La philologie hébraïque, comprenant la grammaire hébraïque (hébreu: ou diqdouq ivri, càd « examen méticuleux de la langue hébraïqueCf. Sander & Trenel, Dictionnaire hébreu-français p. 128, Slatkine Reprints, Genève, 2005. »), étude systématique des règles qui régissent l'hébreu, et la lexicographie hébraïque, établissement de son vocabulaire, a probablement été conçue initialement comme une technique accessoire de l'exégèse biblique, visant à lire avec exactitude toutes les subtilités du Texte révéléVoir T.B. Sanhédrin 99a, Soucca 28a, Houllin 4a et Sifra sur Lev. 18:5 & 20:8 pour l'usage général du mot diḳdouḳ dans la tradition tannaïtique ; pour son sens particulier de prononciation exacte et correcte du Texte, duquel est dérivé l'usage actuel, voir Mishna Berakhot 2:3 et T.J. Berakhot 4d (42)..

Elle devient, au Moyen Âge, un champ d'étude indépendant, utilisée entre autres pour la composition de poèmes, liturgiques ou profanes, en hébreu. Pendant une longue période, qui s'étend du Moyen Âge au , l'effort des hébraïsants sera exclusivement consacré à la détermination des règles présidant à l'idiome principal de la Bible hébraïque, visant à conserver avec exactitude toutes les subtilités du Texte révélé et la langue, dont la maîtrise a été perdue au cours des exils successifs du peuple juif. La philologie hébraïque peut d'ailleurs être considérée comme la seule science spécifiquement juive du Moyen Âge, et le demeure jusqu'à la Réforme protestante, où l'étude de l'hébreu biblique est introduite dans le monde chrétien.

La grammaire hébraïque se développe sur les bases de la Massorah, une tradition visant la conservation minutieuse du texte biblique, mais qui ne s'occupe pas de ses mécanismes. Bien que les ouvrages massorétiques du comportent déjà des notions grammaticales en germe, et que certaines traditions orales de grammaire aient pu se développer auparavant, Saadia Gaon (le Rassag) est considéré comme le premier à avoir produit une étude systématique de la langue hébraïque, tant de sa grammaire que de son lexique. Par le biais de ses trois ouvrages principaux en la matière, le Sefer HaEgron, le Kutub al-Lughah, et le Kitāb al-Sabʿīn Lafẓa al-Mufrada, il développe les bases non seulement de la philologie hébraïque, mais aussi de la philologie comparée des langues sémitiques, car il n'hésite pas à comparer l'hébreu biblique à l'hébreu de la Mishna, l'araméen et l'arabe afin d'en élucider le sens. Cette dernière voie est approfondie par Dounash ibn Tamim et Juda ibn Kuraysh, tandis que les considérations grammaticales trop sommaires du Rassag sont affinées ou remplacées au fil des disputes qui ont lieu en al-Andalus entre Dounash ibn Labrat et Menahem ibn Sarouk, poursuivie par Yehoudi ben Sheshet et les disciples de Menahem, dont Juda Hayyuj, puis par Samuel ibn Nagrela et Yona ibn Jannah, le plus éminent des hébraïsants médiévaux.

Le savoir grammatical d'al-Andalus se diffuse à l'Europe chrétienne (principalement le sud de la France et l'Italie) par le biais d'Abraham ibn Ezra et Joseph Kimhi, dont le fils, David, établit le système d'apprentissage de la grammaire le plus abondamment utilisé par les hébraïsants ultérieurs, juifs et chrétiens. Il a cependant le désavantage de privilégier les paradigmes au détriment de la discussion théorique, ce qui lui sera reproché par divers auteurs, dont Profiat Duran est le plus éminent. Parallèlement, la lexicographie hébraïque évolue, et les premières correspondances bibliques ainsi que les premiers dictionnaires d'hébreu post-biblique apparaissent.

