La bannière de Carillon est une bannière de procession qui aurait flotté lors de la bataille de Fort Carillon en 1758. Redécouverte et devenue populaire au milieu du , elle inspire la création en 1902 du Carillon moderne, l'ancêtre de l'actuel drapeau du Québec.
Historique Naissance du mythe vignette|gauche|Les français sont victorieux lors de la bataille de Fort Carillon en 1758.
Aux lendemains des Troubles de 1837-1838 et de l'acte d'Union de 1841, une vague de découragement déferle sur la population bas-canadienne. Certains de ses chefs les plus éminents vont officiellement prôner l'anglicisation telle que planifiée par le nouveau régime. Ainsi, Étienne Parent, qui a défendu pendant de nombreuses années la nationalité canadienne dans son journal le Canadien, suggère à ses «compatriotes [...] [de] ne point lutter follement contre le cours inflexible des événements» et espère que l'«assimilation, sous le nouvel état de choses, se fera graduellement et sans secousse»Cité par Guy Bouthillier et Jean Meynaud, Le Choc des langues au Québec 1760-1970, Montréal, les Presses de l'Université du Québec, 1972, ..D'autres n'accepteront pas cet avenir bloqué, cette mort lente. Dans cette optique, le rappel des hauts faits qui ont marqué le régime français nourrit la fibre nationale et partant assure, en partie du moins, la survie de cette société distincte. L'Histoire du Canada, de François-Xavier Garneau, en réponse au «peuple sans histoire» de Durham, et dont le troisième tome est publié l'année de la découverte du drapeau, participe de ce mouvement. Baillargé, par son drapeau, participe à cette reconquête de l'estime de soi du peuple bas-canadien. L'étonnant, c'est qu'il ait choisi de le faire par l'entremise d'un objet dont il limite les apparitions d'une part et les scénarise d'autre part afin que le mythe naisse, s'amplifie et délaisse l'objet au profit de l'idée. Puisque tous les faits qui entourent la découverte de la relique sont véridiques, la présence du drapeau à la bataille de Carillon ne devrait pas soulever de doute. Mais les omissions, sinon les mensonges, de son découvreur, le secret dont il s'est entouré ont semé le doute. Ce qui a permis au mythe de naître devient un siècle plus tard responsable de sa disparition. Mais que la bannière ait été présente ou non à Carillon n'a plus guère d'importance. Elle a joué son rôle : elle a servi à créer, un siècle presque jour pour jour après sa découverte, le drapeau québécois actuel. Sa couleur bleue, qui n'a jamais été sienne, et ses fleurs de lis, sont devenues les marques distinctives du peuple québécois.
Création
La bannière religieuse dite de Carillon date du comme le confirme l'expert en textiles Jean-Michel Tuchscherer : « Le Drapeau de Carillon est sans aucun doute un document exceptionnel du XVIIIe siècle » [Robitaille]. Quant aux armoiries sous la madone, aujourd'hui effacées, elles sont fort probablement, comme l'affirme la tradition, celles de Charles, marquis de Beauharnois (1671-1749), gouverneur de la Nouvelle-France de 1726 à 1747 : D'argent à une fasce de sable, surmontée de trois merlettes du même. D'une part, seul le gouverneur avait le droit d'inscrire ses armoiries personnelles sur une bannière aux armes de France et, d'autre part, seul Beauharnois a eu comme supports des aigles. La bannière a donc fort probablement été fabriquée entre 1726, date de l'arrivée du marquis en Nouvelle-France, et le , date où il deviendra commandeur de l'ordre de Saint-Louis avec droit d'entourer son écu de la devise, qui n'apparaît pas sur le drapeau : Bellicae virtutis praemium.
Sa redécouverte vignette|gauche|Photo du drapeau de Carillon exposé au musée de l'Amérique française à Québec.
En mars 1882, Ernest Gagnon affirme que Louis de Gonzague Baillargé, avocat, homme d'affaires et philanthrope de Québec, «[a]yant lu dans une vieille chronique qu'un drapeau apporté de Fort Carillon et suspendu à la voûte de l'église des Récollets, à Québec, avait été sauvé de l'incendie de cette église en 1796», entreprend des recherches afin de le retracer. En novembre ou décembre 1847, il rencontre le dernier survivant des Récollets, le frère Louis Martinet dit Bonami (1764-1848) dans sa résidence de la rue Saint-Vallier près de l'Hôpital général de Québec. Relevant à peine d'une attaque de paralysie, le frère lui demande de revenir une autre fois. Vers la mi-, Baillargé retourne chez l'homme qui lui raconte l'histoire du drapeau :
Charles-Félix Berey (1720-1800), supérieur des Récollets, était un des aumôniers des troupes qui combattirent sous le commandement de Louis-Joseph de Montcalm. Lorsqu'il revint au monastère, après la campagne de 1758, il rapporta avec lui un drapeau troué et déchiré qui, disait-on au couvent, avait vu le feu de la bataille de Fort Carillon. Ce drapeau est suspendu à la voûte de l'église des Récollets, la partie qui s'attache à la hampe ou hallebarde étant retenue aux extrémités par des cordes. Le , un incendie vient réduire en cendres le couvent et l'église des Récollets. Le feu ayant pris par le clocher de l'église, le toit brûle avant le reste de l'édifice. Pendant qu'avec l'aide d'un autre Frère, le frère Louis sauve un coffre rempli d'objets en traversant la nef de l'église, la bannière se détache et tombe à leurs pieds. Louis la saisit en passant, et une fois à l'extérieur, il la place à la hâte dans le coffreErnest Gagnon, «Le drapeau de Carillon», la Revue canadienne, mars 1882, . à l'avenir Gagnon Ia. Repris avec quelques variantes dans H.- J.-J.-B. Chouinard, Fête nationale des Canadiens-Français célébrée à Québec 1881-1889, Québec, de l'imprimerie Belleau & Cie, 1890, . à l'avenir Gagnon Ib.. C'est de ce même coffre relégué au grenier de la résidence du frère Louis que Baillargé l'exhume à la mi-janvier de 1848.
