La Liseuse à la fenêtre (en , littéralement, Jeune fille lisant une lettre à la fenêtre) est un tableau de Johannes Vermeer (huile sur toile, ). Peint vers 1657, il est signé sur le mur, entre la robe de la jeune femme et le rideau « JMeer ». Il est actuellement exposé à la Gemäldegalerie Alte Meister de Dresde.

Œuvre de transition considérée comme appartenant à la première phase de la création artistique du peintre, elle annonce ses thèmes de prédilection et sa manière caractéristique, ce qui a fait dire à Walter Liedtke qu'.

Description Le tableau représente l'intimité d'une scène d'intérieur. Une jeune femme blonde, debout, lit une lettre devant une fenêtre ouverte, en présentant son profil au spectateur. Seuls les murs du fond et de gauche de la pièce sont représentés.

Le mur de gauche Le mur de gauche est percé de deux ouvertures l'une sur l'autre, dont le montant de bois coïncide avec le bord du tableau. Il s'agit en fait de la partie droite d'une fenêtre complète, traditionnelle dans les intérieurs hollandais de l'époqueAlbert Blankert, « En pleine lumière », dans , et telle que Vermeer la représente par exemple dans l’Officier et la Jeune Fille riant. La fenêtre inférieure est grande ouverte vers l'intérieur, vers le mur du fond, et laisse voir ses carreaux sertis de plomb, qui reflètent, dans l'angle inférieur droit, le visage de la jeune femme et le haut de son buste. La fenêtre supérieure, coupée par le cadre en haut, est occultée sur sa hauteur par un premier rideau translucide beige. Un second rideau rouge, beaucoup plus long, tombe du haut, repose sur le montant supérieur de la fenêtre ouverte en faisant des plis, et passe derrière celle-ci.

Le premier plan vignette|upright=0.6|Juriaen van Streeck, Nature morte dans une porcelaine Wan-Li, , collection particulière.

Le premier plan est entièrement barré par une table poussée vers le mur de gauche, dont on ne voit que le plateau supérieur recouvert d'un tapis d'orient — de tels tapis étant au bien trop coûteux pour reposer à même le sol. À cheval sur les replis de ce tapis froissé à gauche et sur la table repose une large coupe circulaire en porcelaine chinoise à motifs bleus d'époque Wan-li. Raretés avant les années 1650, puis importées en masse de Chine après ces années, ces porcelaines ont abondamment figuré dans les natures mortes hollandaises, en relançant notamment le genre des vanités qui tombait en désuétude. La coupe comme le tapis, tous deux produits d'importation, sont à considérer comme un indice de l'aisance économique de la maison.

upright=0.7|vignette|gauche|Gérard Dou, Autoportrait à la pipe, vers 1640-1650, , Rijksmuseum Amsterdam.

Cette nature morte comporte des pommes et des pêches placées pêle-mêle, qui débordent de la coupe pour s'étaler sur le tapis. Une pêche coupée en deux et laissant voir son noyau est placée juste devant la coupe, comme à portée de main du spectateur.

La droite de la composition est recouverte, sur près d'un tiers de la surface de la toile, par un long rideau d'un vert olivâtre se terminant par des glands, et fixé en haut par des anneaux enfilés sur une tringle. Ce rideau, peint en trompe-l’œil, fait penser à ceux qui étaient apposés devant les tableaux réels pour les protéger de la lumière, et permet également au spectateur d'évaluer la profondeur de l'espace représenté. Ce dispositif, récurrent dans la peinture hollandaise, et repris par Vermeer dans sept autres de ses toiles., présente des similitudes troublantes avec un autoportrait de Gérard Dou en particulier (vers 1640-1650, , Rijksmuseum Amsterdam), à la suite de ..