Avec la Haskala, équivalent juif du mouvement des Lumières, puis surtout avec la montée vers la terre d'Israël de Juifs venus d'horizons divers sans partager une langue commune, une nouvelle forme d'hébreu moderne, dont la grammaire est davantage basée sur l'hébreu mishnaïque que l'hébreu biblique, et dont le lexique doit être adapté à l'ère actuelle et souvent réinventé, voit le jour.

thumb|Shin avec diacritiques(en calligraphie sofer)

Aux origines de la philologie hébraïque

L'effort des grammairiens hébraïques sera, pendant longtemps, exclusivement consacré à la détermination des règles présidant à l'idiome principal de la Bible hébraïque, les formes ultérieures d'hébreu étant considérées comme dégénérées, donc indignes d'intérêt (à l'exception de l'hébreu de la Mishna, qui bénéficiait d'un statut intermédiaire).

En effet, les deux branches de l'étude de la Bible les plus proches de l'époque de sa rédaction, à savoir le Midrash (exégèse biblique traditionnelle) et la Massora (système de règles portant sur la forme externe du texte biblique, visant à sa préservation exacte, non seulement dans l'orthographe des mots, mais aussi dans sa vocalisation et son accentuation) ne contiennent au mieux que des embryons de théorie du langage : l'analyse de l'abondant corpus littéraire midrashique montre que, plutôt que d'être familiers avec la grammaire hébraïque ou araméenne, les Sages maîtrisaient la langue et en connaissaient les idiomes apparentés, mais ne s'occupaient guère de son étude en tant que telle ni de la formation des mots.Quant à la Massora, elle ne contient pas de catégories grammaticales à proprement parler ni de considérations sur les formes du langage ou sur ses lois.

Néanmoins, il semble bien que les premiers produits de la réflexion par des Juifs sur les éléments de leur langage soient apparus au sein de ces domaines. La classification des consonnes en simples, doubles, etc. fait partie intégrante de la théorie cosmogonique du Sefer Yetzira, considéré comme l'ancêtre de la littérature juive ésotérique et la terminologie grammaticale incorporera un petit nombre de désignations très générales de catégories linguistiques extraites du Midrash.D'autre part, la Massora sera considérée par les grammairiens comme une fondation nécessaire et une partie constitutive de la grammaire : les massorètes doivent, avant les grammairiens, cataloguer les différentes formes des mots trouvés dans la Bible hébraïque, réunir les termes similaires par groupes, noter les particularités du texte, et formuler des règles d'épellation et de lecture de ces mots, jusqu'aux nuances les plus subtiles de prononciation ; le système massorétique de ponctuation permet d'effectuer la classification des voyelles, et ses systèmes d'accentuation et de vocalisation permettront aux grammairiens de déterminer les lois de phonétique et d'étymologie hébraïques. Cela apparaît de façon évidente dans le Diḳdouḳe ha-Ṭe'amim d'Aaron ben Asher, le plus fameux des Massorètes, dont la théorie des formes montre déjà l'influence de la grammaire arabe, sur le modèle de laquelle sera développée la grammaire hébraïque. Toutefois, ce livre s'intéresse bien plus à la cantillation et à la prononciation du texte biblique qu'à la grammaire proprement dite, demeurant un ouvrage massorétique.

Naissance de la philologie hébraïque () Premières tentatives Saadia Gaon

Saadia Gaon (882-942), un jeune contemporain de Ben Asher, est habituellement considéré comme le premier à avoir produit une étude systématique de la langue hébraïque, tant de sa grammaire que de son lexique.

Ses ouvrages principaux en la matière sont, par ordre chronologique, le Sefer HaEgron (hébreu: ספר האגרון Livre de la CollectionDictionary of Targumim, Talmud and Midrashic Literature de Jastrow, 1926.), dont la seconde version est le premier prototype de dictionnaire hébreu-arabe, le Kutub al-Lughah (arabe : كتب اللغة, « Livre de la Langue »), traité de grammaire en 12 volumes, et le Kitāb al-Sabʿīn Lafẓa al-Mufrada, visant à élucider le sens de 90 termes n'apparaissant qu'une fois dans le corpus biblique ; d'autres notes sur le sujet peuvent être trouvées dans son commentaire sur le Sefer Yetzira.

