Manuel Miguel Fernández Silvestre (El Caney, Cuba, 1871- Anoual, Maroc, 1921), était un militaire espagnol, qui remplit les fonctions de commandant général de Ceuta (1919-1920), puis de Melilla (1920-1921), pendant les guerres coloniales dans le nord du Maroc, et qui est considéré comme le principal responsable de la catastrophique défaite espagnole à Anoual en 1921.

Après une formation à l’Académie militaire de Tolède, il fut versé dans des unités combattantes à Cuba, alors encore possession espagnole, pour y combattre les indépendantistes cubains, et se signala par son tempérament vif et son intrépidité. Grièvement blessé avec séquelles permanentes, il rentra auréolé en métropole, après la défaite de l’Espagne dans sa guerre avec les États-Unis, et sollicita au bout de quelques années une affectation au Maroc. Nommé à Larache en 1904, il s’initia à la langue arabe et occupa différentes hautes fonctions policières et militaires, en gravissant rapidement les échelons pour mérites de guerre. Comme chef de la police chérifienne à Casablanca, il contribua à assurer, en concurrence avec la France, l’emprise coloniale de l’Espagne sur le pays Jbala. Désigné commandant général de Larache après la signature du traité de Fès de 1912 (qui instituait le Protectorat espagnol au Maroc), il allait se montrer peu enclin à se conformer à la politique de son gouvernement, lequel souhaitait asseoir son autorité dans sa zone d’influence sur une bonne entente et coopération avec les notables et chefs coutumiers ; en particulier, Silvestre échoua à exploiter en ce sens son amitié avec le chérif Raïssouni et dut faire face, après avoir eu la maladresse de l’offenser, à une révolte générale au pays Jbala, qu’il sut certes réprimer efficacement. Son inaptitude diplomatique lui valut en 1915 d’être rappelé en métropole, où il exerça comme aide de camp du roi et noua avec lui des relations d’amitié. En 1919, à la suite d’une violente contre-offensive de Raïssouni, Fernández Silvestre fut rappelé au Maroc et nommé au poste de commandant général de Ceuta, auquel titre il réussit à vaincre définitivement le caïd rebelle.

En 1920, à l’instigation du haut-commissaire Berenguer, Fernández Silvestre se vit confier le poste de commandant général de Melilla, dans la partie orientale du Protectorat. Il conçut alors un plan de conquête d’une série de localités et de tribus rifaines de sa zone, plan qu’il mit en œuvre, avec sa célérité habituelle et un faible coût en pertes humaines, de à (s’emparant notamment d’Anoual en ), sous les éloges de son ministre de tutelle Eza et de son supérieur Berenguer. Après une pause dans les opérations militaires, Silvestre, reprenant son offensive, poussa début une colonne plus avant vers l’ouest, en direction de la baie d’Al Hoceïma (objectif stratégique ultime), lui fit traverser le fleuve Amekrane et installa un poste militaire sur le mont Dhar Ubarran, proche du territoire de la kabila réfractaire de Beni Ouriaghel. Cette action, interprétée par cette dernière comme l’amorce d’une conquête militaire, suscita aussitôt une contre-attaque rifaine contre la nouvelle position, qui tomba le jour même. Poursuivant sur sa lancée, la harka rifaine, enhardie par son succès, mit le siège devant le camp d’Anoual, dont Silvestre, revenu sur les lieux, dut ordonner l’évacuation le . Cette retraite, qui dégénéra en débandade sous le feu des Rifains, fut la première d’une succession de replis précipités, jusqu’aux portes de Melilla, avec un solde de près de dans les rangs espagnols.

