Carlos Chagas, de son nom complet Carlos Ribeiro Justiniano das Chagas (né à Oliveira, (Minas Gerais, Brésil) le – mort à Rio de Janeiro le ), est un médecin brésilien. Il découvre en 1909 la maladie de Chagas, aussi appelée trypanosomiase américaine, alors qu'il travaille pour l'Institut Oswald-Cruz de Rio de Janeiro.

Le travail de Chagas est unique dans l'histoire de la médecine, il fut en effet le seul chercheur à décrire complètement une nouvelle maladie infectieuse en allant du vecteur (Triatominae) jusqu'à l'épidémiologie en passant par l'agent pathogène, l'hôte et les manifestations cliniques.

Toutefois, sa conception de cette maladie comme une « thyroidite parasitaire » était erronée, et il s'est heurté à une forte opposition. C'est seulement après sa mort, à partir de 1935, que l'importance de sa découverte a été pleinement reconnue.

Contexte À la fin du , le Brésil est un pays de dix millions d'habitants, et Rio de Janeiro, comme tous les ports brésiliens, est un petit port pauvre, périodiquement frappé par des maladies épidémiques. Le pays est dévasté par la fièvre jaune, la plus répandue, mais aussi par le paludisme, la variole, la peste bubonique, et de nombreuses maladies parasitaires tropicales.

Les populations autochtones, comme les nouveaux immigrants, sont régulièrement décimées par ces maladies, à un point tel que les navires européens refusent d'accoster au Brésil. Ces fléaux épidémiques entravent, et rendent impossible, le développement socio-économique du pays.

Les derniers progrès médicaux en Europe (microbiologie) et dans les empires coloniaux (parasitologie) se répercutent au Brésil. La faculté de médecine de Rio se transforme profondément pour intégrer les nouveaux savoirs : méthode anatomoclinique et « médecine de laboratoire » (microbiologie). Les enseignants sont des hommes jeunes, non seulement médecins, mais aussi férus de politique, de littérature et de philosophie. L'influence médicale allemande est prépondérante, en particulier celle de Fritz Schaudinn (1871-1906).

La révolution industrielle qui se déroule en Amérique latine se donne deux objectifs « l'ordre et le progrès ». Il y a d'une part une population centrale, rurale, pauvre, analphabète (l'esclavage au Brésil est aboli en 1888), et de l'autre une population côtière, urbaine, éduquée, en rapport avec le reste du monde (principalement l'Europe).

Le développement du Brésil nécessite la création d'un réseau ferroviaire reliant les centres ruraux de production (café) aux ports d'exportations, ce qui implique non seulement le transport de matières premières, mais aussi le transfert de travailleurs entre zones rurales et zones urbaines.

Biographie Origine familiale et formation Carlos Chagas est le fils de José Justiniano das Chagas, propriétaire d'une petite plantation de café du Minas Gerais, et Mariana Cândida Chagas. Il est l'aîné de quatre enfants, et son père meurt alors qu'il avait quatre ans. Sa mère, devenue veuve à 24 ans, prend la direction de la plantation.

Après ses études secondaires, il rejoint l'École des Mines à Ouro Preto, sa mère souhaitant qu'il devienne ingénieur. Mais, en 1897, sous l'influence de son oncle médecin, il s'oriente vers des études de médecine à faculté de Rio de Janeiro.

Il obtient son diplôme en 1902 et son doctorat en médecine l'année suivante avec une thèse sur l'hématologie du paludisme, puis travaille en tant que chercheur au nouvel institut de recherche médicale créé par Oswaldo Cruz (1872-1917), médecin réputé dont il est l'assistant et plus tard, ami et collègue.

Carrière Après une brève période en tant que médecin dans l'arrière-pays, Chagas accepte un poste proposé par les autorités portuaires de Santos (São Paulo) : il a pour mission de combattre l'épidémie de paludisme qui sévit chez les ouvriers de la construction du réseau ferroviaire brésilien. vignette|Carlos Chagas recevant Albert Einstein à l'institut Ostwaldo Cruz, en 1925. C'est là qu'il a l'ingénieuse idée d'utiliser du pyrèthre, un insecticide naturel, pour désinfecter les habitations. Il obtient avec cette méthode d'étonnants succès. La publication de ses travaux sur cette méthode sert ensuite de base pour la prévention du paludisme partout autour du monde et est adoptée par un service du ministère de la Santé du Brésil, établi précisément pour cet objectif.

