vignette|Exemple de parallèle textuel entre Matthieu (3:7-10) et Luc (3:7-9). Les termes identiques apparaissent en rouge, et les termes différents en noir. Les évangiles synoptiques sont l'évangile selon Matthieu, l'évangile selon Marc et l'évangile selon Luc, ainsi nommés en raison de leurs nombreuses similitudes de structure et de contenu. Plusieurs épisodes de la vie et l'enseignement de Jésus sont en effet communs à ces trois évangiles, souvent relatés en des termes similaires, voire identiques. Cette désignation marque leur différence avec l'évangile selon Jean, plus tardif, qui s'en écarte par la teneur et par le style.
Une thèse s'est très tôt imposée pour rendre compte des similitudes et des différences de ces trois textes. Selon cette théorie, les évangélistes étaient des témoins directs des événements ou des proches de ces témoins, ce qui expliquait les ressemblances, et ils les avaient écrits plusieurs décennies plus tard, ce qui expliquait les différences, dues aux faiblesses de la mémoire humaine. Cette solution au problème synoptique a été remise en cause à partir du , lorsque Johann Jakob Griesbach a supposé en 1776 que les évangiles de Luc et de Marc s'inspiraient de celui de Matthieu.
Depuis, de nombreuses hypothèses ont tenté de résoudre cette question. En 1835, Karl Lachmann (1793-1851) a réussi à démontrer grâce à une analyse formelle des textes que le plus ancien des trois synoptiques n'est pas celui de Matthieu mais celui de Marc. Il en a déduit que Marc a été utilisé par les deux autres« Sur les traces de la Source des paroles de Jésus (Document Q) : Une entrée dans le judéo-christianisme des trois premiers siècles » par Frédéric Amsler sur le site d'Évangile et Liberté, 2004.. En partant de cette conclusion, Christian Hermann Weisse (1801-1866) formule en 1838 la théorie des deux sources communes à Matthieu et à Luc : d'une part le texte de Marc, d'autre part un recueil de paroles de Jésus. Cette théorie est aujourd'hui admise par la communauté des chercheurs.
Définition
Avant d'être consignés sous une forme écrite, les premiers enseignements du christianisme furent transmis oralement. À partir de ces récits, plusieurs textes ont été composés, dont les quatre évangiles retenus dans le canon biblique. D'autres évangiles, appelés apocryphes, ont été exclus lorsque la tradition a été fixée de manière quasi définitive au . Des quatre évangiles canoniques, trois sont appelés évangiles synoptiques depuis les travaux de Johann Jakob Griesbach, qui, en 1774-1775, publie une édition critique du Nouveau Testament. Il s'agit des évangiles de Matthieu, Marc et Luc. Ces trois textes ont une construction proche et reprennent souvent les mêmes événements. Ils se distinguent nettement de l'évangile selon Jean qui tire son origine d'une autre tradition31. L'adjectif « synoptique » qui est accolé à ces évangiles a été formé à partir des racines grecques σύν (sun : « ensemble ») et ὄψις (opsis : « voyant »), qui forment le mot sunoptikos / συνοπτικός, signifiant « qui embrasse d'un seul coup d'œil ». En effet, en disposant l’un à côté de l’autre ces textes dont la structure est très proche, il est possible de comparer le récit qu’ils donnent de faits identiques. C'est ce que fit d'ailleurs Griesbach dans le tome 1 de son ouvrage.
Origine des évangiles Origine traditionnelle Les évangiles canoniques, y compris l'évangile selon Jean, ont longtemps été considérés comme des textes écrits par des apôtres (Matthieu et Jean299), ou par des proches de disciples (Marc et Luc). Eusèbe de Césarée écrit dans son Histoire ecclésiastique que Marc était un compagnon de l'apôtre Pierre et qu'il écrivit son évangile pour que l'enseignement de l'apôtre soit conservé167. L'apôtre Matthieu aurait laissé un évangile destiné aux Hébreux alors qu'il s'apprêtait à quitter Israël301. Enfin, Luc aurait été le compagnon de l'apôtre Paul et aurait écrit son évangile et les Actes des Apôtres. Parmi les sources anciennes, Irénée de Lyon propose Matthieu comme premier auteur, ce qui ferait des deux autres évangiles des ouvrages plus tardifs ; Irénée ne donne cependant aucune indication concernant l'ordre dans lequel Marc et Luc auraient été écrits. Clément d'Alexandrie, en revanche, est plus précis, et place d'abord l'évangile de Matthieu, puis celui de Luc et, enfin, celui de Marc. Origène suggère quant à lui l'ordre : Matthieu, Marc puis Luc116-117.
