Drôle de jeu est un roman de Roger Vailland paru en 1945 aux éditions Corrêaaugmenté d'un texte de Claude Roy intitulé Roger Vailland, profil gauche, qui a reçu le prix Interallié la même année. René Ballet, son ami et biographe, écrira qu'il s'agit
Genèse du roman Engagé dans la Résistance dès 1942 et en mission au domicile de Daniel CordierDaniel Cordier, le Caracalla de "Drôle de jeu", Libération, article de mars 2009., un agent de la Résistance, le journaliste Roger Vailland découvre un exemplaire du roman de Stendhal Lucien Leuwen et se plonge dans sa lecture. Ce roman lui inspirera l’écriture de Drôle de jeu qui paraît à la Libération et recevra le prix Interallié en 1945. Vailland y a mis le quotidien de la vie d’un résistant communiste, partagé entre ses convictions politiques et son âme de séducteurvoir Roger Vailland : Libertinage et lutte de classe par Franck Delorieux, éditions Le temps des cerises, 2008.
On trouve d'ailleurs dans le roman plusieurs allusions à Stendhal et à son œuvre : « Stendhal, que j’aime tellement par ailleurs, est un romancier de l’ambition bien plus que de l’amour. Ce qui l’intéresse, c’est la conquête. […] Lucien Leuwen ne couche même pas avec de Chasteller. » (p178)
Ou également, cet autre exemple : « Il lut quelques pages de Lucien Leuwen puis repoussa le livre : il en connaissait presque par cœur un grand nombre de passages. » (p 186)
Itinéraire du roman D’après Vailland, Drôle de jeu n’est pas un livre sur la Résistance, ni l’histoire d’un réseau de résistants qui témoignent de leur action, ni une vision personnelle de la France occupée à la manière d’un Vercors dans Le Silence de la mer. Il ne s’apparente pas non plus à une biographie, même s’il puise largement dans son expérience personnelle, par exemple, Marat son héros est un saboteur qui dit « vous construisez les voies, je les fais sauter, nous nous complétons, nous devons nous entendre », alors que Roger Vailland a uniquement été un agent de renseignement.
thumb|left|upright=0.6|Jean-Paul Marat C’est d’ailleurs ce qu’annonce l’auteur dans l’avertissement qui ouvre le roman : « Drôle de jeu est un roman, une fiction, une création de l’imagination. Ce n’est pas un roman historique. » Drôle de jeu est avant tout une œuvre romanesque dans laquelle l’auteur se projette, entrechoque le jeune homme des années trente, perpétuellement en devenir, et le résistant qui parvient à trouver ses marques, se réconcilier avec son pays et avec lui-même. La rupture entre l’homme d’avant-guerre François Lamballe et l’homme résistant qui choisit Marat comme pseudonyme, peut paraître totale, un homme nouveau qui naît de ce combat, comme Roger Vailland le revendiquera plus tard. (voir L'Homme nouveau (cycle de romans))
Mais en fait, cette rupture est moins brutale qu’il n’y paraît et c’est Vailland lui-même qui nous met sur la voie. En , Vailland pour trouver le calme et écrire le grand roman dont il attend beaucoup, se retire au château Marion, un peu à l’écart du village de Chavannes-sur-Reyssouze dans l’Ain près de Mâcon. Il tente d’écrire un essai, avorté, resté à l’état d’ébauche, qu’il intitule Marat-Marat, qui sera publié aux éditions Le Temps des cerises, largement commenté et annoté par Christian Petr et René Ballet. En 1944, c’est de nouveau à Chavannes-sur-Reyssouze qu’il s’installe pour terminer Drôle de jeu dont le héros choisit Marat comme nom de résistant.
Retour de Marat-Marat, et ainsi pour Vailland, la boucle est bouclée.
À propos de Drôle de jeu Dans un article paru dans À chacun son Vailland, des Cahiers Roger Vailland, René Ballet, Jacques-Francis Rolland (le Rodrigue du roman) et Jean Sénégas donnent tour à tour leur lecture de l'œuvre.