Saadia poursuit un double but. Il lutte d'une part pour préserver l'élégance de la langue hébraïque dans les poèmes liturgiques, seules pièces de l'époque où l'hébreu est encore utilisé. D'autre part, il entend contrer l'influence des Karaïtes, adeptes d'un mouvement juif opposé au judaïsme rabbinique traditionnel. Ceux-ci soutiennent que l'antique tradition exégétique orale des rabbins fausse le sens des textes et que seule l'analyse philologique permet de les comprendre correctement. C'est souvent après avoir polémiqué avec leurs interprétations que Saadia énonce et expose ses règles de grammaire hébraïque : les lettres sont divisées en « fortes » (lettres-racines, supposées permanentes quelle que soit la forme du mot) et « faibles » (lettres fonctionnelles ou serviles, indiquant une fonction grammaticale). Cette division est fondamentale pour la théorie de formation des mots. les mots sont divisés en trois types : noms (ce qui comprend les adjectifs), verbes et particules les termes dont de nombreuses occurrences existent dans le texte sont classés en formes principales (usūl) et secondaires (furūʿ). Cette classification est le point de départ de toute description grammaticale.

Ces notions fondamentales ont été adoptées par tous les grammairiens, karaïtes inclus. Toutefois, Saadia étant « le premier grammairien », ses conceptions sont souvent simplistes et ses recherches philologiques s'appuient abusivement sur des ressemblances superficielles entre racines hébraïques et arabes, quand bien même leurs significations réelles seraient totalement différentesMorris Jastrow, Jr., Jewish Grammarians of the Middle Ages, in Hebraica, Vol. 4, No. 2 (Jan. 1888), pp. 118-122, The University of Chicago Press.. Elles nécessiteront donc d'être fortement affinées par les grammairiens ultérieurs.

Les Karaïtes

Les Karaïtes, dont l'exégèse et la détermination de la pratique religieuse à partir de celle-ci se veulent fondées sur l'étude du texte biblique sans recours à une source extérieure, seraient les pionniers de l'étude de la langue hébraïque. Il est cependant difficile, en l'absence de données, d'estimer leur contribution à la naissance de la grammaire, et en quelle mesure ils auraient pu influencer Saadia.

D'après quelques sources karaïtes médiévales, l'étude de la grammaire hébraïque serait née à Ispahan et dans d'autres villes perses, sous l'influence de la grammaire arabeGeoffrey Khan, The Medieval Karaite Tradition of Hebrew Grammar, in Asociacion Española de Orientalistas, XXXVIII (2002), pp. 54-56.. Il est possible que l’Al-Diḳduḳ de Joseph ben Noah, le premier grammairien karaïte dont les travaux soient connusVoir Revue des études juives, xxx, 257 ; Jewish Quarterly Review, viii, 698 et suiv. ; ix, 438 et suiv., comporte la trace d'une tradition grammaticale karaïte ancienneGeoffrey Khan, The Early Karaite Tradition of Hebrew Grammatical Thought : Including a Critical Edition, Translation and Analysis of the Diqduq of ʼAbū Yaʻqūb Yūsuf Ibn Nūḥ on the Hagiographa, éd. Brill 2000, .. Toutefois, cet auteur est postérieur à Saadia et ses travaux, ainsi que ceux de ses disciples et des exégètes karaïtes des , portent l'influence du Gaon, même lorsqu'ils l'attaquent.

Parmi les disciples de Joseph ben Noah figurent Sa'id Shiran, auteur d'un traité de grammaire intitulé Kitab al-LughahVoir J. Q. R., viii, 698., comme le livre de Saadia, et Aaron de Jérusalem, auteur de l’Al-Mushtamil (Livre complet). Ce dernier semble être le seul auteur karaïte dont les travaux auraient contribué au développement ultérieur de la grammaire hébraïque. Il est inclus, sous le nom du « grammairien de Jérusalem » (et sans mention de son appartenance au karaïsme), par Abraham ibn Ezra dans sa liste des premiers grammairiens hébraïquesR. E. J., xxx, 232-256..

Les Juifs d'Afrique du Nord