vignette|Goethe et Schiller, deux représentants majeurs de la culture allemande

La culture de l'Allemagne, pays de l'Europe centrale, désigne d'abord les pratiques culturelles observables de ses habitants. L’Allemagne fait partie de l’ère de la civilisation européenne.

La notion de culture est perçue de façon différente en France et en Allemagne. En France, la culture désigne plus une connaissance « intellectuelle », individuelle. En Allemagne, les deux sens, individuel et collectif, sont exprimés par deux mots distincts : « » et « ». La définition de la culture individuelle ou culture générale correspond au mot « »Le terme allemand (vision du monde) est aussi utilisé en psychologie allemande, avec Erich Fromm, par exemple. Il correspond à la « construction de l’intérieur » ou « instruction » du « ».. C’est surtout cette dernière notion que l’article se propose de développerUniversité Chouaïb Dokkali, Civilisation / Culture, consulté le 23 août 2008.

La deuxième difficulté rencontrée pour parler de culture allemande est liée au fait que l’État allemand ne date que de la seconde moitié du . Beaucoup d’artistes perçus comme allemands ne se revendiquent pas comme tels, mais sont assimilés à l'aire germanique qui se définit sur des bases linguistiques. À ce titre, il est difficile de distinguer culture allemande et culture autrichienne jusqu’au milieu du . Enfin, les frontières du territoire allemand ont fluctué à travers les siècles, ce qui rend la définition géographique du sujet délicate.

La culture allemande humaniste et artistique est particulièrement riche, tant sur le plan historique que dans ses manifestations contemporaines. Patrie des musiciens comme Ludwig van Beethoven, des poètes comme Friedrich von Schiller et des philosophes comme Emmanuel Kant, l’Allemagne a exercé une grande influence sur la culture occidentale, en musique et en philosophie notamment. La culture allemande ne saurait s’abstraire de l’identifiant national construit autour de la langue, des coutumes, de l’histoire et de la religion d’où la nécessité d’aborder aussi ces thèmes.

Ancrée dans l’Europe et la culture mondialisée, elle n’en garde pas moins des traits distinctifs, qui conjuguent l’amour de la tradition et le goût pour une culture avant-gardiste, dans le théâtre, l’architecture et les arts plastiques. C’est en Allemagne que sont lancés certains mouvements artistiques comme le romantisme au ou l’expressionnisme au .

La culture de l’Allemagne est fortement décentralisée et les Länder restent très autonomes dans la gestion du fédéralisme culturel. Cette décentralisation culturelle s'explique par l'histoire et s'inscrit comme une réaction aux conceptions de Bismarck, Guillaume II puis Hitler. Le Kulturkampf de Bismarck en 1871 et 1878 avait pour but de combattre l'Église et de réduire les particularismes pour renforcer l'unité de l'Empire. Guillaume II à la fin du ne concevait la culture que comme l’expression de la nation allemande dans sa totalité. Le nazisme, quant à lui, avait développé une culture de masse et une mainmise sur la vie artistique qui a provoqué, lors de sa chute, un réel désir d’indépendance par rapport à un pouvoir central.

Langue, religion et histoire à la base de l’identité allemande Pour les Allemands, ce qui fait une nation, c’est une langue, des traditions et une histoire communeL’État et la nation allemande, 1815–1914. C’est donc bien un critère culturel qui est à la base de la constitution de l’Allemagne en État-nation entre 1860 et 1871.

Histoire et identité

Divisés entre de nombreux États pendant une grande partie de leur histoire (plus de 400! on parlera même de Kleinstaaterei pour le Saint-Empire romain germanique tant le nombre d’États est grand), les Allemands n’ont formé un État-nation qu’à partir de 1871. L’unité allemande ne s’est pas faite, comme en Italie, suivant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. En effet, la révolution de 1848 d’essence libérale, visant à faire l’unité nationale par la volonté nationale est un échec en Allemagne. La construction de la nation allemande s’est faite par la volonté prussienne qui l’a construite par la guerre. Selon Heinrich August Winkler, avant de constituer un « État-nation démocratique » l’Allemagne a constitué son unité selon une autre voie appelée voie particulière ou Sonderweg. Rejetant l’esprit démocratique et l’individualisme, l’Allemagne s’appuie sur un conservatisme religieux, un fort attachement à la collectivité et un esprit hégémonique pour créer son identité. Le Sonderweg a aussi servi le projet d’une grande Allemagne dominant le centre de l’Europe. Ce rêve d’un grand Reich perdure jusqu’en 1945. À l’issue de la guerre, l’Allemagne cherche à se redéfinir au sein de l’Europe. En 1953, Thomas Mann dans un discours devant des étudiants de Hambourg propose une nouvelle définition de l’Allemagne comme « une Allemagne européenne et non une Europe allemande », Thomas Mann, discours du 8 juin 1953. Il faut attendre 1990 et la réunification pour que l’Allemagne puisse devenir une nation comme les autres.