René Ballet : « Je voudrais replacer Drôle de jeu dans son contexte, gratter ses coraux. De même, des événements plongés dans le temps deviennent de l'Histoire avec un grand 'H'. » Roger Vailland et Jacques-Francis Rolland ont risqué leur vie pendant l'Occupation, mais est-ce pour autant qu'on peut les considérer comme des héros ? « Il faut gratter le corail qui empêche de voir ce qu'il y avait sous ce mot. » Vailland a attendu deux ans avant d'entrer dans la Résistance et il s'en est lui-même expliqué : « Je ne me sens pas suffisamment français pour prendre à cœur les intérêts des Français, pas suffisamment bourgeois pour défendre la classe bourgeoise, pas suffisamment prolétaire pour m'engager dans une action révolutionnaire... Je n'ai rien à défendre que moi-même. »
Jacques-Francis Rolland parle de son expérience de résistant, de ce héros ou de son mythe qui naît d'abord des événements, de son camarade Claude Dreyfus, le lieutenant de Vaillant, le Frédéric du roman, qui a connu l'arrestation et la torture. Jacques-Francis Rolland lui, s'en et sorti de justesse. Une jeune femme, témoin de la scène d'arrestation, lui crie de se sauver et lui sauve la vie. Une autre fois, il frôle encore l'arrestation par sa présence d'esprit, il pense avec un frisson à Frédéric/Claude Dreyfus et à son aller simple pour Buchenwald. Il ne sera jamais un héros.
Jacques-Francis Rolland avait recueilli Claude Dreyfus en danger chez lui à Toulouse, tel que le raconte le roman. Il le décrit comme un homme « raide, puritain, ombrageux. » Vailland joue les cyniques pour mieux le provoquer, ce qui au début ne facilite pas leur relations.
Jean Sénégas pense que, pour bien comprendre le personnage de Frédéric, il faut comparer le texte de presse de Vailland et la vision qu'il en donne dans son roman, ce qui donne une idée de l'évolution du personnage dans son esprit.
Si les personnages de résistants correspondent à une large part biographique, d'autres sont dus à la seule liberté de l'écrivain. L'épisode de la trahison de Mathilde et le personnage lui-même son fictifs, nés de la seule imagination de l'auteur, même si Mathilde emprunte largement des traits à Boule, la première femme de Vailland. Il en est de même pour l'épisode où les résistants sabotent la voie ferrée du côté de Chavannes-sur-Reyssouze et font le coup de feu avec l'ennemi. Vailland faisait du renseignement et n'a jamais fait sauter de train, ce chapitre purement romanesque est surtout l'occasion pour l'auteur d'une discussion sur la portée symbolique de ce 'drôle de jeu' avec Annie, la petite amie de Frédéric, qui l'accompagne et tue le temps dans l'attente des résultats de l'opération.
Analyse et contenu Ce roman est divisé en cinq journées qui représentent chacune un chapitre. La vie de Marat avant guerre ou ses réflexions personnelles sont imprimées en italiques. journée Fin
La vie d’un groupe de résistants avec Marat le responsable du réseau, des jeunes gens, Rodrigue, Frédéric, Chloé, apparemment désinvoltes face au danger permanent, Frédéric par exemple, « pétochard comme pas un, mais il se domine. » Les pensées, les remarques de Marat apparaissent en italiques tout au long du récit, notations qui trahissent les préoccupations de l’auteur : « Un intellectuel, pense Marat. Les intellectuels qui entrent au parti ont tendance à être puritains ; ils font vœu de pauvreté Quand ce n’est pas de chasteté. »
Marat, assis dans le métro, repense à sa vie d’avant, l’avant-guerre des années trente, la tentation communiste, les désillusions, « nous attendions la prochaine guerre, nous étions des ‘intellectuels en chômage’, plus sensibles au pathétique de l’insurrection qu’à la révolution. » Pour Marat, Rodrigue est la belle figure du Bolchevik, « un calme ouvrier qui a entrepris de changer la face du monde » image de Jacques-Francis RollandLe Rodrigue de "Drôle de jeu" et de "Bon pied Bon œil" décédé en 2008, qui rejoignit le réseau de résistance "Mithridate" où Vailland était responsable adjoint, celui que Vailland considérait alors comme son fils adoptif. Marat, comme Vailland initié par son père, étudiait la botanique à la campagne, « les parties les plus formelles : l’identification des planes, la nomenclature. » Au-delà, il y a la révolte mais, « si elle ne s’intègre pas dans uns conscience de classe, mène aussi bien au fascisme qu’au communisme. » Il s’attendrit aussi en pensant à cet amour en demi-teinte avec Paméla.
