L'art d'Océanie (ou art océanien) regroupe l'ensemble des productions esthétiques matérielles et immatérielles des peuples autochtones d'Océanie. Ainsi, il ne sera pas question dans cet article des œuvres et artistes d'origine européenne (ou non-océanienne en général) habitant dans le Pacifique. Il est, en outre, important d'inclure la part immatérielle dans cet art de par l'importance qu'elle revêt pour les nombreux habitants du Pacifique. Notre appréhension du monde océanien et de son art serait nécessairement incomplète sans cette prise en compte. Enfin, avec la création artistique et l'apparition des diverses religions, l'art s'est lié à l'éternel, au religieux, à l'au-delà. En effet, grâce aux arts, les hommes ont pu représenter des éléments qui leur permettaient de se rassurer, de dominer leurs peurs mais aussi de diffuser leurs idées, leurs dieux en leur donnant un aspect matériel.

Ainsi, l'Océanie est traditionnellement divisée en quatre espaces : la Mélanésie, la Micronésie, la Polynésie et l'Australie. Ce sont donc des aires stylistiques singulières qui malgré les étroites relations qui les liaient, se sont constituées indépendamment les unes des autres.

Considérations générales

Au contraire de l'Occident, il n'existe pas de conception esthétique stricte en Océanie. La pensée du Beau est toujours reliée au domaine du sacré. Ainsi les anthropologues ont mis en évidence que l'émotion suscitée par le divin est semblable dans son expression à notre propre ressenti émotionnel occidental devant le BeauArts d'Afrique, des Amériques et d'Océanie Étienne Fléau et alii, Larousse. Un objet est paré de beaux atours en Océanie non pour décorer mais pour relier cet objet à l'ensemble du monde, lieu d'expression et de rencontres entre le Visible et l'Invisible. Et il arrive régulièrement que l'objet le plus simple, le plus humble soit le réceptacle du divin absolu, source d'une grande exaltation.

Ainsi les Papous repeignent régulièrement leurs masques lors de nouvelles cérémonies rituelles. La couleur possède à leurs yeux un pouvoir magique qui est de faire parler leurs ancêtres et leurs dieux..

L'Océanie a connu deux vagues de peuplement : la première est le fait d'une population à peau noire dont les descendants sont les actuels Aborigènes d'Australie et les peuples papous de l'île de Nouvelle-GuinéeAlain Nicolas, L'art papou : Austronésiens et Papous de Nouvelle-Guinée (catalogue d'exposition, Musée de Marseille, Marseille. Les premiers constituent une aire artistique spécifique tandis que les seconds se rattachent à la grande diversité artistique de la Mélanésie. Les Austronésiens forment la seconde vague de peuplement ; ce peuple s'est disséminé dans l'ensemble du Pacifique à travers une succession de vagues de peuplement des îles. Un premier ensemble civilisationnel forme la culture Lapita dont dérivent ensuite les autres cultures autochtones du Grand Océan. Ainsi malgré les adaptations aux environnements spécifiques de chaque île habitée, les productions artistiques conservent une homogénéité forte.

Pour le détail de cet article, choix a été fait de suivre la division traditionnelle de l'espace océanien (Mélanésie, Micronésie et Polynésie) à laquelle s'ajoute l'espace australien qui doit nécessairement être traité à part du fait de sa singularité historique, géographique et culturelle.

Canons

Quoique les productions se soient particularisées au gré des îles et de leurs divers environnements, il demeure des traits communs tant dans la grammaire des formes que dans l'usage des couleurs. Dans la statuaire anthropomorphe, la marque caractéristique est la pliure des genoux – symbole de vie par le mouvement. La volonté réaliste est souvent moins importante que la stylisation, laquelle peut aller jusqu'à une abstraction surprenante voire déroutante, tant par son expression que par l'ancienneté des œuvres (en comparaison avec l'histoire de l'art occidentale dans laquelle l'abstraction est d'expression récente).

La palette des couleurs est assez restreinte de par l'usage de colorants naturels, issus d'une chimie basique et non pétrolière. Rouge, blanc, noir, ocre, sont les principales couleurs. Le bleu, le vert et le jaune viendront, sauf exception, uniquement à la suite des contacts avec les BlancsAinsi la célèbre sculpture du Vanuatu exposée au Louvre (Pavillon des Sessions) tire son bleu de la lessive ; cf. Trrou Körrou. Le rouge est la couleur divine dans l'ensemble du monde pacifique, porter du rouge est signe de grand prestige ; le blanc est celle des morts.

Typologie des productions

Cette typologie est forcément bancale et mal adaptée mais permet un aperçu des productions artistiques océaniennes en regard de nos classifications de l'Art. Ainsi, tous les arts (au sens classique et occidental du terme) sont représentés en Océanie de l'architecture aux « arts de la scène » qu'est la danse, expression artistique immatérielle dont l'importance a provoqué la production de nombreux objets. Une certaine prépondérance est donnée à la sculpture et notamment au masque. Le tatouage forme un art bien distinct et peut-être porté à son expression maximum dans l'espace pacifique. En architecture, diverses constructions mégalithiques reflètent le génie des cultures océaniennes. Il existe aussi des arts inconnus en Occident comme le dessin sur sable. Concernant ce que l'Occident appelle les « arts décoratifs », c'est principalement le textile qui est représenté par le tapa.

