L’éléphant de la Bastille est un projet napoléonien de fontaine parisienne destinée à orner la place de la Bastille. Alimentée par l'eau de l'Ourcq acheminée par le canal Saint-Martin, cette fontaine monumentale devait être surmontée de la statue colossale d'un éléphant portant un howdah en forme de tour.
Confiée après 1812 à l'architecte Alavoine, sa réalisation fut remise en cause par la chute de Napoléon avant d'être abandonnée, après la révolution de 1830, au profit de la colonne de Juillet. Seuls les infrastructures, le bassin et le socle de cette fontaine furent réalisés entre 1810 et 1830. Encore visibles de nos jours, ils servent de base à la colonne.
La statue de l'éléphant ne fut jamais exécutée en bronze, mais un modèle en plâtre à l'échelle 1, élevé en 1814 près du chantier puis détruit en 1846, constitua pendant une trentaine d'années un objet de curiosité qui suscita les commentaires de plusieurs écrivains avant d'être immortalisé par Victor Hugo dans une scène des Misérables mettant en scène le jeune Gavroche.
Origines du projet Un monument pour un lieu symbolique vignette|upright=1|La fontaine de la Régénération, premier monument érigé après l'arasement de la Bastille.
Après la disparition de la forteresse de la Bastille, entièrement détruite par l'entrepreneur Palloy dans les mois qui ont suivi les événements du 14 juillet 1789, les projets se multiplièrent en vue d'élever un monument commémoratif et d'investir symboliquement ce lieu historique fort. Sous la monarchie constitutionnelle, plusieurs artistes proposèrent d'y dresser une colonne ou un obélisque surmontant une tholos bâtie sur les vestiges de la prison.. En attendant, l'emplacement de la forteresse fut transformé en une grande place publique par une loi du .
En 1793, à l'occasion d'une fête commémorant la journée du 10 août 1792, on y installa la fontaine de la Régénération, dominée par une allégorie égyptianisante de la Nature faisant jaillir l'eau de ses seins (fontaine ubérale). Construite en plâtreJules Michelet, Histoire de la Révolution française, t. 6, Patis, Chamerot, 1853, ., cette sculpture n'eut qu'une existence éphémère.
Un dessein napoléonien vignette|Projet par Viguet d'une fontaine sur la colline de Chaillot, 1806. vignette|gauche|upright=1|Gravure de 1834 représentant le projet. vignette|gauche|upright=1|Gravure de 1853 représentant le projet.
Sous le Premier Empire, Napoléon décrète la construction d'une dizaine de fontaines à Paris. L'architecte ViguetDans Paris des Utopies de Yvan Christ, le prénom de l'architecte n'est pas précisé, un certain Michel Louis Viguet était architecte débutant à cette époque, né en 1789, il n'avait que 17 ans en 1806.dessine pour la colline de Chaillot une fontaine égyptianisante dominée par un éléphant monumental. Le projet restera au niveau de dessin et l'emplacement est ensuite attribué au projet du grandiose Palais du Roi de Rome, lui-aussi non réaliséYvan Christ, Paris des utopies, éditions Balland, Paris, 1977 ..
Napoléon reprit à son compte le projet d'un monument destiné à la place de la Bastille. Après avoir renoncé à y établir l'arc de triomphe, finalement construit au rond-point de l'Étoile, il opta en 1806 pour une fontaine monumentale, peut-être inspirée du projet de Viguet, qui devait s'intégrer aux vastes travaux urbanistiques et hydrologiques entrepris sous son règne. Ainsi, le , l'article 6 d'une note adressée par Napoléon à son ministre de l'Intérieur, Emmanuel Crétet, ordonna la réalisation d'une fontaine monumentale :
En vertu de l'article suivant de la même note, la première pierre de cette fontaine fut posée le , « jour anniversaire du couronnement », à l'occasion d'une fête célébrant l'arrivée à Paris des eaux de l'Ourcq via le canal Saint-Martin. Napoléon, alors en Espagne, n'y assista pas, mais il continua de s'intéresser au projet, écrivant au ministre le : Correspondance de Napoléon I, t. 18, Paris, 1865, ..