À l'âge de 26 ans, il accomplit la première campagne réussie contre le paludisme au Brésil, le port de Santos devient le plus important du pays.

Pour sa découverte de la maladie de Chagas, reconnue chez lui et à l'étranger comme l'un des plus importants succès en parasitologie, il est nommé deux fois pour le prix Nobel de médecine (en 1913 et 1921) sans jamais l'obtenir.

Après la mort de son mentor Oswaldo Cruz en 1917, Chagas accepte la place de directeur de l'Institut Oswald-Cruz, poste qu'il garde jusqu'à son décès en 1934. De 1920 à 1924, il est aussi directeur du département de la Santé du Brésil.

Il meurt d'une crise cardiaque aiguë à l'âge de 55 ans.

Carlos Chagas était membre de l'Académie roumaine et membre fondateur de l'Académie des Sciences d'Amérique Latine.

La découverte de la maladie de Chagas Maladie animale En 1907, il est envoyé par l'Institut Oswald-Cruz dans la petite ville de Lassance, à côté du Rio São Francisco, pour combattre un début d'épidémie de paludisme parmi les travailleurs d'une nouvelle ligne de chemin de fer (du réseau Estrada de Ferro Central do Brasil) reliant Bello Horizonte à Pirapora. thumb|Trypanosoma cruzi, découvert par Carlos Chagas. Il y reste les deux années suivantes. Dès 1908, un ingénieur lui signale la présence d'un insecte hématophage, sorte de punaise volante, infestant les maisons rurales, appelé localement « chupao » (punaise du baiser) ou « barbeiro » ou barbier en portugais, parce qu'il suce le sang la nuit en piquant ses victimes au visage.

Par dissection et observation au microscope, il découvre que les intestins de ces insectes contiennent un protozoaire flagellé, une nouvelle espèce du genre Trypanosoma. Il envoie des spécimens à son directeur Ostwaldo Cruz pour transmission expérimentale à des ouistitis (Callithrix penicillata) mordus par un insecte infecté. Les résultats étant positifs, Chagas multiplie les expériences sur plusieurs espèces de mammifères. En , il la certitude d'avoir découvert une nouvelle maladie infectieuse, sa cause et son vecteur. Il nomme ce nouveau parasite Trypanosoma cruziChagas C (1909a). "Neue Trypanosomen". Vorläufige Mitteilung. Arch. Schiff. Tropenhyg. 13: 120-122. en l'honneur de Oswaldo Cruz et plus tard cette année Schizotrypanum cruziChagas C (1909b). "Nova tripanozomiase humana: Estudos sobre a morfolojia e o ciclo evolutivo do Schizotrypanum cruzi n. gen., n. sp., ajente etiolojico de nova entidade morbida do homem". Mem Inst Oswaldo Cruz 1 (2): 159-218 (New human trypanosomiasis. Studies about the morphology and life-cycle of Schizotripanum cruzi, etiological agent of a new morbid entity of man. puis à nouveau Trypanosoma cruziRedhead SA, Cushion MT, Frenkel JK, Stringer JR (2006). "Pneumocystis and Trypanosoma cruzi: nomenclature and typifications". J Eukaryot Microbiol 53 (1): 2-11. .. vignette|Berenice Soares de Moura, âgée de 2 ans en 1909, premier cas humain diagnostiqué de maladie de Chagas. En 1912, il trouve que le tatou Dasypus novemcinctus est un réservoir naturel du parasite. En 1924, il parachève la connaissance du cycle sauvage parasitaire en découvrant des singes Saimiri sciureus naturellement infectés dans l'état de Pará.

Maladie humaine La forte présence de l'insecte vecteur dans les habitations et sa capacité à mordre les humains laissent à penser, selon Chagas, que le parasite pourrait être la cause de maladies humaines. Il fait ainsi des prélèvements sanguins et, le , découvre pour la première fois le même parasite dans le sang d'une petite fille de deux ans, prénommée Bérénice, présentant une fièvre avec adénopathie, gros foie (hépatomégalie) et grosse rate (splénomégalie).

