thumb|250px|Pillards gaulois par Évariste-Vital Luminais. Musée de la société historique et archéologique de Langres.

Le terme « bagaudes » (en latin ou , en français nom masculin pluriel) désigne différents mouvements insurrectionnels discontinus de type jacquerie, constitués de bandes armées de paysans sans terre, d'esclaves, de soldats déserteurs ou de brigands, actives dans l'Empire romain tardif dans des régions périphériques de la Gaule à la fin du .

Le caractère très allusif et disparate des sources ne permet pas de donner une explication unique à ces divers troubles, qui ne semblent pas porter de revendication politique, sociale ou économique particulière. Néanmoins, parmi les raisons qui ont pu occasionner ces mouvements, le désir de se libérer de l'oppression de l'État romain et de ses représentants provinciaux en leur opposant une résistance armée est régulièrement évoqué.

Étymologie L'étymologie des mots latins bagaudæ et bacaudæ n'est pas fixée et son origine fait l'objet de diverses hypothèses dont la recherche contemporaine se fait l'écho, sans qu'aucune d'elles ne s'impose définitivementVoir les discussions chez , , , ..

En se basant sur Aurelius Victor () qui rapporteLivre des Césars, 39, 17-19. que le terme est appliqué par « les naturels du pays », la racine gauloise « bág » signifiant « combat » a été proposée, à laquelle a pu être ajouté un suffixe provenant d'un nom de tribu, bien qu'aucune occurrence d'un tel nom n'ait jamais été attestée dans l'histoire des peuples gaulois. Néanmoins, cette idée que bagaudae fasse référence à des « combattants » fait relativement consensus pour la recherche actuelle.

Mais une série d'autres propositions, qui oscillent de « l’ingénieux à l’étrange », n'en existent pas moins : une étymologie latine basée sur le terme « vagus » (« errant ») pourrait faire référence à une sorte de communauté itinérante voire de personnes déracinées par les guerres civiles et les migrations barbares de la période romaine plus tardive ; on a également fait le rapprochement avec la Legio V Alaudae (« Légion Alouettes ») levée par César, le suffixe -auda étant d'origine gauloise., voire avec les « bacchantes » romaines, mais aussi avec le terme armoricain bagat (« assemblée ») pour désigner une foule violente ou anarchique ou encore avec les Vargi cités par Sidoine ApollinaireLettres, livre VI () pour désigner des bandits d'Auvergne...

On a encore pu suggérervoir . une liaison avec le nom d'une région associée à des « bagaudes » ou avec la tribu mauritanienne des Baquates, voire un dérivé de l'hébreu boguedim (« rebelles ») et prêter au terme toutes sortes de significations : habitants de la forêt, montagnards, individus vivant sous des tentes, paysans obligés de payer de lourdes taxes, bandits...

Il a plus récemment été suggéré de remplacer la graphie bagaudae par bacaudae, cette dernière apparaissant dans les manuscrits dès le et dans les sources grecques, tandis que la première n'apparaît dans les manuscrits qu'à partir des . Si cette hypothèse semble pertinente, elle ne résout cependant pas les enjeux étymologiques qui restent entiers pour cette alternative. Enfin, il est également possible que le terme dérive du nom d'un chef oublié du mouvement et, en tout état de cause, le nom personnel de « Bacauda » est attesté dans l'Italie ostrogothe et byzantine au et dans l'Hispanie wisigothique au siècle suivant, porté par de hauts dignitaires civils et ecclésiastiques, témoignant probablement alors de la tradition savante et ecclésiastique médiévale qui transforme progressivement les bagaudes en héros chrétiens.

Sources

Bagaudes du vignette|Tête en marbre de Maximin Hercule, vers 293, Musée Saint-Raymond.