Tous les faits reliés à la découverte du drapeau sont véridiques. Carillon fut une victoire française. Le , Montcalm et ses défont le major général James Abercrombie fort pourtant de la plus grosse armée jamais réunie, à l'époque, en Amérique du Nord: . La disproportion entre les deux armées va renforcer le côté miraculeux de la victoire française. Selon une légende rapportée par , « la Vierge était apparue au-dessus des combattants et [...] toutes les balles tirées par les Anglais allaient s'anéantir dans les plis de sa robe, sans atteindre les FrançaisRené Robitaille, Le Drapeau de Carillon réalité historique ou légende, Québec, Société Saint-Jean-Baptiste de Québec, août 1983, à l'avenir Robitaille.. De là à y voir une confirmation de la présence de la mythique bannière, il n'y a qu'un pas. Mais rien ne le prouve. Aucun des régiments qui participèrent à cette bataille (La Sarre, Languedoc, Berry, Royal-Roussillon, Guyenne, Béarn, La Reine) n'avait un drapeau de régiment qui se rapprochait de la bannière en question. Il s'agirait donc d'une bannière arborée par la milice canadienne. Pourtant, sur le plan de la bataille de Carillon retrouvé dans les manuscrits du maréchal de Lévis, si les drapeaux des régiments sont signalés, aucune indication ne vient confirmer que la milice canadienne en arborait un elle aussiCollection des manuscrits du maréchal de Lévis, tome IV. Lettres et pièces militaires, ordres, mémoires, plans de campagne et de défense 1756-1760, Québec, Imprimerie L.-J. Demers, 1891, voir les plans en fin de volume.. Le père Berey, qui fut le dernier supérieur des récollets, a bien été aumônier militaire, mais, à la bataille de Carillon, selon Casgrain, c'était l'abbé Piquet qui l'étaitH.-R. Casgrain, La Guerre du Canada 1756-1760, tome premier, Québec, Imprimerie L.-J. Demers, 1891, .. Le frère Bonami a bien été le dernier récollet. En ce qui a trait à l'incendie de l'église des récollets, l'événement est bien réel, mais aucun document n'atteste de la présence du drapeau. Il serait resté suspendu au plafond de 1758 à 1796, même si l'église a aussi servi aux protestants et sans que les nouveaux maîtres du pays y trouvent à redire. Pourtant, Sir Guy Carleton avait reçu instruction de Londres en 1775 de retirer toutes les représentations des armes de France des églises et des cours de justice. Un dessin de l'intérieur de l'église des récollets de Richard Short, daté de 1761, ne laisse voir aucun élément qui suppose la présence de drapeaux ou bannières dans l'égliseCharles P. de Volpi, Québec, recueil iconographique, Longman Canada, 1971, planche 19..
Propriété de Louis de Gonzague Baillargé vignette|Louis de Gonzague Baillargé
Trente-trois ans après son premier article sur le drapeau de Carillon, Ernest Gagnon, sous le pseudonyme de Pierre Sailly, soutient qu'il a écrit l'article de la Revue canadienne «sous la dictée de M. L.-G. Baillargé. La vieille chronique, mentionnée par lui, m'est inconnue. Jamais M. Baillargé n'a voulu me permettre de dérouler et de voir son drapeau de Carillon»Pierre Sailly [pseudonyme de Ernest Gagnon], «Le prétendu drapeau de Carillon», la Revue canadienne, octobre 1915, . à l'avenir Gagnon IIa. Repris dans Ernest Gagnon, Pages choisies, Québec, 1917, J.-P. Garneau, .. C'est en effet «son drapeau de Carillon». Il en prend un soin jaloux. Le drapeau participe, pour cette seule fois déployé, au défilé de la Saint-Jean-Baptiste à Québec, le .
Puis, jusqu'à la mort de son propriétaire, officiellement personne ne voit le drapeau. Baillargé, excentrique personnage aux dires de ses contemporains, le garde précieusement chez lui. Cela ne l'empêche pas, semble-t-il, de se départir de certains morceaux. Ainsi, en , la bannière est déployée, en toute intimité, afin d'authentifier un morceau du drapeau de Carillon propriété de J.-P. Suzor, petit-fils du lieutenant-colonel Suzor (1834-1866). Camille Roy, recteur de l'Université Laval, Aimé Labrie, secrétaire général, Paul-Émile Gosselin et Honorius Provost, sous-archiviste, confirment que «le dit fragment correspond en toute évidence avec le drapeau tant pour la couleur et la nature du tissu, que par les dessins représentés; le fragment a été détaché à l'endroit du diadème et de la couronne d'étoiles qui ornent la tête de la madone peinte sur une face du drapeau». «La place d'où le fragment avait été détaché est bien visible et la partie qui manque est légèrement plus étendue que le morceau identifié. On a donc pu en faire cadeau à d'autres»Archives du Petit Séminaire de Québec, 159A-138.. Le , un autre morceau du drapeau est mis à l'enchère à l'Encan des livres de MontréalCatalogue no 48, l'Encan des livres de Montréal, .. Ce morceau faisait partie du fonds Pierre-édouard Leclère (1798-1866), surintendant de police lors des Troubles de 1837-1838. Ces «patriotiques larcins», pour reprendre les termes de Hormidas MagnanLes Origines de nos drapeaux et chants nationaux, Québec, 1929, ., ont été commis entre 1848, date de la découverte du drapeau, et 1866, date de la mort des propriétaires.