En 1916, Chagas complète ses études sur la phase aigüe de la maladie, et en 1922 sur les formes chroniques. Il décrit 27 cas de la phase aiguë de la maladie et réalise plus de 100 autopsies sur des patients victimes de la phase chronique, en observant des inclusions parasitaires dans le cerveau et le myocarde, expliquant un certain nombre de manifestations cliniques chez les personnes malades.

Chagas n'a plus qu'à écrire l'histoire naturelle de la maladie dans un système médical complet qu'il défendra jusqu'à la fin de sa vie : celui de la trypanosomiase américaine ou maladie de Chagas. Il articule la protozoologie allemande de Fritz Schaudinn avec la méthode anatomoclinique et une épidémiologie de la pauvreté basée sur l'insecte vecteur.

La gloire enviée de Chagas La gloire de Chagas est immédiate. Un seul chercheur, à peine âgé de 30 ans, découvre en moins d'un an, le cycle complet d'une nouvelle maladie parasitaire dans l'ordre inverse de ce qui se faisait (maladie clinique → agent pathogène → vecteurs → réservoir, ce qui pouvait prendre des décennies), puisqu'il décrit d'abord un vecteur, puis un pathogène dans le vecteur, la maladie et enfin le réservoir. vignette|La statue de Carlos Chagas, près de la plage de Botafogo (Rio de Janeiro). Dès 1910, les autorités médicales brésiliennes adoptent la dénomination maladie de Chagas pour cette nouvelle trypanosomiase américaine. Le , il reçoit le prix Schaudinn, un prix prestigieux de cette époque, équivalent à un Nobel en parasitologie. Chagas est préféré pour ce prix à d'autres brillants scientifiques comme Alphonse Laveran (1845-1922) ou Émile Roux (1853-1933).

Ses travaux en protozoologie et en médecine tropicale lui valent rapidement une renommée aussi bien locale qu'internationale. Il reçoit récompenses et honneurs d'universités comme celles de Harvard, Hambourg et Paris, et d'une douzaine de sociétés savantes dans le monde.

Le succès de Chagas, notamment sa nomination comme directeur de la Santé au Brésil, suscite une animosité jalouse dans son propre pays. Nommé deux fois pour le Prix Nobel, en 1913 et 1921, il ne l'obtient pas en raison d'une forte opposition académique brésilienne, et à cause d'intrigues au sein du Comité Nobel de l'époque (en 1921, le prix n'a pas été attribué, officiellement « pour investir cet argent dans la science »). En principe les évaluations des travaux des candidats font l'objet d'un rapport écrit, mais celui concernant Chagas n'a pas été retrouvé dans les archives du comité NobelM. Coutinho, O Jr Freire, JC Dias, The noble enigma: Chagas' nominations for the Nobel prize, Mem Inst Oswaldo Cruz, 1999;94 Suppl 1:123-9. Texte complet.

Après la Première Guerre mondiale, la médecine européenne est confrontée à bien d'autres problèmes (outre les millions de blessés, le typhus et la grippe espagnole) que ceux de l'Amérique latine. Les chercheurs brésiliens se situent à la périphérie du monde scientifique, et pour se faire connaître doivent publier dans des revues bilingues (Chagas publie ses travaux originaux en portugais et en allemand).

Si les travaux de Chagas sont la cible des envieux, il existe aussi des critiques de bonne foi, basés sur des arguments scientifiques et qui remettent en question les interprétations et les critères de Chagas. L'importance de la maladie a du mal à être reconnue : vingt ans après sa découverte, moins de cent cas humains ont été signalés au Brésil, et seulement 36 dans 6 autres pays d'Amérique latine. En dépit des efforts de Chagas, la maladie reste peu visible en étant considérée comme une maladie rare et obscure, suscitant le désintérêt.

Après la mort de Chagas en 1934, la maladie de Chagas est abordée de nouvelle manière, elle est redécouverte par la correction des erreurs de Chagas.

La triple erreur de Chagas Selon François Delaporte (1941-2019), le système initial de la maladie de Chagas était entaché d'une triple erreur.

Le cycle de Trypanosoma cruzi