thumb|1916 : Theodore Roosevelt, une des figures phares de l’ère progressiste, fait la couverture de Leslie's.
L’ère progressiste () est le nom donné à une période de l’histoire des États-Unis qui va des années 1890 aux années 1920, bien qu’elle soit parfois associée de façon plus restrictive aux années de présidence de Theodore Roosevelt (1901-1909).
C’est une ère en rupture partielle avec le laissez-faire et l’individualisme de la période précédente, marquée par des réformes économiques, politiques, sociales et morales en réponse aux mutations et aux problèmes induits par la révolution industrielle : disparition d'une vie sociale organisée autour de petites communautés, instabilité résultant du développement anarchique de l'industrie, du commerce, des affaires, des grandes villes, de l'agriculture, immigration massive du sud et de l'Est de l’Europe, escalade de la violence des conflits sociaux, bouleversements causés par les progrès techniques Americans all!: foreign-born soldiers in World War I, Nancy Gentile Ford, Texas A&M University Press, 2001, ,194 pages. La Cour suprême s'oppose cependant avec constance à toute réglementation de l'économie ou du marché du travail, déclarant anti-constitutionnelles des lois limitant le travail des enfants ou instaurant des salaires minimums : c'est la période dite de l'ère Lochner de la Cour suprême, qui dure jusqu'à la fin des années 1930.
Le mouvement progressiste s’implanta au niveau local avant de progresser au niveau provincial puis national jusqu'à la formation d’un éphémère « parti progressiste » dont le candidat fut Théodore Roosevelt en 1912. Comme leurs opposants, les réformateurs progressistes étaient issus en grande majorité des classes moyennes. Le mouvement de réforme fut aidé par le développement des médias, notamment le journalisme d'enquête, et par celui de la photographie sociale à travers les œuvres de Jacob Riis ou Lewis Wickes Hine, p. 76.
Certaines réformes essentielles comme l'obtention du droit de vote des femmes datent de cette époque, mais l’ère de progrès ne bénéficia pas également à tous les habitants des États-Unis, notamment aux minorités, et les réformes n’eurent pas toujours les effets bénéfiques escomptés. Certaines politiques, comme la prohibition, connurent un échec retentissant.
Contexte thumb|300px|Les millionnaires William Henry Vanderbilt, Jay Gould, Cyrus Field et Russell Sage se partagent le gâteau américain avec leurs monopoles (Puck, vers 1885). Dans l’histoire des États-Unis, le début de l'ère progressiste coïncide avec la dernière décennie du Gilded Age, « l’âge doré » qui succède à la reconstruction du Sud (1863-1877) et avec les dernières années de la conquête de l'Ouest. En 1890, un recensement note la disparition des zones non colonisées par les Européens, la fin de la « frontière » dont Frederick Jackson Turner commence à forger le mythe dès 1893.
Cet « âge d’or » avait été celui de la seconde Révolution industrielle caractérisée par le développement de l’industrie minière, du chemin de fer, de l’agriculture extensive, du secteur bancaire et de la spéculation ; c’est l’âge des corporations tentaculaires accaparant les secteurs tels que l’acier, le pétrole, le sucre, le conditionnement de la viande et la fabrication de matériel agricole ; celui de la multiplication des brevets et de l'essor technologique américain, l’ouverture d’instituts de formation d’ingénieurs et de scientifiques. thumb|Bandit's Roost (le Nid du Bandit), photographie de Jacob Riis sur la misère urbaine, 1888. C’est également le début du travail à la chaîne et de la division du travail. Des enfants et des femmes travaillent dans les mines, les usines et les « sweatshops » pour des salaires dérisoires. La population rurale et les nouveaux immigrants viennent s’entasser dans les taudis des grandes villes insalubres, où se développent des tensions sociales. En 1800, 6,1 % seulement de la population américaine vivent dans des villes de plus de habitants. En 1890, ils sont 35,1 %. Les États-Unis connaissent les problèmes liés à une urbanisation et une industrialisation mal contrôlées : villes surpeuplées, misère et pollution urbaine, violence, alcoolisme, chômage, crises bancaires, émergence de corporations concentrant le pouvoir économique entre les mains d'un petit nombre, corruption politique à tous les échelons du pouvoir, mauvaise gestion des ressources naturelles, agitation sociale, introduction, p. xxii. Les effets de la « Grande Dépression » et les différentes crises, notamment celle de 1893, détériorent un peu plus l’image des gros industriels et des politiques. La situation des populations afro-américaines, qui s'était légèrement améliorée après la Guerre de Sécession, commence à régresser.
Ces changements et les problèmes qu'ils suscitent divisent les hommes d’État et les partis. La lutte contre la corruption fait sentir la nécessité d'une réforme de la fonction publique, alors soumise au « système des dépouilles ». Elle divise le parti républicain, certains de ses membres, surnommés les « Mugwumps », allant jusqu'à retirer leur soutien au candidat républicain lors des élections de 1884.. Au niveau des grandes villes et des gouvernances provinciales, les « machines politiques » (le clientélisme) font la loi. Dans de nombreuses régions, la collusion entre les grandes corporations et les élus locaux empêche les citoyens de faire valoir leurs droits. Face à ces insuffisances, les citoyens s’organisent. Les travailleurs se regroupent au sein d’un mouvement syndical actif, influencé par les idées de gauche importées d’Europe par les nouveaux immigrants, et s’affrontent aux vigilantes ou aux forces de police lors de mouvements de grève et de protestation ; les revendications des fermiers se cristallisent avec la création du parti populiste ; les femmes se mobilisent et le début de l'ère de progrès correspond à la fondation de la General Federation of Women's Clubs et celle de la National American Woman Suffrage Association en 1890.
