Le Livre du chevalier Zifar (Libro del Caballero Zifar, ou précédemment Livro del Cavallero Cifar), rédigé durant la première moitié du , est le plus ancien récit d'aventures de fiction en prose espagnole que nous connaissions« El autor del Zifar, personaje sin historia que escribe una novela, […] fue, […] la persona más apropiada para escribir la primera novela castellana ». Cristina González, « Introducción » al Libro del caballero Zifar. Madrid, Cátedra, 1983, p. 31.. Cette œuvre nous est parvenue par le biais de deux manuscrits, le ms. 11309 de Madrid, datant du et appelé codex M ; et le ms. 36 de la BnF, appelé codex P ou manuscrit de Paris, daté de 1466 et très richement enluminé. Deux exemplaires d'une édition imprimée à Séville en 1512 existent également.

Le Livre du chevalier Zifar présente certains traits propres au roman de chevalerie et, bien qu'il s'agisse d'un ouvrage anonyme, son auteur serait un certain Ferrand Martínez, clerc de Tolède, qui apparaît en tant que protagoniste dans le Prologuedésignation officielle adoptée par la critique du Livre du chevalier Zifar pour désigner la première partie de l'ouvrage de l'ouvrage. Le récit s'annonce comme une adaptation de la Vie de saint Eustathe (ou Eustache), sorte de roman hagiographique rédigé en grec dans sa forme originelle (BHG 641), puis traduit en latin et de là dans mainte langue vernaculaire. Le général Placidas-EustatheDans la légende grecque primitive (la Vie et Passion de saint Eustathe, BHG 641), le héros s'appelle initialement Placidas, et non Placidus. C'est d'ailleurs bien sous le nom de « Plácidas » qu'il était connu dans la Péninsule Ibérique devient ainsi le chevalier Zifar : à partir de là, la trame du récit se développe par entrecroisement de différents matériaux didactiques, épiques et chevaleresques.

Le texte du Livre du chevalier Zifar combine ainsi certaines caractéristiques des chansons de geste, la quête du chevalier Zifar pouvant notamment évoquer le fameux chant d'exil du Cid. Le Zifar se rapproche également du roman courtois tel que ce genre s'exprime par exemple chez Chrétien de Troyes et dans la matière de Bretagne, avec des éléments didactiques de types variés : tantôt un exemplum, tantôt des proverbes, des sermons ou même un véritable traité d'éducation complet. Il garde toutefois une grande cohérence narrative, surtout si l'on se réfère au manuscrit de Paris, dont l'iconographie et les enluminures, magnifiquement ouvragées, éclairent singulièrement le déroulement logique de chaque partie, reliant chaque anecdote et chaque digression à une thématique centrale. La trame ainsi tissée à partir d'un faisceau d'influences foisonnantes, conserve une grande cohérence, ce qui confère à certains passages du livre les caractéristiques d'un véritable ouvrage de fiction romanesque. Cette « modernité » du Livre du chevalier Zifar n'est d'ailleurs pas sans évoquer quelques-uns de ses plus illustres héritiers, au nombre desquels figurent en bonne place Lazarillo de Tormes et Don Quichotte.

Structure

Le Prologue

Le livre commence par un Prologue dans lequel un certain Ferrand Martínez affirme avoir traduit l'histoire du chaldéen, terme qui désigne habituellement la langue syriaque, mais pourrait plutôt renvoyer ici à l'arabe. Bien que cette assertion soit un topos habituel des romans de chevalerie, il est manifeste que la majorité des anthroponymes de l'ouvrage sont d'origine arabe, tout comme certains procédés stylistiques, à l'image de la technique d'insertion des contes qui rappelle la structure des Mille et Une Nuits. Il est très probable que l'inclusion de digressions caractéristiques de la littérature sapientiale, où la succession des exempla s'explique par le caractère encore novateur que revêtait à cette époque la rédaction in extenso d'une œuvre de fiction en prose, au moment même où l'atelier littéraire d'Alphonse X, Le Sage acclimatait la matière de Bretagne à la péninsule ibérique et que l'impératif de développer des modèles narratifs dans les chroniques historiques commençait à faciliter la progression vers la fiction romanesque.

