Le patois rasta (patwa en jamaïcain), aussi appelé « Dread talk », « I-talk », « I-ance » ou encore « I-yaric » est le langage que les rastas ont élaboré de façon à se rendre indépendants du joug colonial qui pesait sur le peuple jamaïcain. Cette langue revêt également aux yeux des rastas l’apparence d’une ré-interprétation de l’héritage reçu et une affirmation de leur culture, mélange de racines africaines selon lesquelles le verbe contient l'essence, et de culture rasta.
Histoire
Le patois rasta n’a pas vu le jour à une date précise, il s’agit plutôt d’une longue et lente évolution, depuis le jusqu’à nos jours, d’un mélange de langue anglaise et créole.
Pendant le , la Jamaïque est une colonie britannique très prospère, la couronne d’Angleterre revendique même cette île comme le joyau de ses colonies. Les planteurs anglophones et les travailleurs africains mêlent leurs cultures comme en témoignent certains textes de l’époque qui relatent des événements festifs communs comme le Jonkonnu, des croyances communes afro-chrétiennes et des mélanges linguistiques entre créole et anglais.
La période de l’entre-deux-guerres sonna le glas de la prospérité jamaïcaine, les problèmes sociaux émergents dès le début du siècle commencèrent à s’intensifier. Les esclaves affranchis ayant obtenu le statut d’ouvrier se retrouvèrent, pour beaucoup, sans travail et sans terre. Nombre d’entre eux partirent pour aller travailler sur des chantiers à l’étranger comme celui du canal de Panama ; beaucoup quant à eux migrèrent vers les villes de l’île essentiellement à Montego Bay, Kingston et Mandeville. Dans ces villes la population fut multipliée par trois, les infrastructures n’étant pas suffisantes, de nombreux ghettos émergèrent ce qui amplifia et concentra les troubles politiques et sociaux. Ce terrain propice à soutenir des initiatives sociales locales ciblées fut envahi par de nombreux meneurs syndicaux comme Alexander Bustamante, des activistes politiques comme Norman Manley, des pan-africanistes comme Marcus Garvey et des promoteurs du mouvement rastafari comme Leonard Howell, tous s’unirent autour du même but : combattre et bouter hors de l’île le colonisateur britannique. Pour cela ils se livraient à de longs discours, chacun prenait la parole sur une tribune et s’adressait à la foule. Peu à peu, le langage s’enrichit des contributions de chacun, les rastas apportant notamment la richesse des allégories issues de la Bible à leurs exposés qui se teintaient ainsi de solennité. De nombreux contestataires, dont ceux cités précédemment, étaient issus de la rue et leurs apports teintèrent les discours de termes argotiques crus et secs. Ce langage dérivé de l’anglais usité dans les champs de coton et sur les marchés pendant la colonisation est essentiellement oral et, aujourd’hui encore, le patois rasta n’est pas formalisé à l’écrit.
Caractéristiques culturelles
Il ne faut pas confondre le patois jamaïcain et le patois rasta, le premier découle de l'anglais et de racines africaines alors que le second est un enrichissement du créole jamaïcain qui se rapproche d’un dialecte spécifique. Cependant les deux s’influencent et se mêlent souvent notamment parce que les jeunes Jamaïcains reprennent quelques caractères rastas sans pour autant adhérer au mouvement Rastafari et que le patois rasta se retrouve naturellement dans le reggae, qui est le style musical dominant sur l’île. Les rastas utilisent fréquemment et en grand nombre des termes ou des formes bibliques plus ou moins figurées qui parfois se rapprochent de l’incantation ou des psaumes. Pour les rastas, l’essentiel est de faire transpirer leur croyance en Dieu qu’ils appellent Jah RasTafari.
De nombreux mots proviennent des croyances ou des dogmes rastas, l’ensemble est un univers symbolique que les rastas appellent « culture » de manière générale et qui est aussi synonyme de Rastafari. Le terme « Rastafarisme » n’est pas du tout d’origine rasta mais occidentale. Les rastas n’utilisent aucun mot ayant pour suffixe le « ism » qui qualifie les idéologies. Les rastas considèrent que toute idéologie est un vecteur de domination et d’impérialisme, choses qu’ils refusent.