Le , un nouveau décret apporta davantage de précisions : Correspondance de Napoléon I, t. 20, Paris, 1866, ..
Choix iconographique et symbolique de l'éléphant vignette|upright=1|Le , Napoléon est fait chevalier de l'Ordre de l'Éléphant par le roi Frédéric VI de Danemark.
Découverts par les Européens à l'occasion des conquêtes d'Alexandre le Grand, les éléphants portant des howdah fascinaient les imaginations occidentales, et plus particulièrement celles des artistes, qui représentèrent des pachydermes surmontés de véritables tours, voire de châteaux. Ce motif spectaculaire se prêtant à une traduction sculpturale, voire architecturale, se retrouve dès le dans les jardins maniéristes de Bomarzo. En 1758, l'architecte Charles-François Ribart de Chamoust s'était fait le pionnier de l'architecture « canard » en imaginant, pour le rond-point de l'Étoile, un éléphant habitable élevé à la gloire du roi Louis XVBaridon, Laurent. L'imaginaire scientifique de Viollet-le-Duc, Paris, L'Harmattan, 1996, , 33-34.Busquet, Gérard; Javron, Jean-Marie. Tombeau de l'éléphant d'Asie. Chandeigne, 2002 ..
L'iconographie de l'éléphant convenait parfaitement au régime impérial bonapartiste en raison de son ambivalence : cette représentation du pouvoir royal (figuré par un pachyderme sur une fresque de la galerie François de Fontainebleau) avait été reprise en tant que symbole de la force populaireL'éléphant de la Bastille a été interprété comme un symbole du Peuple par plusieurs auteurs, dont Victor Hugo. Cette symbolique est cependant contestée par Jean de Marlès, qui la juge peu probable en raison du caractère dictatorial de l'Empire napoléonien : (Paris ancien et moderne, t. I, Paris, 1837, ). par la République révolutionnaire en l'an II (soubassements des projets d'obélisque sur la place des Victoires, par Jean-Nicolas Sobre, et d'arc de triomphe par Jean-Baptiste-Philibert Moitte).
Selon l'architecte Charles-Pierre GourlierGourlier, Choix d'édifices publics, t. II, Paris, 1837 - cité par Hartmann (cf. bibliographie)., Napoléon aurait été séduit par ce motif néoclassique en admirant une pendule placée dans le cabinet du roi de Prusse à Berlin. Selon une autre version, c'est de l'éléphant de la piazza della Minerva à Rome (lui-même tributaire d'un passage du Songe de PoliphileLors de ses pérégrinations, Poliphile découvre une gigantesque statue d'éléphant portant un obélisque égyptien : (Modernisation de la traduction française de Jean Martin : Francesco Colonna, Hypnerotomachie, ou Discours du songe de Poliphile, Paris, Jacques Kerver, 1546, livre premier, .) Dès 1549, ce motif avait été adapté - l'éléphant étant remplacé par un rhinocéros - à l'une des fabriques monumentales de l'entrée d'Henri II dans Paris. Cf. C'est l'ordre qui a este tenu a la nouvelle et ioyeuse entrée, que treshault, tresexcellent, et trespuissant Prince, le Roy treschrestien Henry deuzieme de ce nom a faicte en sa bonne ville et cite de Paris, capitale de son Royaume, le seizieme iour de Iuin M. D. XLIX, Paris, Jacques Roffet, 1549, pl. 11.), que l'empereur aurait tiré son inspiration« Beaux-Arts », L'Artiste, , t. 6, Paris, 1840, .. On peut également voir dans ce choix, vivement approuvé par le directeur général du musée Napoléon et administrateur des arts, Vivant Denon, une manifestation du goût pour l'Orient tel qu'il avait été relancé à la suite de la campagne d'Égypte.