La responsabilité de cet épisode, passé dans la conscience collective espagnole comme « désastre d’Anoual », est généralement attribuée à Silvestre, qui, bravache et impulsif, aurait par gloriole militaire voulu prendre de court Berenguer (qui menait de son côté, au départ de Tétouan, une offensive d’ouest en est), et s’emparer d’Al Hoceïma avant celui-ci, en prenant des risques inconsidérés et en dédaignant le volet politique et diplomatique censé accompagner la pénétration espagnole. Ses rapports avec Berenguer (rivalité ou amitié), sa coordination avec lui (Silvestre avait-il, après concertation en règle, été autorisé à effectuer sa percée sur Dhar Ubarran, ou fit-il cavalier seul ?) et ses qualités militaires (incompétence stratégique générale, ou seulement erreur d’appréciation incidentelle) font l’objet de débats entre historiens. Dans le rapport d’instruction judiciaire rédigé en juillet-août 1921 sur demande des autorités militaires, l’action de Fernández Silvestre était qualifiée de « téméraire », et celle de Berenguer taxée de « négligence ». Les circonstances de sa mort (suicide ou mort sous les balles rifaines) restent non élucidées.

Biographie Jeunes années et formation Né à El Caney, à de Santiago de Cuba, dans la zone orientale de Cuba, Fernández Silvestre était le fils du lieutenant-colonel d’artillerie à la retraite Víctor Fernández y Pentiaga, originaire d’Olloniego, faubourg d’Oviedo, qui n’était passé par aucune académie militaire et avait fait carrière dans des unités combattantes à Saint-Domingue et à Cuba, et d’Eleuteria Silvestre Quesada, que Víctor Fernández avait épousé en secondes noces en ..

La famille revint en Espagne et se fixa à Madrid, où Manuel obtint en 1887 son baccalauréat au lycée Cardenal Cisneros. Le , à l’âge de , il s’inscrivit à l', où il eut pour condisciple un autre étudiant cubain, Dámaso Berenguer, de deux ans son cadet. Le , Fernández Silvestre troqua l’Académie de Tolède pour celle de cavalerie à Valladolid, dont il sortit diplômé en , à l’âge de , au  rang sur les 77 de sa promotion, avec le grade de sous-lieutenant (lieutenant en second) de cavalerie.

Affectation à Cuba Pour sa première affectation, Fernández Silvestre fut versé dans le régiment de chasseurs María Cristina, où il resta jusqu’à fin , date à laquelle il fut envoyé à Cuba, au sein du régiment expéditionnaire de cavalerie Tétouan. Débarqué à Nuevitas le , il fut promu premier lieutenant le à l’âge de .

En , alors que l’île était sous le mandat du capitaine général de Cuba Valeriano Weyler, partisan d’une attitude implacable vis-à-vis des maquisards indépendantistes cubains (les mambises), Fernández Silvestre fut muté vers le régiment expéditionnaire El Príncipe , dans lequel il servit jusqu’à fin . Pendant son séjour à Cuba, il se signala par son courage, son tempérament et sa pugnacité, et forgea la légende de sa « bonne étoile ». Il participa à plus d’une trentaine de combats (sans compter les nombreuses escarmouches, actions de reconnaissance, patrouilles, etc.) et fut décoré et félicité par Weyler et par le gouvernement à plusieurs reprises.

Silvestre fut donc deux années de suite en opération et connut son baptême du feu le , lorsqu’il prit part au combat d’Arango contre les mambises, lors duquel il chargea plusieurs fois à la tête de son escadron, infligeant par arme blanche 28 morts à l’ennemi. Fernández Silvestre pour sa part reçut cinq blessures par balle et son cheval y laissa la vie. Les mambises l’attachèrent aux branches d’un arbre et lui portèrent onze coups de couteau, avant de le laisser pour mort. Secouru, il fut transporté dans un état très grave, quasi exsangue, à l’hôpital de Morón, où il parvint à se rétablir. Le de la même année 1896, Weyler lui accorda un congé de maladie de quatre mois, qu’il passa en métropole.

De nouveau sur les rangs, Fernández Silvestre manqua d’être tué le , à Sábana de Maíz, dans la sierra del Rosario, lorsqu’une balle lui frôla le front. Sa vaillance et son tempérament hors du commun se manifestèrent avec évidence lors de l’action de Pinar del Río les 13 et quand, après que trois chevaux eurent été tués sous lui, il réussit à s’emparer d’un quatrième et à retourner au combat. Le , souffrant de « grande fièvre intermittente » (soit un accès de paludisme), il fut admis à l’hôpital de Placetas. Le de la même année, alors âgé de , il fut élevé au grade de capitaine en récompense de ses mérites en campagne.

