La Légende des siècles est un recueil de poèmes de Victor Hugo, conçu comme une œuvre monumentale destinée à dépeindre l'histoire et l'évolution de l'Humanité.

Écrits par intermittence entre 1855 et 1876, tant ses projets sont nombreux en ces années d'exil à Guernesey, les poèmes sont publiés en trois séries : en 1859, en 1877 et en 1883. Portée par un talent poétique estimé comme sans égal où se résume tout l'art de Hugo, après l'accomplissement des Châtiments et des Contemplations qui lui ont ouvert de nouveaux horizons, la Légende des siècles est considérée comme la seule véritable épopée française et, suivant le jugement porté par Baudelaire, comme la seule épopée moderne possible.

Devant lui, en rêve, le poète contemple le mur des siècles, vague et terrible, sur lequel se dessinent et se mêlent toutes les scènes du passé, du présent et du futur, et où défile la longue procession de l'humanité. Les poèmes sont la peinture de ces scènes éparses et aperçues fugitivement, dans un entremêlement de visions terribles. Hugo n'a recherché ni l'exactitude historique, ni encore moins l'exhaustivité. Au contraire, il s'attache plus volontiers à des figures obscures, le plus souvent inventées, mais qui incarnent et symbolisent leur âge et leur siècle. Comme il l'annonçait lui-même dans la Préface de la Première Série, « C'est de l'histoire écoutée aux portes de la légende ». Les poèmes, tantôt lyriques, épiques ou satiriques, forment une suite de l'aventure humaine, cherchant non à résumer mais à illustrer l'histoire du genre humain. Il s'agit aussi de témoigner, au sens originel du terme, de son long cheminement des ténèbres vers la lumière.

Ce livre, c'est le reste effrayant de Babel ; C'est la lugubre Tour des Choses, l'édifice Du bien, du mal, des pleurs, du deuil, du sacrifice, Fier jadis, dominant les lointains horizons, Aujourd'hui n'ayant plus que de hideux tronçons, Épars, couchés, perdus dans l'obscure vallée ; C'est l'épopée humaine, âpre, immense — écroulée.

Petites Épopées

vignette|La Tour des rats, dessin de Victor Hugo (1840/1847).

La Légende des siècles n'était pas d'emblée le dessein extraordinaire qu'elle est devenue par la suite. Son origine, et l'idée originelle, se situent dans ces Petites Épopées dont le titre et le vague projet figurent parmi de nombreux autres imaginés et notés par Hugo dans ses carnets dès 1848 et dont rien n'indique qu'elles portaient en elles une ambition aussi vaste.

Après Les Châtiments et Les Contemplations, l'éditeur Hetzel, hésite devant La Fin de Satan et Dieu qui sont près d'être achevés et que Hugo lui soumet. Il voit Hugo prêt à se lancer dans la lignée métaphysique et pratiquement eschatologique de Ce que dit la bouche d'ombre et À celle qui est restée en France qui terminaient les Contemplations. Il redoute alors ces deux vastes poèmes et leur échec probable auprès du public. Il s'intéresse plutôt à ces Petites Épopées que Hugo a mentionnées, qui ne sont encore qu'esquissées mais qui lui semblent mieux servir l'esprit du temps. En , Hetzel écrit à Hugo son refus de la Fin de Satan et de Dieu, mais accepte avec enthousiasme les Petites Épopées et l'engage à suivre cette voie.

La nouvelle commande subit néanmoins l'influence de la nouvelle pensée de Hugo et de ses œuvres voisines, tant à cette époque toutes les œuvres de Hugo sont mêlées, créées dans un même élan et dans une sorte de magma d'inspiration, poétique, mystique et philosophique, qui est la marque de sa première décennie d'exil. Cette inspiration le fait d'ailleurs écrire quantité de poèmes, plus ou moins brefs, destinés à être publiés dans des conditions et des projets qui sont en perpétuelle évolution. Hugo intègre désormais les Petites Épopées à son système poétique, faisant d'elles la partie humaine de son dessein que forment La Fin de Satan et Dieu, et s'est rendu compte de la portée et des possibilités qu'offrent les Petites Épopées, présentées comme des fragments épars de la grande épopée humaine. Les idées de titres que note Hugo le montrent : La Légende humaine, La Légende des siècles. Le , Hugo signe avec Hetzel le contrat définitif des Petites Épopées, se gardant le droit d'en modifier le titre.

