La maîtrise Saint-Evode de la cathédrale Notre-Dame de Rouen a été créée au , en même temps que l’église.
Le compositeur François-Adrien Boieldieu (1775-1834), le chef d'orchestre Paul Paray (1886-1979) et le compositeur Maurice Duruflé (1902-1986) ont été formés dans le chœur de cette cathédrale organisée aujourd'hui sur le même principe que la maîtrise de Reims (classes à horaires aménagés ou à horaires traditionnels). Le baryton-martin et professeur au Conservatoire de Paris, Camille Maurane (1911-2010), l'a été également, pendant trois ans (jusqu'au décès tragique de sa mère). La maîtrise de la cathédrale de Rouen ou « maîtrise Saint-Évode » est constituée, outre la maîtrise proprement dite, de plusieurs ensembles vocaux à vocation spécifique : le « Jeune Chœur », le « Chœur de chambre », la « Schola grégorienne ». En 2010-2011, elle comptait 55 adolescents.
Histoire Des origines à la Révolution
On ne possède aucun document précis relatif à la fondation de la Maîtrise. Cette institution multiséculaire fait une apparition discrète dans l'histoire de la cathédrale, au : « Son histoire positive - écrit l'abbé Collette - ne commence, en somme, qu'avec les registres des délibérations du chapitre [les « registres capitulaires »], indiquent qu'elle se composait en 1377 de quatre "enfants d'autel" (pueri altaris) dirigés par un maître appelé Médard »Registres capitulaires, 13 novembre 1377.. C'était peu (environ la moitié des chiffres minimums courants), mais on sait que cette période correspond à la guerre de Cent Ans.
Les écrits de saint Victrice, évêque de Rouen et contemporain de saint Martin de Tours et saint Évode suggèrent que, dès la fin du , des enfants participaient aux célébrations liturgiques.
Enfin, au , un « office de pasteurs », (messe du jour de Noël) confie l'intonation du Gloria à des enfants postés dans les galeries supérieures de la cathédrale. Cela ressemble concrètement à un travail de maîtrisiens, les chœurs d'églises tels qu'ils vécurent en France jusqu'à la Révolution, ayant été créés par Charlemagne, au début du . Le reste du chœur était composé de chantres (de choristes) adultes professionnels, tous des hommes, comme partout en Europe. Il n'y eut jamais de castrats en France.
Vie du maîtrisien au Moyen Âge
Les registres canoniaux montrent que ces jeunes garçons mènent une vie quasi-monastique, à une époque où le culte divin est célébré presque sans discontinuité, du matin au soir, et du soir au matin.
Pour chanter au chœur, ils sont vêtus d'une soutane violette en drap, d'une aube unie (blanche, comme son nom l'indique), ou bien d'un camail se terminant en pointe, comme ceux des chanoines de l'époque. L'hiver, on les habille de longs manteaux noirs à queue. Ils ont de plus le crâne entièrement rasé, si bien qu'un chanoine du début du fait une fondation par devant tabellion pour leur payer à perpétuité de chauds bonnets d'hiver.
On leur enseigne non seulement le chant grégorien et plus généralement l'art vocal, mais aussi la lecture et la théorie de la musique, de même que la composition et la direction du chœur. Comme partout en France l'émulation peut être grande. L'organiste (surtout présent à partir du ) donne des leçons à quelques-uns. En son absence, les enfants peuvent le remplacer. Les instruments de soutien de la voix, le latin et « les comptes » sont évidemment enseignés. Tous sont tenus de participer, chaque année, au chapitre général, où ils ont à donner leur avis. Là comme ailleurs l'avis des participants est consultatif : c'est le doyen du chapitre collégial qui prend la décision finale.