Le , dans l’action de Potrero de la Caridad, haras perdu dans la brousse non loin de la ville cubaine de Camaguey, Fernández Silvestre fut touché de deux balles lors de la première charge en avant-garde qu’il effectua à la tête de son escadron, puis, pendant la seconde charge, par trois balles et treize coups de machette, qui l’atteignirent à la tête, au tronc et aux extrémités, ce qui lui causa, en plus de cicatrices permanentes très visibles, une grave infirmité du bras gauche, que cependant il saura par la suite adroitement dissimuler. Il fut promu en commandant pour mérites de guerre, en particulier pour ses prouesses à La Caridad.

L’entrée en guerre des États-Unis contre l’Espagne, au motif de l’explosion, survenue dans des circonstances non élucidées à bord du cuirassé , allait déboucher sur la capitulation de Santiago de Cuba le et à l’armistice conclu le de la même année. Notablement, quelques-unes des actions militaires les plus décisives de la campagne américaine dans l’est de Cuba avaient eu lieu à El Caney, ville natale de Fernández Silvestre.

Retour en Espagne (1898) Lorsque l’escadre de Cervera, qui tenta de briser le blocus à Santiago de Cuba en , fut foudroyée par celle de Schley, et que le général Toral étudiait les modalités d’une reddition aux troupes américaines de Shafter, laquelle reddition devait avoir lieu après, Fernández Silvestre était encore convalescent et n’avait quitté l’hôpital de Morón que peu de temps auparavant. Capitaine de renom, il sortit de la guerre couvert d’un total de , dont plusieurs avec lésions concomitantes d’entrée et de sortie (par balle), qui lui avaient été infligées à La Caridad, et ne devait pas être jugé apte au service actif avant . Dès le , alors encore commandant, il débarqua à La Corogne, élut domicile à Alcalá de Henares et servit dans plusieurs régiments de cavalerie à Madrid et Saragosse. Le , il épousa (après obtention de l’autorisation y afférente) Elvira Duarte Oteiza, réputée d’une grande beauté, avec qui il eut deux enfants : Elvira et Manuel, lequel, ayant embrassé à son tour la carrière des armes, était enseigne (alférez) au moment où se produisit le désastre d’Anoual et qui devait mourir dans la guerre civile en 1937.

Carrière militaire au Maroc Affectation à Larache (1904) En 1904, après des affectations dans divers régiments de la métropole, Fernández Silvestre, ayant sollicité un poste au Maroc, fut destiné à la garnison de Melilla, pour y commander l’escadron de chasseurs Alcántara, et se fixa dans cette ville avec sa famille. En , sa femme décéda inopinément d’une hémorragie cérébrale, laissant Fernández Silvestre veuf à l’âge de et le conduisant à se réfugier dans l’activité professionnelle et dans l’étude. Aussi entreprit-il, dans un désir sincère de mieux comprendre la société marocaine, d’étudier sur trois ans la langue arabe à l’école officielle d’arabe de Melilla, et se vit délivrer en 1908 au terme des trois années d’études le diplôme et le brevet d’interprète attestant sa « complète possession de l’arabe », en plus d’un prix d’excellence de deux mille pesetas « eu égard aux brillant résultat obtenu aux examens », ayant en effet obtenu la note la plus élevée (« muy bueno ») sur les quatorze élèves (dont ) participants. Dans le cycle de cours de 1908, l’épreuve qui donnait droit au titre d’« interprète en arabe » avait consisté en « la traduction de plusieurs manuscrits » et en « une conversation » avec un membre enseignant de l’école ; le hasard voulut que l’un des examinateurs de l’épreuve orale était un professeur d’arabe presque inconnu et de caractère réservé, Abdelkrim el-Khattabi, alors âgé de et fils d’un des notables les plus influents de la kabila des Beni Ouriaghel d’Ajdir, Mohamed Abdelkrim, qui lui attribua la mention « excellent »..

vignette|Le lieutenant-colonel Fernández Silvestre (à droite, portant l’écharpe), commandant en chef des forces espagnoles à Larache et à Ksar El Kébir, à son arrivée à Madrid à la fin de 1911.