Le PGM-11 Redstone est le premier grand missile balistique sol-sol tactique à courte portéeEn tant qu’arme à proprement parler, le Redstone était classé comme un projectile balistique de type fusée sol-sol à longue portée. Toutefois, il était généralement considéré comme un missile de moyenne portée (Medium Range Ballistic Missile, ou MRBM), inférieur à 500 miles (805 km). américain. En service dans l'armée américaine en Allemagne de l'Ouest de à , il servit dans le cadre de la défense de l'Europe occidentale par l'OTAN pendant la guerre froide. Lors du test nucléaire de Hardtack Teak en , il devient le premier missile américain à faire exploser une ogive nucléaire. Employé a titre provisoire, le Redstone est par la suite remplacé par le missile Pershing.
Le missile Redstone est un descendant direct du missile allemand V2, développé durant la Seconde Guerre mondiale par une équipe d’ingénieurs allemands sous la direction de Wernher von Braun. Après la guerre, ce dernier est transféré aux États-Unis avec une partie de son équipe et, sous les directives de l'US Army, se voit confier le développement du missile Redstone à l’arsenal de Redstone. Ce dernier donnera d'ailleurs son nom au missile. Le Redstone constitue l’aboutissement des travaux menés dans le cadre du programme Hermes, dont le missile Hermes C1, qui s'appuyait sur les recherches des ingénieurs allemands. Le Redstone permettait de transporter l'ogive nucléaire W39 sur une portée d'environ . Cependant insatisfaite de cette portée, jugée limitée pour maîtriser la profondeur sur le champ de bataille, l'US Army décida de faire du Redstone une base pour le développement vers un missile plus puissant, donnant naissance au missile Jupiter. Le Redstone reste avant tout un missile tactique et mobile, pouvant être facilement transporté en plusieurs sections, et lancé à des points stratégiques lors d'opérations.
En 1956, l'Army Ballistic Missile Agency (ABMA) fut fondée afin d'assurer la production industrielle, la formation des troupes et le déploiement du missile Redstone sur le sol européen, en parallèle du développement du Jupiter. Pour son industrialisation, le missile Redstone repose sur un réseau de sous-traitants spécialisés, coordonnés par la qui assure le rôle de maître d’œuvre. De ce fait, fournit ainsi le moteur-fusée NAA 75-110, chargé de la propulsion du missile. De son côté, la produit le fuselage, devant résister aux contraintes mécaniques et thermiques du vol. Enfin, la développe le système de guidage y compris la plateforme stabilisée ST-80, essentiel pour assurer la trajectoire et la précision du missile.
Le Redstone est à l'origine de la famille de lanceurs du même nom qui a joué un rôle majeur dans les débuts du programme spatial américain, réalisant le rêve de Wernher von Braun d'utiliser les fusées pour l'exploration spatiale. Ses différentes variants comme le Jupiter-A et Jupiter-C, utilisés pour tester les composants du missile Jupiter, aboutissent au Juno I permettent notamment la mise en orbite du premier satellite américain Explorer 1, en . Adapté en Mercury-Redstone, il sert ensuite aux premiers vols suborbitaux habités américains en , dont celui d'Alan Shepard. Le Redstone sert d'ailleurs à la conception des étages S-I des lanceurs Saturn I et Saturn IB. Retiré du service militaire en , il est réutilisé comme missile cible et dans le projet australien SPARTA, avant de placer en orbite en le premier satellite australien WRESAT, marquant la fin de sa carrière.
Sa grande fiabilité et son utilisation intensive lors de vols expérimentaux et en tant que l'un des lanceurs piliers du programme spatial américain lui a valu le surnom d'« Old Reliable » (en français : « Vieux fidèle »). Au cours de son existence, il a servi de banc d'essai pour de nombreuses technologies liés au guidage, à la propulsion et à la rentrée atmosphérique, et les données et l'expérience acquises grâce au Redstone ont contribué au développement de nombreux missiles américains. Le Redstone constitue surtout le chaînon entre les premiers missiles balistiques V2 et les grands lanceurs spatiaux de la famille Saturn dont la Saturn V, marquant la transition entre les domaines militaire et spatial. Aujourd'hui encore, des vestiges de missiles Redstone sont conservés et exposés aux États-Unis.