Les enfants (au nombre de six) reçoivent les ordres mineurs. Après l'adolescence, ils peuvent devenir choristes adultes professionnels en attendant qu'une place de chapelain devienne vacante. L'un ou l'autre pouvait aussi être envoyé étudier à l'université de Paris, grâce à une bourse du chapitre. Comme dans le compagnonnage, beaucoup quittent la ville pour continuer à se former (dans ce métier mais aussi dans d'autres, avoisinants ou non, grâce à leur bagage initial). Au , certains deviennent choristes pontificaux à Rome.
En raison des exigences de leurs études et de leurs fonctions, à la cathédrale ou au cours de cérémonies, de processions et de fêtes chantées, où ils louent aussi leurs services, ces « clergeots » passent une grande partie de leur temps à exercer leur activité d'« enfants de chœur » (enfants chantant dans le chœur). Ils parviennent ainsi à des niveaux très élevés. Pratiquement coupés de leur famille, entièrement à la charge du chapitre et du maître, ils prennent des récréations dans la cour d'Albane, se nourrissent et dorment dans un logis tout proche, toujours sous la responsabilité du maître et de ses aides. Toutefois, le système des « semainiers » leur permet de n'assurer leur service qu'à tour de rôle. Une fois leur temps terminé, on leur accorde une « gratification » qui les paie de leur travail et leur permet de se lancer dans la vie adulte.
La fête des Innocents
Dans le temps de Noël, l'Église célèbre aussi, le , la fête des Innocents. La célébration de cette fête, pour laquelle le chapitre accorde des subsides, est un évènement important dans l'existence de ces jeunes garçons : au chœur de la cathédrale, l'un d'eux prend rang d'évêque pour la journée et donne sa bénédiction pontificale.
Un privilège particulier découle de cette journée pour l'année à venir : celui de la confiscation des éperons. L'accès du chœur des églises a toujours été interdit aux hommes en armes ; le gentilhomme qui négligea cette interdiction à la cathédrale doit abandonner ses éperons au tout jeune évêque d'un jour, lequel les lui revend ensuite. La chronique de 1391 rapporte qu'un soudard, nommé Vincent Roussel d'Harfleur, refuse de s'incliner devant ce privilège ; il brutalise le jeune maîtrisien qui voulait lui enlever ses éperons, mais il est contraint d'obtempérer le lendemain, et doit présenter des excuses publiques au chapitre.
Si ce privilège de confiscation persiste jusqu'au , il n'y a plus, en revanche, d'enfant-évêque au trône pontifical du chœur à partir de 1452 ; le chapitre de Rouen supprime en effet la Fête des Innocents à cause des abus qu'elle engendre, et malgré la réclamation des maîtrisiens appuyée par cardinal d'Estouteville, archevêque de Rouen à cette époque.
Le
Le marque à Rouen un apogée aussi bien dans le domaine architectural que dans le domaine musical, apogée qui se prolonge au siècle suivant. Pour la psallette, cette période s'étend sur 175 ans environ.
Le cardinal Georges II d'Amboise, neveu de Georges , est un protecteur de la maîtrise. Le chapitre de Rouen, de son côté, veille à ce que les enfants soient bien nourris, bien chauffés, et bien formés dans le domaine de la musique et dans celui des lettres. Le cas échéant, il recherche les maîtres compositeurs les mieux renommés, tels Mathurin Dubuisson, musicien de Louis XII avant d'être pressenti par le chapitre le , Guillaume Leroy, ou François Dulot, qui fut maître de 1523 à 1531.
La musique polyphonique
Le est aussi l'époque où la musique polyphonique atteint son plein achèvement. À partir de cette période, la participation des choristes augmente assez considérablement aux offices.
Ils interprètent a cappella, en simple faux-bourdon ou dans des polyphonies qui peuvent être très élaborées : psaumes et antiennes, ainsi que messes et motets à deux, trois, quatre ou cinq voix. Le répertoire du chœur n'est pas uniquement constitué d'auteurs locaux : on relève les noms de Roland de Lassus et Josquin des Prés, Arcadelt (musicien du pape puis de la cour de France), l'espagnol Cristóbal de Morales, membre de la Chapelle Sixtine et compositeur très apprécié lui aussi, à l'époque de Charles Quint, Eustache du Caurroy (musicien du roi Henri IV, à la fin du et au début du ), etc. L'établissement des partitions nécessaires est financé en particulier par l'archevêque (puis cardinal) Georges II d'Amboise (première moitié du ).