Cependant, il est maintenant admis que les évangiles selon Matthieu et selon Luc dépendent d'une version de l'évangile selon Marc et que celui attribué à Jean ne doit probablement rien à l'auteur de l'Apocalypse. Il est aussi communément admis que l'évangile selon Marc a précédé de dix ou vingt ans ceux de Matthieu et de Luc. L'évangile selon Jean aurait été écrit dans les années 90-100. En revanche, des textes ne comportant que des paroles de Jésus, telle la source Q, ont pu être rédigés à partir des années 50.
La tradition orale
Lorsque les premières communautés chrétiennes se constituent, elles cherchent à garder les enseignements du Christ transmis par les disciples. La forme orale est la première à être utilisée. Des paroles, des récits, des enseignements de Jésus sont conservés et utilisés lorsque le besoin s'en fait sentir. Par la suite, ces récits ont été consignés puis réécrits par les évangélistes112. Les chercheurs s'accordent généralement pour dater cette fixation par l'écrit entre les années 70 et 100 et la plupart d'entre eux resserrent ces limites pour proposer une datation de l'évangile de Marc vers les années 65-70, et des alentours de l'année 85 pour Luc et Matthieu159.
Richard BauckhamJesus and the Eyewitnesses : The Gospel of Eyewitness Testimony, 2006. défend l'idée que les Évangiles sont proches des récits de témoins oculaires sur les actes et les paroles de Jésus, ce qui va à l'encontre de la quasi-totalité des chercheurs..
L'évangile : un genre littéraire Les évangiles, même s'ils sont des objets uniques, ont cependant subi l'influence de genres littéraires. L'Ancien Testament comporte ainsi des biographies de personnages comme Moïse ou David et, surtout, il est riche de textes prophétiques qui trouvent un écho important dans les évangiles49. Par ailleurs, la littérature gréco-latine connaît le genre de la biographie – par exemple, la Vie des douze Césars de Suétone ou les Mémorables de Xénophon –, et ces écrits ont pu aussi influencer les auteurs des évangiles50.
Comparaison entre les trois textes
Chacun des évangiles comporte un Sondergut, c'est-à-dire des passages qui lui sont propres et ne figurent donc pas dans les deux autres. D'autres passages se retrouvent dans deux des évangiles, voire dans les trois. Ainsi, Marc a très peu de versets originaux (26 sur 661), mais partage de nombreux versets avec l'un des deux autres évangélistes ou avec les deux (entre 325 et 330 versets dans chaque cas). Matthieu a beaucoup plus de versets originaux (310 sur 1068), mais l'essentiel du texte se retrouve aussi chez Luc (235 sur ), ou chez Luc et Marc (523 versets). Enfin, Luc est celui qui a le plus de versets qui n'ont pas de correspondance chez les deux autres (550 sur ) mais la majeure partie de son texte est partagée soit avec Matthieu seul (235 versets), soit avec Matthieu et Marc (364 versets)32.
Les ressemblances Les trois évangiles synoptiques présentent le message christique de la même façon. Après le prêche de Jean le Baptiste et le baptême de Jésus, ce dernier traverse la Galilée pour délivrer sa prédication et accomplir des miracles. Au bout d'un an, il est arrêté à Jérusalem, où il meurt pendant la Passion avant de ressusciter33. Par ailleurs, des suites entières d'épisodes se retrouvent dans deux ou trois évangiles. Ainsi, les trois évangélistes font se succéder de la même façon la profession de foi de Pierre, l'annonce de la Passion et la Transfiguration. Des phrases même se retrouvent identiques d'un évangile à l'autre34.