Beaucoup de rastas sont végétariens et la cuisine qu’ils appellent Ital food ou Ifood est une mine de laquelle ils tirent beaucoup de mots. Parmi eux citons Callalo (une plante africaine type épinard), Cerasee, Cho cho, Aloe, Sinkle bible ou Ackee ce dernier étant le fruit national en Jamaïque. Certains rastas ne boivent pas d’alcool, d’autres apprécient particulièrement notamment les bières comme la Red Stripe ou la Dragon Stout. La plupart des interdictions que s’imposent les rastas découlent de la Bible et plus spécialement de l'Ancien Testament, les tabous sont assez respectés comme l’interdiction de dormir avec une femme qui a ses règles. Ceci se répercute dans le patois rasta et dans la culture populaire jamaïcaine ou les pires insultes se réfèrent aux menstruations comme Blood Claat (Blood-clooth /habit de sang, littéralement, serviette hygiènique utilisée) Ras claat ou Bambo claat.
Un autre domaine sémantique très vaste dans le patois rasta est celui lié à la « sainte herbe » (le cannabis) : il existe une multitude de mots pour l'évoquer. Citons par exemple Marijuana, Ganja, Sensimillia (désigne les inflorescences, appelées à tort "pollen", et à ne pas confondre avec Sinsemillia, nom d'un célèbre album de Black Uhuru repris par le groupe français), Weed, Coolie ou Callie weed (terme hérité de l'indouh), Herb, Lambsbread, Spliff, Kaya, Ishence… Bien sûr, le matériel destiné à la consommation du produit n’est pas en reste, Cutchie est une pipe en terre, chalice (chalwa en jamaïcain) est une pipe à eau, etc.
Enfin, les enclaves ont favorisé le développement d’un argot de rue au début du . Aussi, de nombreux termes dérivent directement du « parler de la rue » comme Rude Boy, Johnny too bad (un bandit), Quashie (idiot), Fenky fenky (tatillon, capricieux), Ginnal (baratineur) ou encore Putta putta (la boue).
Caractéristiques linguistiques
Premièrement, il existe des termes propres au mouvement rastafari, comme Jah qui signifie Dieu ou Ganja qui signifie l’herbe. La signification étymologique de Ganja est feuille de Dieu. C'est une plante créée par Dieu pour soulager les Rastas.
Ensuite il existe des termes évolués depuis l’anglais colonisateur, ces mots sont en fait des réminiscences des formes lexicales datant du moyen-anglais, comme brethren -ou bredda, et sistren qui signifient brother et sister (frère, sœur en français).
Dans le patois rasta, les modaux sont souvent omis dans les phrases, et particulièrement le verbe être, ce qui donne « I a rasta » ou « I-man a rasta » au lieu de « I am a rasta » en anglais. Les raccourcis existant en anglais sont sur-raccourcis en patois rasta, ce qui donne waan au lieu de wanna en anglais ou encore gwaan au lieu de gonna en anglais, mais aussi nuh au lieu de don't et cyan (prononcé "Kyaan") au lieu de can't.
L'accent jamaïcain étant très dur, le patois rasta comme l'anglais jamaïcain sont des langues beaucoup plus littérales, avec des prononciations qui les rendent parfois incompréhensibles même pour des Américains : le son th typique de l'anglais est prononcé "t" ou "d". le son a est toujours prononcé comme en français et en espagnol (et non pas comme un "o" dans all ou comme un "eu" dans l'article indéfini a). les r ou l sont souvent supprimés (gangster devient gangsta : c'est une prononciation reprise dans l'anglais afro-américain qui a été très influencé par l'accent jamaïcain ; your devient yuh qui se prononce comme you; little devient likka). les sons ire ou ar deviennent souvent ya, prononcé aïa ; de plus les sons a déjà présents sont souvent prolongés (exemples : fire devient fyah ; car devient cyar, prononcé kïaah ; girl devient gyal, prononcé guïaal...). les o deviennent des a ou sont au minimum prononcé comme un o ouvert (no devient na; you devient ya, prononcé ïa et non pas aïa). le son oï devient waï, orthographié woy (boy devient bwoy, boil devient bwoyl). De plus les prépositions of ou to sont réduites à a, alors prononcé et usité comme le à français ou le a espagnol (glissement dû à la proximité de Cuba et d'Haïti). Notons également que l'orthographe est beaucoup moins stricte car il s'agit surtout d'un argot, tout comme le patois jamaïcain, et donc une langue principalement orale.