L'orgue est aussi largement utilisé pour préluder, donner le ton et alterner avec les choristes, comme cela s'est pratiqué jusque vers le milieu du (avant cette période, l'orgue n'accompagne pas le chant liturgique). Il s'agit alors d'un petit meuble facile à déplacer qui se trouve plus souvent posé sur le jubé, d'où le terme de « positif ».
Avant la fin du siècle, le chœur bénéficie du soutien du serpent, instrument à vent, basse du cornet à bouquin.
Comme aux siècles précédents, mais plus encore après la reconstruction et un début de renaissance du pays grâce à Louis XI, à la fin de la Guerre de Cent Ans, maint grand seigneur veut avoir ses chantres et musiciens personnels. Au début du , ils suivent en cela l'exemple de François qui dépense des sommes considérables pour sa chapelle musicale et pour sa chambre. D'ailleurs, le maître de la musique du roi réquisitionne purement et simplement à diverses reprises plusieurs choristes de Rouen dont les qualités vocales et plus généralement musicales sont reconnues. Ceci se passe au début du règne de François et le chapitre proteste souvent, sans doute en partie pour la forme, car il y voyait un moyen d'assurer un meilleur revenu aux enfants ainsi distingués.
Le chapitre de Rouen n'est pas toujours docile : témoin une affaire d'enlèvement de maîtrisiens. François , de passage à Rouen, est séduit par la qualité des chants et la beauté des voix des enfants de la cathédrale ; croyant faire leur cour au roi, quelques-uns de ses familiers, menés par le sire de Lautrec, prennent d'assaut leur maison et en enlèvent deux qu'ils emmenèrent à Paris.
Le chapitre intervient énergiquement auprès du roi et engage des poursuites judiciaires : le roi fait rendre les enfants et le sire de Lautrec doit adresser des excuses au chapitre, qui ne suspend point pour autant son action judiciaire.
Avec notamment guerres de religion et les épidémies, la maîtrise traverse trente années de luttes et de misère, jusqu'à 1596 et l'entrée dans la ville de Henri IV converti au catholicisme.
Le : Jehan Titelouze
Le jour de Noël 1596, le grand orgue, installé au fond de la cathédrale, est tenu par un musicien resté célèbre, le compositeur Jehan Titelouze. Il en est le titulaire depuis huit ans. Ce grand nom de la musique française d'orgue au a été organiste de la cathédrale pendant (1588-1633). Sa musique, basée sur le développement d'un cantus firmus, est un art très souple et inventif.
D'autres instruments à vent se font entendre : cornets à bouquin, « buccines » (appelés parfois « buisines »), serpents. Pendant une partie du pour les deux premiers, et tout au long des pour le serpent, ils sont joués, soit par des enfants de la psallette, soit par des adolescents privés de leur voix d'enfant. Ces instruments sont destinés à soutenir le plain-chant ou à doubler les pièces polyphoniques qu'interprètent habituellement les « clergeots » et les autres membres, adultes, du chœur (appelés chantres ou choristes). Les instruments peuvent aussi dialoguer avec les chantres, tout comme l'orgue, pendant cette période où la musique polychorale venue d'Italie se développe beaucoup, y compris en France.
À une époque où la misère est grande à Rouen, les jeunes clercs sont accusés de vagabondages et de rapines pour subsister. L'oncle du roi Henri IV, le cardinal Charles de Bourbon, archevêque de Rouen, engage des subsides pour leur entretien. Il demande au chapitre que la psallette passe de huit à douze enfants. Mais ce vœu n'est réalisé que bien plus tardivement, vers le milieu du .
Le Puy de Sainte-Cécile