Les divergences Sur une trame identique, des épisodes particuliers différencient les évangiles : les récits de l'enfance sont absents chez Marc et ne se recoupent pas chez Luc et Matthieu, le Sermon sur la montagne est absent de Marc, de nombreuses paraboles ne se retrouvent que chez Luc, la résurrection de Lazare n'est mentionnée que par Jean, les apparitions de Jésus ressuscité sont absentes chez Marc et elles divergent chez Luc et Matthieu. La place de certains épisodes n'est pas toujours identique d'un évangile à l'autre. Ainsi Luc décrit l'institution des douze apôtres avant les miracles de Jésus, alors que Marc la place après ces miracles. Des scènes identiques comportent parfois d'importantes divergences comme lors de la crucifixion, où les dernières paroles de Jésus ne concordent pas.
Le problème synoptique
Les ressemblances et les différences entre les trois évangiles ont très tôt suscité des interrogations. La première réponse apportée fut d'expliquer ces différences par l'infidélité des souvenirs. Les textes ayant été écrits bien après la mort du Christ, il apparaissait normal que la mémoire des témoins soit vacillante et incertaine, même si la trame générale était la même. Augustin d'Hippone, vers l'an 400, dans son ouvrage De consensu evangelistarum, émet une autre hypothèse qui fut longtemps reprise par l'Église catholique et qui présente l'évangile de Matthieu comme le premier écrit, celui de Marc comme un abrégé du premier, et celui de Luc comme ayant pour fin de développer l'aspect sacerdotal du message christique35118.
À partir du , une nouvelle approche critique aborde cette question en se libérant des explications canoniques et propose des théories supposant soit un texte écrit ou oral dont dériveraient les trois évangiles, soit une filiation entre les évangiles eux-mêmes.
Le modèle commun La source primitive
Au , Gotthold Ephraim Lessing suggère que les trois évangiles synoptiques auraient une origine unique, un proto-évangile qui aurait servi de sources aux trois évangélistes. Ceux-ci auraient choisi des passages d'un texte écrit par les apôtres et qui aurait raconté toute la vie de Jésus. Ce texte, écrit en hébreu, aurait été traduit en grec, et c'est ce texte qui aurait servi de base. Ce proto-évangile serait lévangile des Hébreux ou l'évangile des Nazaréens, que les Pères de l'Église mentionnent. Toutefois, cette source n'est qu'une conjecture, et aucun texte ou fragment de texte n'appuie cette hypothèse qui ressemble trop, selon ses détracteurs, à un jeu de l'esprit. De plus, cette hypothèse ne permet pas d'expliquer les divergences importantes entre les évangiles sur des points majeurs, comme les dernières paroles du Christ36.
Ce proto-évangile peut être long, comme l'écrit Gotthold Ephraim Lessing en 1778, mais cette hypothèse a été réfutée, car il semble improbable que les évangélistes, et surtout Marc, se soient satisfaits de résumer un texte sacré. Une variante de cette théorie explique donc les abréviations de Marc en supposant que ce dernier ne disposait pas du proto-évangile intégral mais d'une version abrégée.
Le proto-évangile a aussi été pensé comme bien plus court. Dans ce cas, le processus de création est plus complexe, puisqu'il suppose que cet évangile originel aurait évolué en trois évangiles. Le premier aurait été utilisé par Marc et Matthieu, le deuxième par Marc et Luc, et le troisième par Matthieu et Luc 156.
L'hypothèse des fragments
Plutôt que d'imaginer un seul texte, certains auteurs, à l'instar de Friedrich Daniel Ernst Schleiermacher, imaginent qu'il a existé un grand nombre de documents brefs développant l'un un miracle, l'autre une parabole, etc. et que chacun des évangélistes aurait pioché dans cette masse pour construire son texte. Cependant, cette hypothèse ne permet pas d'expliquer comment des séries semblables se retrouvent dans les trois textes.
La tradition orale