Une des particularités du patois rasta assez déroutante pour le profane est l’inversion pronominale entre le nominatif et l’accusatif, parfois étendue au possessif ; ce qui donne « dance with we lady » au lieu de « dance with us lady », « me gwaan dance with you » au lieu de « I'm going to dance with you » ou encore « me dance with me lady » au lieu de « I dance with my lady ». L'accusatif se retrouve parfois à la place du pluriel d'un mot, à la suite de celui-ci : the youths ("les jeunes", prononcé "di youts") devient the youth them (prononcé "di yout dem") ; ya ("tu" ou "toi") est également souvent ajouté afin de désigner quelque chose ou de situer dans l'espace/le temps : on le retrouve dans des expressions comme mi deh ya ("je suis là") ou dis ya ting ("cette chose", this thing en anglais). On retrouve ces phénomènes dans le patois jamaïcain, mais peu dans l'anglais jamaïcain.
I and I
La caractéristique linguistique prépondérante est cependant la domination du nominatif « I » dans tous les modes d’expression du patois rasta. Les rastas privilégient et hiérarchisent les pronoms et pour eux « I » est suprême. Ils n’utilisent donc que très peu les autres pronoms you, he, she et they qu’ils trouvent diviseurs alors que le I est unificateur. C’est pourquoi l’expression « I and I » est typique du patois rasta, l'unité (« Unity » majuscule) étant primordiale dans la philosophie rastafari. La traduction littérale en français donne « je et je » (ce qui manque de signification, mais n'est pas sans rappeler le "Je est un autre" rimbaldien). Aussi le « I and I » des rastas est à traduire ainsi : « Jah, mes frères et moi » ou « Jah, mes frères et je ». De la sorte les rastas réunissent tous les êtres humains en une entité composée de Dieu (Jah) et des humains et ils l’appellent I and I. En conséquence, pour dire « nous » (us en anglais), un rasta dira systématiquement « I&I ». Ainsi l'altérité encapsulée dans ce « nous » (1+1 au minimum) s'impose aisément à la place d'une désignation égocentrée (de soi ou d'autrui).
I and I veut dire également par extension Moi et Je. Le petit « moi » mortel (physique) qui disparaîtra et le grand « Je » éternel (spirituel) qui est en chacun de nous et nous relie. Cet esprit éternel, comme cette âme inhérente à l'humain, est aussi appelée Jah et catalyse notre unité. Par ce lien I and I veut dire aussi : « nous et Jah », "I" devenant d'un point de vue sémiotique un terme générique P. Leroux, Humanité, t. 1, 1840, p. 248.
Cette domination du « I » se répercute à tous les niveaux de la langue rasta, ainsi pour qualifier Jah qui est le plus grand (the most high, en anglais, c'est-à-dire le plus élevé) ils utiliseront la formule The most I. Cette habitude sémiologique se traduit par de récurrentes modifications apportées au début de certains mots, qui subissent l'aphérèse ou voient leur première syllabe simplement remplacée par « I ». Les exemples sont nombreux, citons entre autres Inity (pour unity), Idren (pour children), Ital (pour natural ou vital), Irie Ites (pour higher heights ou israélite) ou encore Iman (pour human). Le « I » se retrouve parfois en milieu de mot comme dans Tri-I-nity (pour Trinity). Ces modifications affectent directement le radical lui-même des mots considérés ; le « I » n'intervient donc pas comme un préfixe ou un infixe qui modifierait le sens.
Différences pronominales entre patois rasta et patois jamaïcain