Un projet non retenu, conservé au Louvre, prévoyait de mettre en place, au sommet du pachyderme, la statue d'un homme. Le dessin, pourvu d'un rabat permettant la comparaison, proposait deux personnages pour cette statue. La première proposition consistait en un guerrier grec armé d'une lance, évocation de l'expédition d'Alexandre le Grand. La seconde proposition, dessinée sur le rabat et donc superposable à la première, montrait un homme barbu en costume oriental offrant un sabre. Il s'agit d'une allusion évidente à un événement ayant eu lieu à l'automne 1807, quand un ambassadeur du shah de Perse offrit à Napoléon les sabres de Tamerlan et de Thamas Kouli-KhanÉmile Bégin, Histoire de Napoléon, de sa famille et de son époque, t. 4, Paris, Plon, 1853, ..
L'éléphant étant un animal qui Pierre-Édouard Lémontey, « L'Enfant de l'Europe, ou le dîner des libéraux à Paris, en 1814 », Œuvres, t. 2, Paris, 1829., le choix d'un pachyderme soufflant l'eau par sa trompe diffère des sujets employés sur deux fontaines construites à la même époque, celle du palais des Beaux-arts, par Vaudoyer, et celle du Château d'eau, par Girard.
vignette|Benjamin Zix, Vivant Denon travaillant dans la salle de Diane au Louvre.
Malgré sa richesse symbolique, le choix de l'éléphant ne faisait pas l'unanimité auprès des spécialistes. Un des architectes de Napoléon, Fontaine, ne cacha pas sa réprobation d'un choix iconographique qu'il estimait inapproprié à la destination de l'édifice, ce qu'il rappela devant l'empereur en . : Louis-François-Joseph de Bausset, Mémoires anecdotiques sur l'intérieur du palais et sur quelques événements de l'Empire, t. 4, Paris, 1829, .. L'avis de Fontaine, , était resté lettre morte face à la résolution de l'empereur, confortée par l'influent Denon. Ce dernier connaisseur, auquel Fontaine déniait toute compétence en matière d'architecture« L'administrateur du musée de peinture, M. Denon, dont le goût et les prétentions sur notre art sont peu d'accord avec les nôtres […] est l'une de ces mouches importunes qu'on ne peut parvenir à chasser et contre lesquelles il ne faut qu'avoir patience. » ., comptait en effet le projet parmi les chefs-d'œuvre de sa politique artistique, comme le prouve un dessin de son ami Zix le représentant dans un cabinet de travail imaginaire où une maquette de l'éléphant est placée en évidence devant un modèle réduit de la colonne d'AusterlitzBenjamin Zix, Vivant-Denon travaillant dans la salle de Diane au Louvre, Paris, musée du Louvre, fonds des dessins et miniatures, inv. 33404 et 33405..
Histoire du projet Sous le Premier Empire : le projet d'Alavoine et sa maquette vignette|upright=1|L'architecte Alavoine (par Langlois).
Supervisé par Vivant Denon, le projet fut tout d'abord confié à l'architecte Jacques Cellerier, puis, après 1812, à Jean-Antoine Alavoine., qui conçut, au terme de nombreux croquis préparatoires et études, un monument de de long (diamètre du socle de la statue) et de haut, dont environ pour la statue colossale (plus grande que nature), tour comprise. Le bronze de cette dernière, ainsi que celui du harnachement et des ornements de l'éléphant, seraient dorés. La fontaine occuperait le centre de la place, et l'éléphant serait tourné vers la rue Saint-Antoine.
Un escalier à vis, aménagé dans une des pattes larges de deux mètres, devait permettre de monter à l'intérieur de l'animal pour accéder à une plate-forme placée au sommet de la tour. Cette tour servait également à cacher la machine hydraulique destinée à alimenter la fontaine. Comme pour la colonne Vendôme, le bronze devait être issu de la fonte de canons pris à l'ennemi. Un décret impérial du avait réservé à cet effet les pièces d'artillerie prises à Friedland. Au mois de mai suivant, parmi plusieurs devis de fondeurs qui lui avaient été soumis, Denon préféra celui d'Honoré GononSociété de l'histoire de l'art, Les Arts à l'époque napoléonienne, François de Nobèle, 1969, ..