Dénomination En , un système de désignation des missiles guidés est adopté par l'US Army, l'US Air Force et l'US Navy, et reste en vigueur jusqu'en . Selon cette nomenclature, le missile est initialement désigné « SSM-G-14Les trois premières lettres SSM (Surface-to-Surface Missile), indiquent qu'il s'agit d'un missile sol-sol, tandis que la lettre G identifie l'organisme opérateur, en l'occurrence l'US Army. ». En , lorsque l'US Air Force abandonne ce système de désignation, l'US Army récupère la lettre A, jusque-là attribuée à l'US Air Force. Le missile est alors redésigné « SSM-A-14 ». De ce fait, le premier lancement d'un Redstone fut sous cette désignation.. À partir de , l'US Army adopta sa propre nomenclature pour désigner ses missiles. Celle-ci consistait simplement en la lettre M, suivie d'un numéro de référence. Le missile reçut ainsi la désignation « M8 ». Quant à la version d'entraînement du Redstone, elle fut désignée « XM9La lettre X indiquant qu'il s'agissait d'un modèle expérimental ou destiné aux essais. ». Par la suite, lorsque le système de désignation des aéronefs inhabités du département de la Défense des États-Unis fut instauré en , le missile doit recevoir la désignation de « PGM-11la première lettre P provient de (voulant signifier que plateforme de lancement fixe en surface, mais non protégée) indiquant donc que le missile peut être lancé depuis une plateforme de lancement. La seconde lettre G indique que le missile doit attaquer un objet au sol. La troisième lettre M signale que c'est un drone, cible ou non, ou en l’occurence ici d'un missile guidé. ».
Issu du programme Hermes, le missile reçut initialement le nom « Hermes C1 ». Toutefois, comme il ne répondait plus aux objectifs initiaux de ce programme, il fut décidé de lui attribuer une nouvelle appellation. Il fut d'abord rebaptisé « Ursa », avant d'être nommé de manière officieuse « Major » en , un nom sous lequel il fut plus couramment connu que par son nom de code. Ce n'est que le que le missile reçut son nom définitif « Redstone », faisant référence à l'arsenal de Redstone où le missile fut conçu et développé. +Chiffrement du numéro de série des missiles RedstoneXHUNTSVILE0123456789 La séquence de fabrication des Redstone (qui ne sont pas nécessairement lancées dans l'ordre) a été considérée comme un secret militaire. Ainsi la désignation peinte sur la façade de plupart des fusées n'était pas un numéro de série, mais employait un simple chiffrement par transformation que le personnel serait sûr de ne pas oublier. La clé a été tirée du nom de la ville où se situe l'arsenal de Redstone, étant Huntsville (Alabama), ce qui donne HUNTSVILE, avec la lettre double L supprimée et la lettre X rajoutée au codage, représentant le 0. Au numéro de série s'ajoute le constructeur : RS signifiant que la fusée est construite à l’Arsenal De Redstone, tandis que CC signifie construite par Chrysler Corporation.