En reprenant Jean Guiart Encyclopédie Universalis 1983 article Océanie – Les arts, il est possible d'appréhender l'art océanien par sa capacité de renouvellement des formes. Le célèbre ethnologue obtient ainsi les aires stylistiques suivantes :

Styles à innovation libre, à renouvellement rapide des formes Styles à innovation réduite au détail Nouvelle-Guinée (Moyen-Sépik, Kwoma, Asmat, Golfe de Papouasie) Nouvelle-Irlande & Nouvelle-Bretagne, Vanuatu (Ambrym & Malékula), Nouvelle-Zélande, Hawaï, Nouvelle-Guinée (Yuat, Mundugumor, Maprik, Golfe Huon, Golfe de Cenderawasih, île Tami, îles de l'Amirauté), îles Salomon, Nouvelle-Calédonie, Polynésie occidentale, Îles Marquises, Île de Pâques

Matériaux et modes de production

Comme toujours, ce sont les environnements et leurs variétés qui imposent à l'Homme ses ressources. Ainsi le bois et la pierre (tuf volcanique, obsidienne, néphrite) sont les deux matériaux principaux de l'expression artistique. À ces premières ressources, il faut ajouter la nacre et l'écaille de tortue savamment sculptées mais aussi les plumes, notamment à Hawaï même si cet art plumaire n'a pas atteint le degré de sophistication qu'il connaît en Amérique du Sud. On compte peu de travail de la terre glaise et bien entendu aucun travail du métal, du moins dans les productions anciennes. L'apport de ce dernier matériau, lors des premiers contacts, a permis avant tout de libérer encore des formes et une grammaire déjà vivaces en reposant les forces des artistes, lesquels ne pouvaient compter jusque-là que sur l'abrasion des peaux de requins et du sable et le tranchant des coquillages, des herminettes de pierre ou encore des dents de requin.

La création des œuvres artistiques prend souvent place dans le cadre des cérémonies religieuses. Ainsi, en Mélanésie, la majorité des productions se justifient par les différentes cérémonies (intronisation d'un chef, cérémonie de prise de grade, initiation, mariage, deuil) et cycles d'échange (comme la célèbre Kula ou le Malangan de Nouvelle-Irlande). Les instruments de danse et de musique entrent parfaitement dans cette logique de création pour cérémonies. De fait, une part de ces créations artistiques sont donc détruites après la cérémonie qui les a nécessitées : ce qui a survécu est donc ce que les Occidentaux ont pu recueillir avant destruction. Lorsque les objets ne sont pas créés pour des occasions particulières, ils gardent une large part de relation au sacré. C'est par exemple le cas des statues de divinités en Polynésie, des crochets pour la chasse aux têtes ou des décorations protectrices des grandes maisons communes : le faré. Ce que l'ethnologie a mis en lumière également c'est le principe de droit d'auteur dans le renouvellement des formes : le motif neuf peut être vendu par son créateur et/ou par le détenteur de l'objet. Cela augmente bien entendu le prestige de l'artiste comme celui du détenteur, conférant ensuite à l'un comme à l'autre une importance sur le plan socio-politique.

Brève histoire des arts du Pacifique

Il est possible de périodiser en trois phases l'art océanien. Une première période s'étend de l'installation des Hommes dans la région à la colonisation européenne (environ le début du ) : les objets produits ont leur pleine valeur d'usage dans le cadre des cultures du Pacifique. Durant cette période, les traits communs s'acquièrent pour ensuite se particulariser au gré des installations dans les différentes îles et leurs environnements variables.

Suit la période de rencontre avec les Européens lesquels amènent avec eux les processus parallèles de colonisation et d'évangélisation. Durant cette période (comprise entre environ 1820 et 1970), dans le but de profiter des biens européens, une petite production d'exportation se met en place : ces objets sont troqués avec les marins occidentaux de passage (santaliers, baleiniers, militaires). Ces échanges se justifient pour les Océaniens par leur besoin d'accumulation des biens qui va de pair avec une importance politique dans leur société : plus un homme a, plus important il est (voir les concepts de Big Man et de mana).

Enfin, la dernière période s'ouvre avec la décolonisation qui voit un double mouvement : d'une part un artisanat touristique (les curios) qui reprend les stéréotypes des productions classiques avec plus ou moins de réussite et de qualité et un art contemporain fait de retour aux sources et d'influences occidentales. Ce second mouvement acquiert une certaine notoriété sur le marché de l'art actuel, en témoignent, par exemple, les régulières expositions pour vente en galerie des peintures aborigènes.

Évolution du regard occidental

Si Jean Guiart peut écrire en 1983 « il n'y a rien que puisse réclamer comme sien l'art moderne occidental, que l'Océanie n'eût imaginé avant lui » c'est qu'il arrive dans un moment charnière de l'histoire de la réception des arts océaniens.

Dès les premiers contacts entre Océaniens et Européens, ces derniers repèrent les productions artistiques des premiers et n'y sont pas indifférents. Les objets d'abord collectés par l'échange forment le socle des cabinets de curiosité princiers et royaux, avant d'alimenter les premiers musées ; ce système de collecte et de dépôt en musée perdurera jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale environ. L'évangélisation des peuples autochtones conduit les missionnaires à interdire certaines représentations (notamment la nudité et les figures d'ordre sacré) et à influencer les productions. Un art mixte naît progressivement. Les pièces anciennes deviennent autant de preuves de la réussite du travail des missionnaires et sont donc confisquées et détruites pour la plupart mais certaines sont préservées et arrivent en Europe. Cette double perception ambivalente aura permis la survie de quelques chefs-d’œuvre.