Les deux sources principales attestant des rébellions de paysans gaulois à la fin du proviennent de l'entourage de l'empereur Maximien Hercule à Trèves et bien que le mot n'y soit pas utilisé, la plus grande partie de l'historiographie assimile ces révoltés aux bagaudes. Il s'agit de deux auteurs contemporains des évènements à l'époque de Dioclétien : l'orateur Mamertin, qui mentionne ces évènements dans un éloge panégyrique déclamé le (Pan. II) et un autre prononcé le (Pan. III), et d'un rhéteur anonyme, probablement disciple du précédent, auteur de Panégyriques en l'honneur de Maximien et Constantin, prononcé à Trêves à l'occasion des noces de Constantin et Fausta et suivant assez fidèlement le Pan. III.

Le nom des rebelles apparaît pour la première fois dans le Livre des Césars, un ouvrage d'Aurelius Victor, haut fonctionnaire travaillant dans la bureaucratie impériale, qui trace une série de 42 biographies impériales (d'Auguste à ) rédigée vers 358-360 et qui constitue le premier des bréviaires du . Il semble qu'Aurelius Victor ait utilisé, pour l'époque de Dioclétien, une source relatant les événements d'Occident après 260, contemporaine de la révolte paysanne de 285, probablement une chronique impériale aujourd'hui perdue, un « Suétone augmenté » rédigé sous Dioclétien et poursuivi jusqu'à la mort de Constantin.

Le Livre des Césars est lui-même utilisé pour la rédaction au début du de l'anonyme Épitomé de Caesaribus mais surtout dès la fin du par l'historien latin Eutrope. Ce dernier, bureaucrate qui sert différents empereurs depuis Constance II jusqu'à Théodose, rédige vers 369-370 une Histoire romaine à la demande de Valens, œuvre dont il fait peu de doute qu'elle ait été rédigée avec Aurelius Victor sous les yeux, les quelques variantes avec ce dernier laissant penser qu'Eutrope utilise également la source perdue de ce dernier.

L'ouvrage d'Eutrope a une influence importante sur différents auteurs du Bas Empire grecs et latins qui reprennent le passage sur les bagaudes, au nombre desquels Paeanius, Jérôme de Stridon — influençant lui-même au fil des siècles certains de ses continuateurs comme l'auteur de la Chronica Gallica de 511 et celui de la Chronique de Frédégaire, le byzantin Jordanes ou encore les chroniqueurs médiévaux Hermann Contract ainsi que Marianus Scottus — puis Paul Orose. L'œuvre de ce dernier a une influence considérable sur l'historiographie médiévale, inspirant notamment certains auteurs ecclésiastiques médiévaux qui christianisent les bagaudes avec le cycle hagiographique du martyr de la Légion Thébaine, développé dans la Passion de saint Maurice, la Vita sancti Baboleni ou encore au chez Sigebert de Gembloux.

Bagaudes du Ce que l'on connait des bagaudes du provient essentiellement de l'œuvre de l'historien byzantin Zosime, fonctionnaire païen à la cour d'Anastase , qui rédige son Histoire Nouvelle entre 507 et 518. Il est difficile d'établir la provenance des informations qu'il développe au sujet des bagaudes rassemblées dans son bref livre VI, assez confus et s'interrompant brusquement, mais il est vraisemblable qu'il ait utilisé les travaux de l'historien païen du début du Olympiodore de Thèbes — dont on connait un résumé par Photius — qui semble lui-même avoir puisé dans ouvrage pamphlétaire antichrétien retraçant les années 305 à 410 de l'Empire, l'Histoire contre les chrétiens, aujourd'hui perdue, qui attribue la prise de Rome par les troupes wisigothes d'Alaric à la conversion des empereurs au christianisme.

On trouve l'évocation d'une société de paysans bandits de la région de la Loire, où le pouvoir impérial semble absent, dans un dialogue du Querolus sive Aulula, une comédie de mœurs et de situation décrivant la décadence de la société impériale au début du , dont l'auteur anonyme est contemporain des événements armoricains de l'époque, vraisemblablement proche de Rutilius Namatianus. Ce dernier, membre d'une influente famille sénatoriale païenne probablement originaire de la Gaule méridionale, exerce d'importantes fonctions préfectorales à Rome jusqu'en 414. Il compose un poème en vers élégiaques, De Redito Suo, dans lequel il relate son récent retour de Rome, décrivant la situation de la Gaule à l'époque de la reprise en main impériale consécutive aux invasions et usurpations ainsi qu'aux les agitations de la révolte armoricaine de 409.

