui de « mention » à celui « d’interprétation », soit un écho plus ou moins lointain de pensées ou de propos, réels ou imaginaires, attribués ou non à des individus définis (il peut s’agir simplement d’une référence à une croyance populaire trouvant une forme propositionnelle dans les proverbes par exemple). Par exemple, l'énoncé « Belle journée pour un pique-nique ! » alors qu'il pleut fait écho au fait qu'un pique-nique sous la pluie est un pique-nique raté. Mais on verse ici dans le problème inverse : bien des énoncés qui reposent sur une « interprétation » ne sont pas nécessairement ironiques.
La théorie du rappel échoïque Pour Kreuz et Glucksberg (1989) Kreuz, R. J., & Glucksberg, S. (1989). « How to Be Sarcastic: The Echoic Reminder Theory of Verbal Irony ». Journal of Experimental Psychology: General, 118(4), 374-386, si s’exprimer ironiquement ne nécessite pas forcément la mention échoïque d’un énoncé antérieur, l’ironie implique toujours le rappel d’un événement antécédent, une norme sociale, une attente partagée en décalage avec la situation présente. C’est la théorie « du rappel échoïque ». Si une nouvelle fois, cette proposition est insuffisante pour décrire l'ensemble des énoncés ironiques, l’idée qu’un trait caractéristique de l’ironie est un décalage entre les attentes et la réalité effective est essentielle et sera reprise.
La théorie du faux-semblant Selon Clark et Gerrig (1984) Clark, H. H., & Gerrig, R. J. (1984). « On the pretense theory of irony ». Journal of Experimental Psychology: General, 113(1), 121-126, si l’écho n’est pas un trait obligatoire de l’ironie, en revanche, on retrouve toujours la même attitude chez le locuteur : celui-ci feint de tenir un discours auquel en fait il n’adhère pas. Son but serait de critiquer, voire de ridiculiser, la position tenue par la personne qui pourrait tenir un tel discours de manière sincère. L’ironie permet au locuteur de se distancier du discours qu’il produit. La compréhension de l’ironie reviendrait pour un interlocuteur à reconnaitre les différents rôles joués. Ici, c’est la mise en scène qui permet de souligner le contraste entre ce qui est réel et ce qui était attendu.
La théorie du faux-semblant allusif La théorie du faux-semblant allusif par Kumon-Nakamura, Glucksberg et Brown (1995) Kumon-Nakamura, S., Glucksberg, S., & Brown, M. (1995). « How About Another Piece of Pie: The Allusional Pretense Theory of Discourse Irony ». Journal of Experimental Psychology: General, 124(1), 3-21 est l'une des théories les plus abouties. Selon ses auteurs, deux traits seraient nécessaires et suffisants pour décrire l’ironie : l’allusion et le faux-semblant.
Comme la notion de « rappel » de Kreuz et Glucksberg (1989), l'allusion n’est pas simplement une référence à un propos ou un événement passé mais renvoie spécifiquement à une divergence entre ce qui était attendu et ce qui est en fait. L’important n’est plus le décalage entre le dit et le signifié mais entre « ce qui est dit » et « ce qui aurait dû être dit au regard du contexte ». Néanmoins, contrairement à Kreuz et Glucksberg, Kumon-Nakamura et ses collaborateurs ne supposent pas qu'un rappel explicite à un événement antérieur est nécessaire, une simple allusion suffit.