Le Livre du chevalier Zifar applique ainsi toujours les recommandations classiques des artes poeticæ de l’ordo artificialis, l'un des pans de la rhétorique médiévale. Ces préceptes avaient notamment été énoncés par Brunetto Latini, dans Li livres dou trésor : il convenait ainsi d'entamer les œuvres étendues par « un enxiemplo o proverbio o sentencia o autoridat de los sabiossoit « un exemplum, un proverbe, une citation ou un décret des Sages » ».

L'édition imprimée de Séville (1512) ajouta un second Prologue à l'original.

Après cette partie introductive suivent trois livres distincts (découpage de l'édition Moleiro de 1996, fac-similé du manuscrit de Paris). Il y aurait par contre quatre parties identifiables si l'on se réfère au découpage de l'édition Wagner de 1929 :

Le Livre 1

thumb|upright=2|alt=miniature du Livre du Chevalier Zifar|Miniature du Manuscrit de Paris Il regroupe les parties « Le Chevalier de Dieu » et « Le Roi de Menton » de l'édition de Wagner.

Accablé de malheurs à cause d'une malédiction planant sur lui — tous les dix jours, son cheval, quel qu'il soit, meurt —, le chevalier Zifar, sa femme Grima et leurs deux fils, Garfin et Roboam, abandonnent le Royaume de Tarte. Au cours de cet exil en quête d'un avenir meilleur pour lui et les siens, le chevalier sera mis à l'épreuve par Dieu à de nombreuses reprises :

Il devra alors démontrer qu'il est le meilleur capitaine quand, à la tête de l'armée de Galapia, il affrontera le Comte d'Éphèse.

Puis il devra se garder de céder au désespoir quand, une fois cette campagne achevée, il sera séparé de ses fils Garfin et Roboam et de son épouse Grima (Garfin est ravi par une lionne, Roboam se perd dans une ville inconnue et leur mère est enlevée par des pirates). Il parviendra à retrouver sa femme et ses fils : au terme de plusieurs scènes de reconnaissance, la famille dispersée est enfin réunie.

Le Livre 2

« La Leçon du roi de Menton » (“Castigos del Rey de Mentón”) compile une série de remarques et de conseils que Zifar adresse à ses deux fils, Garfin et Roboam, sous la forme doctrinale d'un véritable traité d'éducation à l'usage des jeunes princes ou des apprentis chevaliers.

Cet intermède didactique peut faire penser tout à la fois à un ouvrage comme Le Prince de Machiavel, ou encore à des manuels d'éducation, eux aussi postérieurs comme Candide, qui manifestent le même dessein de flétrir les travers de leur temps, ainsi que les bassesses humaines, par des illustrations très parlantes. Les nombreuses paraboles empruntées à la Bible font également de cette deuxième partie du livre une forme de manuel de catéchisme.

Le Livre 3

Cette partie narre l'histoire de Roboam à partir du moment où il quitte le royaume de Menton pour suivre un itinéraire comparable à celui de son père, en se conformant aux préceptes que ce dernier vient de lui inculquer. Il vivra des aventures tout aussi édifiantes que son modèle, qui le mèneront de bataille en bataille et de merveille en merveille. Du royaume de Pandulfa à l'empire Tigride, en passant par le pays mystérieux de l'impératrice Noblesse, Roboam fera un parcours tout aussi glorieux que symbolique et féerique.

Ce troisième livre comporte beaucoup d'éléments qui offrent une « symétrie » saisissante par rapport au premier livre, faisant de lui une sorte de double amplifié.

Le Livre du chevalier Zifar devant la critique

La question de l'auteur et de la datation

L'exemplum narré dans le Prologue nous ramène en l'an 1300, au moment de l'annonce d'un jubilé offert par le Pape Boniface VIII, et à Rome, où se rend Ferrand Martínez, archidiacre de Madrid, afin d'y rencontrer Gonzalo García Gudiel, ancien archevêque de Tolède devenu par la suite cardinal à Rome. Ce dernier fait promettre à Ferrand Martínez de ramener à Tolède sa dépouille mortelle dans le cas où son décès surviendrait à Rome, éventualité qui selon le Prologue se réalisera dès l'année suivante.