Kultur ou Zivilisation? Norbert Elias, dans son ouvrage, Über den Prozess der ZivilisationNorbert Elias, La Civilisation des mœurs, Über den Prozess der Zivilisation, 1974, en poche Pocket publié en Allemagne en 1939, effectue l’analyse sociologique d’une distinction typiquement allemande, déjà identifiée par Thomas Mann : la distinction entre Kultur et Zivilisation. Dès la fin du , les intellectuels allemands, pour la plupart issus de la bourgeoisie, qui militent à travers leurs œuvres pour la formation d’une nation allemande unie politiquement, mettent en avant « la culture », c’est-à-dire le savoir, les connaissances individuelles, la Bildung contre « la civilisation », c’est-à-dire l’acceptation de normes policées, de bonnes manières et d’usagesNorbert Elias, op. cit. . On a ainsi d’un côté une revendication d’ordre positif et ontologique, où la définition de l’honnête homme passe par l’acquisition d’une formation (Bildung) intellectuelle et pratique ; et d’un autre côté un corpus de règles, essentiellement négatives, définissant scientifiquement, par une distinction entre normé et a-normé, la valeur des productions intellectuelles. Ce combat proprement culturel se double en fait d’une lutte de classe (entre bourgeoisie et aristocratie), et d’une lutte nationale (entre la France universelle et civilisatrice, et l’Allemagne particulière et culturelle)Le meilleur exemple de ces triples luttes demeurant le Wilhelm Meister de Goethe.

Les intellectuels allemands vont ainsi mettre en avant les créations artistiques allemandes, au premier rang desquelles l’épopée des Nibelungen. L’on essaie plus généralement de définir une civilisation barbare, sorte d’antithèse à la civilisation latine représentée par la France, composée de la culture allemande, celte (Ossian) et anglo-saxonne (Shakespeare). Dans cette perspective, la langue allemande est un élément fondamental pour définir l’identité de la nation et définir l’appartenance à un peuple. La langue allemande est magnifiée pour sa « pureté ». Il convient en effet de noter que depuis le , les élites avaient adopté le français en tant que langue de culture et de distinction. Aux yeux de Frédéric II, l’allemand n’est qu’un , et d’ailleurs l’ensemble des œuvres artistiques de ce dernier sont en français. L’idéalisation de la langue allemande est donc, à la fois pour la bourgeoisie, un moyen de s’opposer à la noblesse et de revendiquer l’unité allemande.

Les défenseurs de l’idée nationale ont la certitude que la culture désigne l’élément fondamental, par lequel l’Allemagne peut espérer se distinguer de la civilisation française, et constituer ainsi un modèle alternatif. Le but de la Kultur est dans cette optique que chaque peuple trouve sa voie propre, qu’il atteigne à l’universel, via la mise en avant de ses valeurs particulièresVoir notamment à ce sujet Herder, qui soutient entre autres l’indépendance des pays baltes. De fait, pour Michaël Jeismann, le projet de la Kultur implique non seulement une émancipation vis-à-vis du projet normatif présenté par la France, mais plus généralement une ambition universelle et ontologiqueMichaël Jeismann, La patrie de l’ennemi, CNRS éditions, 1997..

Finalement, l’achèvement de l’unité allemande va être vu comme une preuve providentielle de la supériorité des mœurs allemandesL'idée de Nation, la Kultur contre la civilisation, consulté le 24 août 2008.

Avec l’achèvement de l’unification allemande, le sens des deux concepts de Kultur et de Zivilisation vont encore évoluer. Ainsi le concept de Kultur va-t-il cesser de recouvrir un sens ontologique, de formation personnelle, pour recouvrir celui de la tradition saine, spécifiquement allemande. À l’inverse, la Zivilisation est vue comme un ensemble de valeurs étrangères, non naturelles. Il y a là un évident déplacement de sens, qui tient à ce que les deux notions, issues des Lumières, et exprimant une volonté d’émancipation de l’homme, intègrent une phraséologie traditionaliste, que l’on retrouve par exemple chez Ferdinand Tönnies, le fondateur de la sociologie allemande, pour qui le processus de civilisation déclenche la mort du peuple, de la communauté et de la Kultur, soit la mort des valeurs traditionnellesCf. Dictionnaire de la pensée sociologique, article Tönnies, page 702, PUF, 2005.

Symboles nationaux

Les horreurs du nazisme ont changé le regard des Allemands sur leur histoire et sur l’idée qu’ils se faisaient de la Nation. L’évolution du drapeau allemand en est l’illustration. Le drapeau noir, rouge et or, apparu pour la première fois pendant les guerres napoléoniennes et ensuite devenu symbole du libéralisme pendant le , fut détrôné au profit du drapeau de la Confédération de l’Allemagne du Nord, qui était une combinaison du drapeau blanc et noir de la Prusse avec le rouge pour la Hanse. Adopté par la République de Weimar, le drapeau noir-rouge-or est de nouveau abandonné par le Troisième Reich. Symbole de la démocratie en Allemagne, il redevient celui de la RFA et de la RDA puis de l’Allemagne réunie. Mais par peur d’un retour au nationalisme, les Allemands ont longtemps répugné à le brandir dans les moments de liesses collectives comme les victoires sportives.

L’hymne national allemand, Das Lied der Deutschen, en est une autre illustration. Les paroles de Fallersleben furent écrites à une époque où l’Allemagne était constituée de nombreux États. Elles expriment le désir d’une Allemagne unie. Dans ce contexte, la phrase Deutschland, Deutschland über alles, über alles in der Welt doit être comprise comme un priorité à une Allemagne unie avant tout, et notamment avant les intérêts fragmentés des États qui régnaient à cette époque sur le territoire allemand. Mais ce couplet fut de plus en plus utilisé par les nationalistes et finit par être identifié au désir de domination du monde par les Allemands, propagés par les Nazis. De ce fait, en 1952, la RFA, choisit pour paroles de l’hymne national le troisième couplet de Das Lied der Deutschen: Union et Droit et Liberté pour la Patrie Allemande ! Tendons tous vers cela fraternellement, avec le cœur et la main ! Unité et Droit et Liberté sont les fondements du bonheur Prospère dans l’éclat de ce bonheur, Prospère, patrie allemande. (bis)

Ces paroles sont beaucoup plus conformes à l’idéal démocratique de la nouvelle République fédérale.