Le prêtre marseillais Salvien compose son Gouvernement de Dieu vers 440, dans lequel il décrit, d'un point de vue chrétien, les invasions barbares et les événements politiques de l'État et de l'Église dont il est contemporain. Salvien, qui semble connaître les bagaudes du , parle de leurs homologues de son époque de façon générale, ainsi que du soulèvement de Tibatto en 435-437, dans des passages caractérisés par une atypique indulgence envers les rebelles dont la révolte armée se justifie selon lui par la necessitas.

On trouve également des évocations du soulèvement armoricain de 437 et de sa répression dans les écrits de l'évêque gallo-romain Sidoine Apollinaire ainsi que dans la Chronica Gallica de 452, qui rapporte également la révolte menée par le médecin Eudoxius en 448. Les spécialistes estiment que la révolte mentionnée dans son Panégyrique d'Aetius par le poète chrétien d'origine franque Flavius Merobaudes, fait allusion aux bagaudes de 437 ou à une révolte ultérieure de 446. Dans ses Chroniques, l’évêque de Gallécie Hydace de Chaves fournit de nombreux éléments au sujet des bagaudes hispaniques mais ses formulations obscures laissent nombre de questions non débattues. Enfin, le prêtre Constance de Lyon compose vers 480 une Vie de Germain d'Auxerre, défenseur des bagaudes armoricains, qui a une influence décisive lors de la sanctification médiévale du mouvement.

Développement

Les bagaudes de 285-286 vignette|Aureus figurant Carausius, c. 287. Pas plus la chronologie que la géographie des évènements ne sont mentionnées dans les sources et la recherche est amenée à procéder par hypothèses et déductions. Les premiers évènements identifiés au phénomène des bagaudes prennent place au cours des années 285 et 286 en Gaule vraisemblablement en Armorique, entre la Seine et la Loire mais aussi dans la région de Trèves. Le mouvement de rébellion est attesté par le Panégyrique de 291 qui, seul document contemporain des évènements, n'utilise cependant pas les termes de bagaudæ ou bacaudæ, évoquant plutôt les rebelles en termes associés à la campagne, tels que agricolae (« agriculteurs »), aratores (« laboureurs »), pastores (« bergers ») et autres rustici (« campagnards »), comparant leurs attaques de biens agricoles au comportement d'un hostem barbarum (« ennemi barbare »).

Aurelius Victor, qui écrit dans la seconde moitié du , ainsi que plusieurs de ses suivants, dont Eutrope et Orose, détaillent davantage les évènements. Suivant leurs récits, la révolte éclate après le départ de l'empereur Carin pour l'Italie vers quand deux hommes, Aelianus et Amandus forment une armée de paysans (agrestes) et de voleurs (latrones) en Gaule et se livrent au pillage des champs et de villes . Ces évènements poussent Dioclétien, devenu empereur le , à réagir en envoyant Maximien Hercule, dont il a fait son césar en , afin de restaurer l'ordre avec l'aide de l'officier Carausius.

Maximien, au-delà de la pacification de la révolte paysanne, est en effet chargé d'assurer la défense de l'Occident contre les Germains ainsi que de prévenir le danger d'une nouvelle usurpation. Les sources s'accordent sur le fait que Maximien met rapidement les bagaudes en déroute, qu'une partie d'entre eux se rendent au césar victorieux tandis que la répression se prolonge encore quelques mois, jusqu'à la fin de l'automne ou jusqu'au début de l'hiver 285, dans la mesure où l'on sait que Maximien est de retour à Milan le . Eutrope rapporte encore que juste après avoir vaincu les bagaudes, Maximien et Carausius mènent des opérations navales contre les Francs et les Saxons avant de se déplacer vers le Rhin pour contenir les incursions des Chaibones et des Hérules.