Les faits évoqués (le périple de Ferrand Martínez et le décès de García Gudiel) sont vérifiables et peuvent être situés entre 1301 et 1304. Le statut de Ferrand Martínez et l'historicité de son parcours prêtent toutefois à débat.

Ainsi, Marcelino Menéndez Pelayo a suggéré que Ferrand Martínez pourrait être l'auteur du texte, hypothèse que Francisco Hernández a essayé de justifier par de minutieuses recherches : on sait désormais que cet archidiacre travaillait à la chancellerie royale, probablement en tant que secrétaire spécialisé dans les affaires ecclésiastiques. Sa fonction consistait à veiller à la correction du contenu et du style des documents qui passaient entre ses mains, ce pourquoi il avait besoin de connaître les artes dictaminisArts de bien dire. et le droit. Lorsqu'en 1280 García Gudiel devient archevêque de Tolède, Ferrand Martínez bénéficie de sa protection et monte quelque peu en grade, jusqu'à être nommé archidiacre à Madrid en 1299. Il mourut le . La critique a seulement jugé « vraisemblable » que Ferrand Martínez ait commencé à composer l'ouvrage à partir de 1300, pour ne rédiger le conte introductif que trois ou quatre ans plus tard. Il est toutefois indiscutable que l'auteur du livre possédait une formation juridique ainsi qu'une expérience de la chancellerie. Par ailleurs, quel qu'il soit, l'auteur dut forcément rencontrer ou fréquenter soit Ferrand Martínez, soit Gonzalo García Gudiel. Le terminus ante quem de la rédaction serait, dans ce cas, la fin du premier quart du .

Juan Manuel Cacho Blecua a cependant fait reculer cette date jusqu'au milieu du Dans son étude « Los problemas del Zifar », publiée en complément de l'édition en fac-similé du Libro del Caballero Zifar par les éditions Moleiro. :

Selon lui, les premiers mots du Prologue annoncent sans équivoque le jubilé offert par Boniface VIII à tous ceux qui se rendraient, pour obtenir les indulgences, dans les églises romaines de Saint-Pierre et de Saint-Paul. Mais le texte annonce toutefois cet événement en le projetant dans le futur « pour que ceux qui viendront après les hommes de ce temps sachent à quelle date doit être célébré le Jubilé, de façon à pouvoir aller gagner les saints pardons ». L'auteur de Zifar connaissait donc la date prévue à l'origine pour le jubilé (1400), sans avoir connaissance du fait qu'il fut en réalité proclamé en 1343 et célébré en 1350.

Par ailleurs, le Prologue mentionne également la mort de la reine de Castille, doña Marie« Ladite reine fut une très bonne souveraine, menant une vie réglée, de bon conseil, ayant un jugement naturel sûr, parfaite pour ce qui est des mœurs, aimant la justice et compatissante […] ainsi qu'on le rapporte dans le livre de l'histoire », événement qui ne survint pour sa part qu'en 1321.

Blecua en conclut donc que le Prologue du Zifar fut rédigé entre 1321, date de la mort de doña Marie, et 1343, date à laquelle fut proclamée la véritable date de l'année jubilaire.

L'un des manuscrits les plus précieux du Moyen Âge

thumb|upright=2|alt=miniature du Livre du Chevalier Zifar|Miniature du Manuscrit de Paris

Un livre originellement destiné à être vu et entendu tout autant que lu

La façon de lire un livre à la fin du est radicalement différente de celle qui était employée au : notre lecture est silencieuse alors que la lecture médiévale se faisait souvent à haute voix ; nous lisons individuellement alors que dans les siècles passés, on lisait généralement en groupe ; et, surtout, le codex de Paris possédait un attrait esthétique spécial qu’une transcription moderne, même très soignée, ne peut transmettre : l’indissoluble unité entre le texte, la calligraphie élégante et les richissimes miniatures, joyaux de la peinture gothique castillane.

Sources

Sources orientales