vignette|Victor Hugo, dans les années 1850. Plus tard, Hetzel se montra prêt à publier La Fin de Satan et Dieu mais Hugo, bien conscient des difficultés d'achever ses deux grands poèmes, est désormais lancé tout entier dans sa nouvelle œuvre. Il adopte d'abord un plan qui met en avant la Révolution française, qui est pour lui le moment décisif et crucial de l'Histoire (ce « tournant climatérique de l'humanité », écrit-il dans William Shakespeare). Un poème nommé la Révolution doit en être le pivot et le point central ; d'autres poèmes lui sont adjoints, comme la Pitié Suprême ou le Verso de la page, visant à expliquer et à pardonner la violence, et à prolonger la réflexion philosophique sur ce tournant de l'Histoire. D'autres poèmes encore, dont les titres sont notés, sont projetés mais ne furent jamais écrits, ou prirent des formes différentes : Tous les spectres revenus (dans la section ) et L'Archange et le Poëte (dans celle du ). Le plan suivant fut enfin établi, pour le : L'Océan - La Révolution - le Verso de la page - la Pitié Suprême - Les Pauvres Gens - L'épopée de l'Âne.

Hetzel suivit avec effroi cette évolution, au point de craindre que les épopées ne soient plus si petites que prévu et que les grandes questions philosophiques nées des dernières pièces des Contemplations ne se fassent à nouveau trop sentir, et chercha à tempérer l'ardeur de Hugo. Après une longue et grave maladie qui l'arrête pendant l'été 1858, celui-ci commence l'écriture de poèmes plus strictement narratifs, selon le souhait de son éditeur (comme Le Petit Roi de Galice et Zim-Zizimi). Il songe à une ordonnance nouvelle du recueil, opérant finalement une sélection rigoureusement tournée cette fois vers l'épopée. Il n'abandonne cependant pas l'ambition générale, la proclamant en préambule, et conçoit l'idée d'une publication en plusieurs parties, tant les possibilités sont immenses. Le titre n'est décidé qu'un mois avant l'envoi du manuscrit ; avec son sens de la formule, Hugo a définitivement choisi La Légende des siècles, conservant en sous-titre celui des Petites Épopées.

Préface et Vision

vignette|Manuscrit de La Vision d'où est sorti ce livre.

En 1859, Hugo écrivit deux textes qui peuvent être considérés comme deux préfaces à la Légende des siècles. De ces deux, la « Vision d'où est sorti ce livre » fut écrite en premier, immense poème inaugural montrant la vision du poète confronté au mur des siècles. Véritable préface en vers, elle exprime ouvertement l'ambition formidable de l'œuvre. Hetzel la jugea de caractère trop philosophique et prophétique encore, dans cette optique de renforcer le caractère narratif et épique de la Première Série. Par ailleurs, Hugo de son côté sentait le besoin d'annoncer clairement, avant tout, la constitution et la portée de son dessein au-delà de la seule Légende et l'unité fondamentale de celle-ci avec La Fin de Satan et Dieu. Il écrivit donc une Préface, à la fois plus précise et plus générale quant à sa pensée, mais restant finalement plus vague dans le fond que la Vision.

Mais les deux textes expriment, par des moyens différents, la même pensée. Il s'agit de montrer « L'Humanité, considérée comme un grand individu collectif accomplissant d’époque en époque une série d’actes sur la terre », dans son fourmillement et son foisonnement, que Hugo veut retranscrire par ces petites épopées en marge de l'Histoire. Mais au-delà de l'anecdotique et du légendaire, il est un fil conducteur que l'Humanité suit inlassablement : le Progrès, ce « grand fil mystérieux du labyrinthe humain ». Hugo brosse le tableau de « l’homme montant des ténèbres à l’Idéal », oscillant justement entre Dieu et Satan. De cette lutte d'influence entre Dieu et l'Ange déchu dépend la libération de l'Humanité, et son Histoire n'est que celle de l'affranchissement de l'Homme de ses chaînes et du Mal qui le ronge. Comme dans la Fin de Satan où la prise de Bastille constituait l'ultime acte de libération, la Révolution - dont le grand poème fut finalement écarté - reste annoncée comme le point central de l'Histoire, qui va « d'Ève, mère des Hommes, jusqu'à la Révolution, mère des Peuples » ; et apparaît en filigrane dans l'œuvre, comme une ombre lumineuse qu'on tait mais qui est partout présente.