Albert Blankert rapproche en outre la composition d'un tableau d'Adam Pick, qui serait vraisemblablement passé dans les mains du père de Vermeer, marchand d'art. Ce tableau est aujourd'hui disparu, mais on peut en avoir une idée précise grâce à un dessin de Leonaert Bramer (Amsterdam, Rijksprentenkabinet)Reproduction de la copie de Leonaert Bramer sur le site de Kees Kaldenbach dédié à Vermeer. Voir en ligne. Page consultée le 4 janvier 2014.. La toile de Vermeer partage en effet avec celle de Pick le même type de premier plan avec une table chargée d'objets et un même rideau sur la droite, devant un personnage unique sur un fond uni. L'analyse aux rayons X a en outre révélé que le rideau avait recouvert chez Vermeer un grand verre à vin de type römer, également présent chez PickAlbert Blankert, « La Laitière et La Dame buvant avec un gentilhomme », dans ..

Le mur du fond

Le mur du fond est blanc et nu, par opposition au premier plan encombré. Mais, loin d'être uniforme, il enregistre de façon extrêmement fine les effets de lumières et d'ombres justifiés par la fenêtre grande ouverte, pour constituer .

Une chaise de bois est placée de biais derrière la fenêtre, et coupe l'angle de la pièce. On n'en distingue que le dossier bleu orné de motifs en losanges jaunes, la rangée supérieure de clous, et les deux montants à tête de lion, tournés vers l'intérieur. Cette même chaise figure, non seulement dans Une jeune fille assoupie et l’Officier et la jeune fille riant, mais aussi dans un tableau de Pieter de Hooch, La Chambre (vers 1658-1660, Staatliche Kunsthalle Karlsruhe).

Une analyse aux rayons X en 1979 et une réflectographie infrarouge en 2009 ont également montré qu'un très grand « tableau dans le tableau » figurant un Cupidon, avait d'abord occupé le mur du fond à droite, avant d'être finalement repeint, à la suite de l'ajout du rideau du premier planArthur K. Wheelock, Jan Vermeer, Abrams, 1981, , fig. 29... Ce même tableau, probablement une œuvre réelle de Caesar van Everdingen aujourd'hui disparue, figure dans trois autres Vermeer : La Leçon de musique interrompue, Une dame debout au virginal et, de façon très partielle, dans l'angle supérieur gauche d’Une jeune fille assoupie.

En 2020, une restauration du tableau redonne à voir le tableau de CupidonJ. Foucart, Un Vermeer de plus à Dresde !, La Tribune de l'Art (22 juillet 2021), qui cite Uta Neidhardt et Christoph Schölzel, « The restoration of Young woman reading a letter at an open window, by Johannes Vermeer : an interim report », The Burlington Magazine, n° 1395, vol. 161, Londres, juin 2019, p. 452-463.. Elle progresse au rythme moyen d'un cm² par jour.

La jeune femme

La jeune femme de profil est absorbée dans la lecture de la lettre qu'elle tient des deux mains, et dont le contenu n'est accessible qu'à elle-même.. Elle est placée au milieu exact de la composition. Le centre géométrique du tableau se situe en outre juste au-dessus de son oreille, ce qui donne l'impression d'une toile très étirée en hauteur, et dans laquelle le sujet principal occupe finalement peu de place. Mais c'est surtout cette lettre, sur laquelle frappe la lumière de la fenêtre, qui attire l'attention immédiate du spectateur. Elle lui est en effet désignée par le regard de la jeune femme dédoublé par celui du reflet dans la vitre, par la position de la chaise dans l'angle de la pièce, tournée vers elle, mais aussi par l'arc de cercle de la manche, .

thumb|right|upright=0.8|La Femme en bleu lisant une lettre, vers 1662-1665, , Rijksmuseum Amsterdam.

Ses cheveux tirés en arrière, et maintenus par un ruban en un chignon, découvrent un front très large, alors qu'un cascade de cheveux bouclés tombe sur sa tempe jusque sur son col de fourrure blanche. Elle porte une élégante veste de satin jaune décorée de bandes noires, identique à celle de la jeune fille de face dans l’Officier et la jeune fille riant et à celle de la femme de dos dans La Leçon de musique. Son habit est complété par une jupe noire évasée, masquée à mi-cuisse par la table du premier plan. Dans un premier temps, le col de fourrure blanche était plus fourni encore, comme le prouvent les radiographies, ainsi que le reflet dans la vitre qui n'a pas été modifié en conséquence, s'appuyant sur les travaux de ..