Puis Marat se rend chez monsieur Sidoine, haut fonctionnaire aux Communications qui renseigne aussi la Résistance, duplicité dont Marat ne se formalise plus : un pied à Vichy, un pied dans la Résistance. La vie de résistant reprend son cours, les rafles, la peur latente de la trahison : Mathilde, une ancienne maîtresse de Marat, est-elle fiable ? Il convient de prendre des précautions et de s’en assurer : qu’est-elle capable de faire, par amour pour Dani, arrêté comme résistant ? Marat-Vailland, « fait sa crise d’ascétisme » comme le lui reproche Mathilde, lui qui l’a entraînée à faire la fête, l’a initiée à l’opium. Mathilde a des accents de ‘Boule’, la première femme de Vailland, qu’il prendra ensuite comme modèle pour camper le personnage de Roberte, dans son roman suivant ‘Les mauvais coups’.
Oui, il avait initié Mathilde à la drogue, « j’usai et abusai de l’opium, nous confie-t-il, l’opium qui donne la clé de la rose des vents et permet d’éteindre et d’allumer à volonté le soleil intérieur. » Une phrase qui rappelle une nouvelle qu’il écrira par la suite, ‘Le soleil fou’, un soleil qui n’est plus en phase avec le temps. Marat-Vailland avait réussi à vaincre cette addiction : « Je me suis jeté en clinique juste au moment où j’allais devenir… un rond-de-cuir De l’opium. La nuit est tombée et tandis que Marat retrouve son responsable Caracalla « dans un des derniers bons restaurants de Paris », boulevard de Clichy, ils philosophent sur les raisons de la défaite, la notion de patrie, du pouvoir, de la dure réalité du Résistant, isolé, au-delà de la communauté des hommes. Marat pense que Caracalla, ce chef gaulliste de 23 ans, est en décalage dans on action avec des conceptions dépassées ; il interprète le présent à l’aide du passé. À cette époque, les Français semblent accepter la défaite mais rien n’est définitif, « la grandeur de la vie, c’est que l’esclave un jour se libère, crée lui-même sa condition d’homme libre. »
journée La deuxième journée s’ouvre sur des propos matinaux entre Marat et celle qu’il appelle Mademoiselle, propos de deux anticléricaux sur le renouveau du fait religieux sous Vichy. Mathilde s’est querellée avec Chloé et refuse de voir Caracalla. Décidément, elle a de bien mauvaises fréquentations : un colonel allemand qu’elle rencontre dans un hôtel de la rue Spontini et Robert, un type interlope qui sort de prison.
Marat a aussi d’autres soucis avec Rodrigue qui aime Chloé qui aime Caracalla qui pense à autre chose. A Rodrigue qui lui parle de passion et d’éternité, il rétorque : « Il y a plus de grandeur et de joie à se réaliser dans les limites de la condition humaine qu’à se rêver uni à Dieu dans un monde imaginaire. » La guerre pour lui, c’est se battre, espérer à nouveau, « tu ne sauras jamais à quel point, dit-il à Rodrigue, pour un certain nombre d’hommes, il n’y eut RIEN A FAIRE entre 1930 et 1940. »
Marat-Vailland évoque l’hypothèse où, la guerre gagnée, tout recommence comme avant, comme entre 1930 et 1940, et demande à Rodrigue ce qu’il ferait dans ce cas-là, qui lui répond après quelques hésitations : « Je crois que je travaillerais pour le Parti… éduquer la classe ouvrière… l’organiser. » Il y a là en embryon le thème que Vailland développera dans son roman Bon pied, Bon œil.