Première Série vignette|La Conscience, illustration de François Chifflart.

La Première série parut le à Bruxelles, en deux volumes. Depuis sa terre d'exil, Hugo la dédie à la France :

Livre, qu'un vent t'emporte En France, où je suis né ! L'arbre déraciné Donne sa feuille morte.

La forme finalement adoptée était pleinement tournée vers l'épopée. Si l'Antiquité classique est oubliée (Rome, que Hugo n'aimait guère, n'est représentée que pour sa décadence), l'encadrement est résolument biblique, s'ouvrant sur Eve (Le sacre de la femme) et se fermant sur La trompette du jugement, vision traditionnelle de la fin des temps mais laissant sourdre une sombre inquiétude, et préférée au trop singulier Abîme. Les autres grands textes écrits pour elle en 1857-1858, mis à l'écart, furent reportés à une deuxième série future. Comme Hugo le dit dans la Préface, ce n'est que le commencement.

Composition

Préface I. D'Ève à Jésus (Le sacre de la femme ; La conscience ; Puissance égale bonté ; Les lions ; Le temple ; Booz endormi ; Dieu invisible au philosophe ; Première rencontre du Christ avec le tombeau) II. Décadence de Rome (Au lion d'Androclès) III. L'Islam (L'an neuf de l'Hégire ; Mahomet ; Le cèdre) IV. Le Cycle Héroïque Chrétien (Le parricide ; Le mariage de Roland ; Aymerillot ; Bivar ; Le jour des rois) V. Les Chevaliers Errants (La terre a vu jadis ; Le petit roi de Galice ; Eviradnus) VI. Les Trônes d'Orient (Zim-Zizimi ; 1453 ; Sultan Mourad) VII. L'Italie - Ratbert (Les Conseillers probes et libres ; La Défiance d'Onfroy ; La Confiance du marquis Fabrice) VIII. Seizième siècle - Renaissance. Paganisme (Le Satyre) IX. La Rose de l'Infante X. L'Inquisition (Les raisons du Momotombo) XI. La Chanson des Aventuriers de la Mer XII. Dix-septième siècle, Les Mercenaires (Le régiment du baron Madruce) XIII. Maintenant (Après la bataille ; Le crapaud ; Les pauvres gens ; Paroles dans l'épreuve) XIV. Vingtième siècle (Pleine mer - Plein ciel) XV. Hors des temps (La trompette du jugement)

Nouvelle Série

vignette|Manuscrit de Booz endormi.

La mise en chantier d'une seconde série de petites épopées commença dès la parution de la Première, mais Hugo fut d'abord occupé par la reprise du projet des Misérables et son activité poétique se concentra, une dernière fois, sur La Fin de Satan et Dieu. L'année même de la publication des Misérables, 1862, il s'attela à la Nouvelle Série, reprenant le plan primitif de la Première Série et ses poèmes écartés: L'Âne, Les Sept Merveilles du Monde (qu'il vient d'écrire), La Révolution, La Pitié Suprême. Mais à nouveau d'autres projets, les romans notamment (Les Travailleurs de la Mer, L'Homme qui rit), viennent s'interposer. 1870 est un moment décisif : Hugo décide de conserver La Révolution pour son futur recueil Les Quatre Vents de l'esprit, et imagine une vaste fusion entre La Légende, Dieu et La Fin de Satan, dressant le plan suivant : La Fin de Satan, livre premier - L'Océan - Elciis - La Vision de Dante - Les Religions (tiré de Dieu) - La Pitié Suprême. Mais les troubles du début des années 1870, qui virent Hugo reprendre l'activité politique et revenir en France, modifièrent sa vision.