Origine et développement
Le programme Hermes
vignette|Un missile Hermes II sur son pas de tir. Le missile Redstone trouve son origine dans le programme Hermes. Le , le Corps du matériel de l'US Army confie à General Electric (GE) l'étude des missiles allemands V-2 capturés pendant la guerre, ainsi que des technologies qui leur sont associées comme les systèmes de guidage. L'objectif était avant tout de permettre à l'armée américaine d'acquérir la technologie des missiles guidés, encore émergentes à cette époque. Au milieu de l'année 1945, dans le cadre de l'opération Paperclip, 118 ingénieurs allemands spécialistes des fusées, dirigés par Wernher von Braun, sont transférés d'Allemagne à Fort Bliss (Texas). Une partie des ingénieurs ont supervisé les essais et les lancements des V-2 depuis le , (Nouveau-Mexique). À mesure que le programme Hermes prend de l'ampleur après la Seconde Guerre mondiale, il bénéficie de l'expertise de l'équipe de Wernher von Braun à partir d'avril 1946, et avec une partie de son équipe, von Braun entrevoit la possibilité d'améliorer les performances de son missile V-2. Le missile de croisière Hermes II en constitue un exemple, et il permit d'ailleurs de mettre au point des systèmes de propulsion et de guidage plus avancés, dont ces travaux trouvent notamment un prolongement dans le programme Navaho de l'US Air Force. Le site, qui devint connu sous le nom d'« » à Fort Bliss, fut créé principalement pour fournir des locaux de travail aux experts allemands. Doté de ses propres laboratoires, il permit au groupe de concentrer ses travaux sur le projet Hermes II. Ce site revêtit une importance majeure pour le développement du prochainement missile Redstone.
En parallèle, les efforts se portèrent sur le développement d'un missile balistique sol-sol, le Hermes C1, considéré comme le précurseur direct du Redstone. Cependant, le Hermes C1 souffrait d'une priorité moindre que les autres projets du programme Hermes, ce qui freine considérablement son étude. Ce n'est que quatre ans plus tard, en , que ces travaux retrouvent toute leur importance lorsque le Corps du matériel ordonne la reprise de l'étude du projet. Le Hermes C1 était initialement conçu comme un missile à trois étages. Le premier étage, équipé de 6 moteurs-fusées, devait développer une poussée de pendant une minute. Les moteurs du deuxième étage fourniraient une poussée supplémentaire de pendant également une minute. Le troisième étage, une charge utile de , planerait jusqu’à la cible. Au total, la masse au décollage du missile serait d’environ . L'US Army a par la suite recentré ce programme sur le développement des moteurs uniquement, avant de l’annuler définitivement en , supplanté par le missile connu plus tard sous le nom de Redstone.
Transfert vers l'arsenal de Redstone vignette|L'arsenal de Redstone, avec un missile Redstone exposé à l'entrée du site.|gauche Dès , le colonel Holger Toftoy signala que l'armée manquait d'infrastructures, de personnel qualifié et de financements pour soutenir le développement des missiles, et recommanda la création d'un centre spécialisé. En réponse, l'armée décida de réactiver le l'arsenal de Redstone à Huntsville (Alabama), afin d'y établir un centre de recherche consacré aux fusées. Estimant que les activités de recherche étaient trop décentralisées, Toftoy entreprit la même année de trouver un site permettant de les regrouper. Après une visite de l'arsenal de Redstone en août 1949, il proposa d'y transférer l'équipe de Wernher von Braun. Le , le secrétaire de l'Armée approuva, et le premier contingent d'experts allemands arriva en . L'installation à Huntsville concernait non seulement les experts allemands, mais aussi quelque 800 employés de General Electric et de la fonction publique, ainsi que 500 militaires. Enfin, l' (OGMC) y fut officiellement établie le . Pour Wernher von Braun, il s'agissait non seulement d'une occasion de contribuer à la mise en place d'un programme d'armement américain, mais également réaliser son rêve personnel : concevoir des fusées capables de lancer des satellites et des hommes dans l'espace. La création de l'OGMC, la construction de nouvelles installations et le recrutement de personnel ont permis de préparer l’équipe qui allait bientôt être chargée de concevoir et développer le missile qui deviendra le Redstone.
Du Hermes C1 au Redstone vignette|Wernher von Braun en compagnie du major général John Medaris (à gauche) et Holger Toftoy (à droite).