Vermeer présente la jeune femme dans une occupation immobile, les yeux baissés — ce qui masque la seule partie de son corps susceptible de bouger. Ce choix ajoute au réalisme du tableau, forcément fixe, et procure une véritable impression de », supérieure en cela aux poses figées des personnages de Pieter de HoochAlbert Blankert, « La Vie immobile », dans ..

Comme dans La Femme en bleu lisant une lettre, on a souvent voulu voir dans le modèle utilisé par Vermeer sa propre épouse, Catharina Bolnes. Cette hypothèse purement théorique ne repose cependant sur aucune preuve tangible, et n'influe guère sur le sens du tableau.

Technique et interprétation La jeune femme à la lettre et les scènes de genre néerlandaises

Le sujet adopté par Vermeer, une jeune femme (« » en néerlandais) séduisante, rêveuse, présentée dans son intimité, s'inspire des scènes de genre développées à la même période par ses contemporains, par exemple Gerard ter Borch, avec La Jeune Femme à sa toilette avec une domestique (vers 1650-1651, , New York, Metropolitan Museum of Art). Le motif de la lettre, largement représenté dans la peinture de l'époque, suffit en outre à identifier la nature amoureuse de la scène, et à reconstituer la narration : la jeune femme vient de recevoir une lettre, et s'est avancée vers la lumière pour pouvoir la lire plus commodément, en consacrant toutes ses pensées à l'homme qu'elle aime.

Vermeer cependant épure la scène en se concentrant sur la jeune femme seule, saisie en train de lire : aucun indice ne permet donc d'assurer l'identité exacte de l'expéditeur, ni de déduire les conditions de réception, et d'ouverture du pli.

La dynamique entre intériorité et extériorité

En représentant une scène d'intérieur, Vermeer instaure cependant une relation dynamique, et ambivalente, entre l'espace du dedans et celui du dehors. L'intériorité, en effet, est figurée au sens propre par le choix du lieu, et par la réduction du sujet à un personnage unique placé au centre de la toile. L'impression de solitude, d'intimité de la jeune femme est renforcée par les verticales de la composition, qui l'enserrent entre le cadre de la fenêtre à gauche et le rideau à droite, et attirent dans un premier temps le regard vers le haut, vers le mur vide. L'extérieur en revanche n'est pas représenté, mais seulement suggéré par le biais de deux objets « relais » : la fenêtre ouverte qui laisse entrer la lumière naturelle qui suppose l'existence de son rédacteur en même temps qu'elle figure son absence au moment de la lecture.

Le resserrement intérieur de la composition renvoie donc, par métaphore, à l'intériorité psychologique de la jeune femme, qui concentre les interrogations du spectateur, mais à laquelle ce dernier n'a pas explicitement accès, dans la mesure où le contenu exact de la lettre comme des pensées de la lectrice ne lui est pas dévoilé, et peut au mieux donner lieu à des suppositions. Le jeune âge de la femme pourrait ainsi évoquer l'éveil aux émois amoureux, à moins qu'il ne s'agisse d'une femme mariée, auquel cas la correspondance épistolaire pourrait tout aussi bien être celle entretenue avec le mari absent, et lointain que celle, secrète et interdite, avec un amant. Le motif de la fenêtre ouverte figurerait ainsi la volonté de la jeune femme de s'échapper de l'espace restreint, confiné, que la société lui réserve, pour s'ouvrir vers le dehors, tant l'espace réel situé au-delà de la fenêtre que l'espace du désir et de l'amour désigné par la lettre.

Le symbolisme de la nature morte vignette|upright=0.7|Christiaen van Couwenbergh, Femme avec une corbeille de fruits, 1642, , Göttingen, Gemäldesammlung der Universität.