Très tôt des voix s'élèvent pour dénoncer les dégâts causés par la destruction des forêts et la pollution des rivières et pour réclamer du gouvernement une gestion rationnelle du patrimoine naturel. En 1864, George Perkins Marsh publie Man and Nature; or, Physical Geography as Modified by Human Action. Forest and Stream magazine de chasse, pêche et nature, fondé en 1873Time, "Forest, Field & Stream", June 16, 1930 prend des positions en faveur de la protection de l'environnementMcMartin, Barbara, The Privately Owned Adirondacks, Lake View Press, Canada Lake, NY, 2004. . Les destructions causées par l'exploitation des mines d'orMerchant_2002, p. 86 à l’aide de systèmes hydrauliques puissants envoie des tonnes de débris dans les rivières, provoquant des dommages sérieux aux plantations en aval jusqu'à Sacramento. Elles provoquent des inondations catastrophiques, nécessitant de construire des digues, l’ensablement des estuaires et la réduction des accès portuaires. En 1884 la mobilisation des fermiers et des riverains débouche sur la décision Sawyer qui met fin à l’exploitation hydrauliqueKelley_1959. Mais les mines utilisent alors un procédé qui emploie du mercure, polluant les rivières. Les mineurs abattent les arbres pour le bois de chauffe et de construction, le chaparral remplace les forêts, favorisant les incendiesMerchant_2002, p. 88. L’ouverture du chemin de fer transcontinental a signé la mort des grands troupeaux de bisons. Le surpâturage des troupeaux de bovins contribue à l’érosion des sols. Les populations amérindiennes sont les autres grandes victimes humaines de ce développement.
Les réformes thumb|Hiram Johnson, gouverneur de Californie. thumb|Robert M. La Follette, gouverneur du Wisconsin. Les États, « laboratoires » des réformes C'est dans ce contexte que se développa le mouvement « progressiste » américain. Croyant à la science et au progrès, ses adeptes étaient convaincus qu’il était possible de diagnostiquer les problèmes grâce au développement des connaissances scientifiques et de leur apporter des solutions grâce à celui de la technologie. Ils croyaient aux vertus du savoir désintéressé. Issus en majorité d’un milieu urbain et industriel, ils pensaient que l’homme était capable d’améliorer son environnement et ses conditions de vie, faisaient confiance aux experts et croyaient à l’efficacité de l’intervention gouvernementale. Ils étaient persuadés qu’une des causes de la faillite du système trouvait sa source dans le système de clientélisme politique, les liens entre les milieux d’affaires et les politiciens corrompus, l’opacité du système de gouvernance à tous les échelons et l’incompétence de certains responsables, p. 18-19.
Pour lutter contre la corruption, les progressistes firent pression pour que l’ensemble des citoyens puisse avoir un accès plus direct au pouvoir politique, court-circuitant ainsi le système de clientélisme en vigueur. La Californie, le Wisconsin et l’Oregon furent le fer de lance du mouvementBailey, Kennedy, Cohen, 1998, pp=687-688.
Seize États environ virent se mettre en place un système de primaires qui retirait aux cliques politiques la possibilité d’imposer leur candidat ou celui d’un groupe de pression. De nombreuses municipalités se dotèrent d’un service de références pour pouvoir étudier les budgets et les cadres administratifs des gouvernances locales. Le gouverneur de l’Illinois, Frank Lowden, entreprit une réforme importante de l’administration de l’état.
Dans le Wisconsin, bastion de Robert M. La Follette, l’université de l’État devint un réservoir d’idées et de savoir-faire dans le cadre d’une philosophie baptisée la Wisconsin IdeaThe Wisconsin Idea est une philosophie qui est au cœur même du système universitaire de cet état ; selon elle, les frontières de l’université s'étendent jusqu’aux frontières du Wisconsin et la recherche entreprise dans le cadre de l’université doit s’appliquer à résoudre les problèmes, améliorer la santé, la qualité de la vie, l’environnement et l’agriculture et plus généralement être utile à tous les citoyens de l’état. Durant l’ère progressiste, cette philosophie déboucha sur des réformes telles que la règlementation des services publics, les indemnités pour les travailleurs, la réforme des impôts et l’ouverture d’une université pour tous. Voir .
Dans les années 1890, la « Ligue pour la Législation Directe du New Jersey » (issue de l’éphémère « Ligue pour le Pouvoir Populaire » la People's Power League) avait fait campagne mais sans succès pour que l'état adopte l'initiative populaire et le référendumGiving voters a voice, Steven L. Piott, p.9. Le mouvement s’étendit à d’autres états, Orégon, Dakota du Sud et Kansas (1894)Steven L. Piott, p.10, Michigan, Nebraska, Colorado, Washington (1895). En 1896, la dynamique du mouvement permit la création d'une Ligue Nationale pour la Législation Directe (Saint-Louis, )Steven L. Piott, p.14. Les délégués provinciaux appartenaient à des sensibilités politiques diverses ; on trouvait des populistes, des socialistes, des journalistes engagés, des syndicalistes, et le progressiste William S. U'Ren, très influencé par l’ouvrage de James William Sullivan, publié en 1893, Législation directe grâce à l'initiative populaire et au référendum. En 1898, U'ren fonda la « Ligue de l’Orégon pour la législation directe. » L’organisation prit la tête du mouvement réformiste orégonais, réclamant le droit à l'initiative populaire et au référendum, procédures qui donnaient aux citoyens de l'état un pouvoir législatif direct. En 1902, l’assemblée législative orégonaise adopta ces propositions, qui, traduites dans les faits, furent baptisée le « Système orégonais » (The Oregon System).